De façon générale, l'intelligence collective définit les capacités cognitives d'une communauté résultant des interactions multiples entre ses membres (ou agents). En appliquant cette définition à la communauté virtuelle sur l’Internet considéré comme ultime média cognitif, de nouvelles capacités résultent des interactions entre les internautes. Ces agents humains prolongés par les technologies de l’Internet, et au comportement très varié, peuvent ainsi accomplir des tâches cognitives complexes inattendues, grâce à un mécanisme fondamental appelé synergie.

Ainsi, l’intelligence collective sur Internet est définie par le philosophe français Pierre Lévy comme « le projet d'une intelligence variée, partout distribuée ; sans cesse valorisée, coordonnée et mise en synergie en temps réel ; et qui aboutit à une mobilisation effective des connaissances »Définition donnée par Pierre Lévy, « Construire l’intelligence collective », Manière de voir N° Hors-série, Le Monde diplomatique, octobre 1996, .. L'intelligence collective est formée de « grains de pensée » mixés par les nouvelles technologies numériques ; et qui s'assemblent pour former une super conscience.

Cependant, les membres de la communauté des internautes ne possèdent qu'une perception partielle de l'environnement virtuel dans lequel ils baignent ; et n'ont pas conscience de la totalité des éléments qui influencent le groupe en interaction. Mais, sous certaines conditions particulières, la synergie créée par la collaboration fait émerger des facultés cognitives de création et d'apprentissage supérieures à celles des individus isolés. L'étude de l'intelligence collective sur Internet implique ainsi l'étude des effets psychosociologiques des interactions entre membres d'un groupe d’internautes, en situation virtuelle.

Internet, le réseau cérébral planétaire L'Internet, ce réseau d'ordinateurs interconnectés, prolongements électroniques des cerveaux/esprits humains et d'où émergerait une intelligence collective, a suscité l'intérêt de certains théoriciens pour valider ou non la thèse de l'intelligence collective sur l'Internet.

On dispose désormais de quelques études sur l'histoire de l'Internet, son fonctionnement, l'organisation des internautes, pour pouvoir discuter. Au départ la création d'Internet semble correspondre en tout point au modèle de l'intelligence collective. Le premier réseau d'ordinateurs (Arpanet), apparu en 1969, a été impulsé par le ministère de la Défense américain, mais il s'est vite développé chez les informaticiens et universitaires comme un système autonome, largement auto-organisé. L'essor de l'Internet s'est réalisé selon un modèle d'innovation technologique tout à fait intéressant, mariant innovation sociale et technique.

Mais l'esprit militant des premiers informaticiens, de ceux qui ont créé l'Internet, a été débordé par son développement. Chacune des communautés scientifiques – physiciens, mathématiciens, ingénieurs, informaticiens – a appliqué sur l'Internet les modes d'organisation qui étaient les siens, reflétant ses propres règles du jeu. L'esprit communautaire des pionniers a cédé la place à des formes d'organisation anarchique. On retrouve sur l'Internet à peu près toutes les formes de structurations sociales du savoir : des communautés spécialisées de chercheurs, des réseaux d'amateurs, des écoles de pensées, des forums de discussion anarchiques, des revues et journaux commerciaux, de l'enseignement en ligne…

Par la rapidité de l'information et par la collaboration à distance, l'Internet a certainement permis une réalisation plus rapide de découvertes scientifiques. Mais il n'a pas changé le mode de collaboration entre chercheurs en compétition. On évoque la concurrence acharnée entre spécialistes d'un même domaine, le jeu subtil de coopération et de confrontation entre collègues, les secrets stratégiques qu'il faut conserver un temps pour ne pas dévoiler une découverte en cours d'élaboration, puis la nécessité de la diffuser au plus tôt de peur « de se faire doubler » ; il évoque aussi l'hyper-sophistication des modèles, qui limite à un cercle très restreint de spécialistes la communication scientifique.

Les fameux forums (sortes d'agoras intellectuelles où l'on discuterait librement de tous les problèmes, sans souci de priorité), qui sont le modèle de la démocratie cognitive chère à Pierre Lévy, ne sont pratiquement pas utilisés par les chercheurs.

Désormais des acteurs diversifiés évoluent simultanément aux nœuds des réseaux informationnels, communicants et potentiellement créateurs : ce sont les « neurones » d'un cerveau planétaire en voie d'émergence. Ce ne sont plus les usagers de naguère, passifs utilisateurs de services pensés par d'autres, mais les producteurs/consommateurs de nouveaux outils interactifs décuplant le pouvoir et l'efficacité de chacun.

Toutefois, si les individus sont tous intelligents à leur manière, les groupes déçoivent souvent. On sait que, dans une foule, les intelligences des personnes, loin de s'additionner, auraient plutôt tendance à se diviser. La bureaucratie assure une certaine coordination, mais au prix de l'étouffement des initiatives. Sans doute de bonnes règles d'organisation et d'écoute mutuelle suffisent-elles à la valorisation réciproque des intelligences dans les petits groupes. Mais, au-delà du millier, la planification hiérarchique et la gestion de l'humain par catégories massives a longtemps semblé inévitable. Or les techniques de communication contemporaines pourraient changer la donne.

Internet, un mixeur des médias cognitifs Que la conscience de l'action des médias cognitifs, en dehors de tout « contenu » ou de tout programme, soit de plus en plus grande, cela apparaît clairement. La plupart des opinions traditionnelles illustrent à quel point nous étions naguère inconscients des effets sociaux et psychiques des médias cognitifs, en tant que tels. On trouve jusque dans les théories de la communication les plus récentes et les plus radicales cette même lucidité globale qui révèle pourquoi la vraie problématique anthropo-sociologique est relative à la configuration du média lui-même. La toute dernière méthode d'étude des nouveaux médias considère non seulement le contenu d’information, mais le média en soi ; par exemple, le réseau Internet et la matrice culturelle à l'intérieur de laquelle il agit. C’est ce que McLuhan appelle : « le médium, c’est le message ».

L'effet de la configuration technologique d’un média cognitif est brouillé parce qu'on lui donne, comme « contenu d’information », le contenu d’autres médias cognitifs. Par exemple, le contenu d'un film cinématographique peut être le roman d’un livre, une pièce de théâtre ou un opéra. Et l'effet le plus important du cinéma n'a pas grand-chose à voir avec le contenu romanesque du livre correspondant. Autre exemple, le « contenu » de l'écriture ou de l'imprimerie, c'est la parole ; or, le lecteur ne porte à peu près pas attention à la différence entre l'imprimé et la parole. Un dernier exemple, le « contenu » de l’Internet, le dernier-né des médias cognitifs, est tous les autres médias classiques que l’on connaît : la parole, l’écriture, l’imprimerie, la photographie, la presse, la poste, le téléphone, le cinéma, la télévision… D’où la confusion de catégorie que nous constatons chez les utilisateurs de l’Internet.

L'Internet, considéré comme l’ultime média cognitif, est en fait un mixeur des médias cognitifs traditionnels. La technologie Internet, qui est l'interconnexion de tous les types de réseaux de communication électronique, sert de support à tous les moyens traditionnels de cognition et communication. C’est un ensemble de réseaux électroniques à l’échelle mondiale, à l'intérieur duquel on fait passer le contenu de ce que l'on veut des médias cognitifs : courriers, textes, livres, images fixes, presse écrite, radio, télévision, communications téléphoniques, etc. Et le Web qui les mélange pour mieux les exploiter, devrait-il aussi s'appeler Intermédia ?

Ainsi, les réserves culturelles et spirituelles que les civilisations orientales peuvent entretenir devant les technologies occidentales des médias cognitifs ne leur serviront à grand-chose pour les refuser. Car ce n'est pas au niveau des contenus que ces technologies ont les effets les plus importants : ce sont les modèles matériels de configuration des médias qui sont déterminants, et qui font changer, petit à petit, les rapports de signification et de perception des esprits…

L’Internet, ce nouveau média cognitif, est-il une nouvelle étape de la pensée universelle ? L’idée est séduisante : le réseau des réseaux n'est-il pas ce formidable outil de partage des savoirs et des arts, de mémorisation des données, de création collective dont nous parlent les « prophètes » du Web ? On trouve sur l’Internet toute une série d'instruments utiles pour la connaissance : bases de données, sites de documentation, bibliographies en ligne, forums de discussion, journaux, revues, musiques, vidéo, radio et télévision, archives électroniques de toutes sortes... Mais cela suffit-il à produire de l'intelligence collective ?

Les théoriciens de l’intelligence collective sur Internet L’Internet, réseau d'ordinateurs interconnectés et d'où émergerait une intelligence collective, a suscité l'intérêt de théoriciens, comme Pierre Lévy (philosophe). Ce philosophe s'est imposé comme l'un des principaux théoriciens de l'Internet à travers une série d'ouvrages aux titres évocateurs : La Machine univers (1987), Les Technologies de l'intelligence (1990), L’Intelligence collective (1997), Cyberculture (1999)... Tous ces essais sont à mi-chemin de la philosophie, de la technique et de l'utopie sociale.

Dès son livre La Machine univers, il soutenait que l'avènement de l'ordinateur est comparable à l'invention de l'écriture ou de l’imprimerie. Il va permettre un nouveau bond dans l'histoire de la pensée humaine. À condition toutefois d'ancrer l'outil technique à un projet social : celui d'une culture informatique fondée sur l'échange des savoirs et des arts. Pierre Lévy situe ses analyses dans le cadre d'une utopie sociale totalement assumée.

Dans son dernier essai World Philosophie, Pierre Lévy reprend ce thème, qui lui est cher. Il y est question de la convergence de toutes les sciences, les religions, les philosophies, les sagesses d'Orient et d'Occident : « Après le feu, la magie de l'art, la ville, l'écriture, voici donc le cyberespace, où convergent à la fois le langage, la technique et la religion. Le cyberespace est l'ultime machine à explorer toutes les formes ». Plus loin, le ton devient prophétique : « Nous sommes les fils et les filles de toutes les sciences et de toutes les techniques. Dans l'espace de communication universelle convergent en chacun de nous, nous parvenant du fond, de longues lignées de chanteurs, de danseurs, de comédiens et d'artistes. Nous sommes les fils et les filles de tous les poètes. Tous les efforts humains pour élargir notre conscience convergent dans une noosphère qui, désormais, nous habite, parce qu’elle est l'objectivation de la conscience et de l'intelligence collective de l'humanité ».

Sur l’Internet, chacun est potentiellement émetteur et récepteur dans un espace qualitativement différencié, non figé, aménagé par les participants. Ici, on ne rencontre pas les gens principalement par leur nom, leur position géographique ou sociale, mais selon des centres d'intérêt, sur un paysage commun du sens ou du savoir. L’Internet manifeste des propriétés neuves, qui en font un instrument de coordination non hiérarchique, de mise en synergie rapide des intelligences, d'échange de connaissances et de navigation dans les savoirs et les arts. Pourquoi ne pas saisir ce moment rare où s'annonce une culture nouvelle pour orienter délibérément l'évolution en cours ?