La paternité des œuvres de Molière fait l'objet de quelques contestations depuis qu’en 1919, Pierre Louÿs, dans deux articles intitulés respectivement « Corneille est-il l'auteur d'Amphitryon ? »Paru dans la revue L'Intermédiaire des chercheurs et curieux, août 1919. et « “L'Imposteur” de Corneille et le “Tartuffe” de Molière », annonça avoir mis au jour une supercherie littéraire. Selon lui, Molière n'aurait été que le prête-nom de Corneille, selon une pratique que Louÿs croyait courante, mais qu'on ne rencontre en fait au que pour la littérature pamphlétaire et dans certains recueils de farces érudites du début du siècle.
Louÿs s'inscrivait ainsi dans la lignée d'Abel Lefranc, qui venait de contribuer à la remise en cause de la paternité des œuvres de William Shakespeare en publiant, en 1918 et 1919, deux volumes d'un essai intitulé Sous le masque de William Shakespeare : William Stanley, VI comte de Derby. Tout au long de sa carrière Louÿs avait lui-même multiplié les publications sous des masques différentsSon plus récent biographe, Jean-Paul Goujon, a insisté sur cette particularité étonnante de sa personnalité : Jean-Paul Goujon, Pierre Louÿs, Fayard, 2002, 872 p. ; il s'était même rendu célèbre en faisant passer ses Chansons de Bilitis pour un recueil original de poésies grecques traduites par ses soins, mais jamais encore il n'avait évoqué, dans sa vaste correspondance, un rapprochement possible entre Corneille et MolièreSur l'invention soudaine de cette théorie par Louÿs, au lendemain de la publication du livre de Lefranc sur Shakespeare, voir encore le Pierre Louÿs de Goujon, p. 745 et suivantes. Le tapage entourant la parution de l'essai d'Abel Lefranc lui permit de transposer à Molière le doute que quelques auteurs anglophones, bien avant Abel Lefranc, avaient insinué à propos de Shakespeare et pour prêter ainsi à Corneille le même goût pour le pseudonymat.
Cette remise en question, reprise de loin en loin au après l'éclat de Pierre Louÿs, s'est renouvelée et intensifiée depuis le début des années 2000, notamment avec la publication dans une revue scientifique anglo-saxonne de deux articles inspirés de la méthodologie statistique, et cherchant à prouver la proximité entre le vocabulaire et la syntaxe de Corneille et de MolièreVoir plus bas la rubrique "l'étude statistique de Dominique Labbé" et la rubrique "l'étude statistique de Mikhaïl Marusenko et d'Eléna Rodionova". Comme dans le cas de Shakespeare, cette théorie est considérée comme inconsistante par les spécialistes de Corneille et de Molière, et plus largement par l'ensemble des historiens de la littérature et du théâtre français, qui n'y font même pas allusionVoir la plus récente histoire du théâtre français : Charles Mazouer, Le Théâtre français de l'âge classique, Paris, Champion, 2 vol. (2006 et 2010).. Les travaux d'analyse textuelle les plus récents confirment que les pièces de Molière et celles de Corneille ont été écrites par deux auteurs différents..
Témoignages d'époque
La paternité des œuvres de Molière en tant que directeur d'une entreprise théâtrale n’a jamais été mise en doute par ses contemporains ; en tant qu'auteur au sens moderne du mot il en va autrement, même par Jean Donneau de Visé, qui, dans un dialogue entre deux de ses personnages de sa comédie La Vengeance des marquis, ou Réponse à L'Impromptu de Versailles, comédie en prose (1664), Cléante et Ariste, leur fait dire :
En revanche, il a subi de nombreuses accusations de plagiatDaniel Mornet, Molière, Boivin, 1943, 199 pages, 42.. Citons Antoine Baudeau de Somaize (1660) :
Citons également Charles Robinet (1664) :
Le janséniste Adrien Baillet ne remet pas en cause la véracité du « poète comique », mais lui reproche de ne pas connaître les règles aristotéliciennes du théâtre classique : (1686).
L'abbé d'Aubignac (dans sa Quatrième Dissertation concernant le poème dramatique en 1663) présente Corneille comme l'auteur de la cabale contre L'École des femmesMaurice Descotes, Histoire de la critique dramatique en France, 71., qui contiendrait selon lui une allusion à ses prétentions nobiliaires (acte I, scène 1). Jean Regnault de Segrais (dans ses Mémoires anecdotes) considère qu'il n'y a que la comédie dans laquelle Corneille n'a pas complètement réussi : .
Boileau, de son côté, fait paraître dans Les Délices de la Poésie galante en 1663 ses Stances à M. de Molière, inspirées, selon d'Aubignac, par le désir de dire son fait à Corneille et à son entourage, dans lesquelles il défend L'École des femmes. En 1665, dans les premiers vers de sa seconde Satire, le même Boileau loue la fertilité et la facilité de Molière, et l'aisance avec laquelle il trouve la rime juste, même si, dans son commentaire manuscrit des Satires de Boileau, Pierre Le Verrier, qui écrit sous le contrôle de Boileau, écrit à propos de cette « fertile veine », que « l'auteur donne ici à son ami une facilité de tourner un vers et de rimer, que son ami n'avait pas, mais il est question de le louer et de lui faire plaisirPierre Le Verrier, Les Satires de Boileau commentées par lui-même, publiées avec des notes de Frédéric Lachèvre, 1906, p. 26. ». En 1674, dans son Art poétique, Boileau évoque Molière en tant qu'auteur des Fourberies de Scapin et du Misanthrope, affirmant que, « Dans ce sac ridicule où Scapin s'enveloppe / Je ne reconnais plus l'auteur du Misanthrope ». Enfin, dans sa septième Épître, destinée à Racine en 1677Maurice Descotes, Histoire de la critique dramatique en France, 83-84., il explique :
Thèses des « Cornéliens » Thèse de Pierre Louÿs et ses suites La polémique commence lorsqu'en 1919 le poète Pierre Louÿs trouve dans Amphitryon une versification proche de celle de Corneille. Depuis, cette idée très décriée a refait plusieurs fois surface. Elle a été reprise dans les années 1950 par le romancier Henry Poulaille, puis, en 1990, par un avocat belge, Hippolyte Wouters, qui tire de cette affaire une pièce de théâtre, Le Destin de Pierre, jouée en 1997 à l'hôtel Astoria de Bruxelles. Frédéric Lenormand est également l’auteur d’un roman fondé sur cette idée, L'Ami du genre humain, paru en 1993. Le dramaturge Pascal Bancou développe lui aussi cette thèse dans sa pièce L'Imposture comique en 2000 (créée au théâtre de la Huchette).
Les tenants de la supercherie fondent leur argumentation sur la ressemblance lexicale entre les pièces de Molière et celles de Corneille, ainsi que sur des faits d'ordre historique. Parmi ceux-ci, les détracteurs de Molière notent qu'il n'a laissé aucun manuscrit, pas une ébauche de pièce, pas un brouillon, pas une note. Ils doutent aussi qu'un comédien puisse se transformer subitement, à trente-sept ans, en un auteur de la dimension de Molière. Selon Wouters, ce serait le seul cas « où un auteur médiocre jusqu'à quarante ans devient non seulement profond, mais surtout une des plus belles plumes de son temps ». Par ailleurs des termes normands, que Corneille aurait été plus susceptible d’utiliser, ont été relevés dans les textes de Molière.
Ces coïncidences conduisent Louÿs, Poulaille, puis Wouters à penser qu'un accord aurait été conclu entre les deux auteurs en 1658, lors de la venue de Molière à Rouen, la ville de Corneille. Cette date constituerait, selon eux, un tournant dans l'œuvre de Molière, puisque son premier succès date de 1659, année où sont créées Les Précieuses ridicules. Et de rappeler que Corneille a commencé sa carrière en étant le « fournisseur » de la troupe de Montdory, qu'il a longtemps été le « poète comique » le plus applaudi, qu'il a été le collaborateur littéraire du cardinal de Richelieu, qu'il a eu pour modèle Alexandre Hardy et pour ami Jean de Rotrou, lesquels étaient « poètes aux gages » d'une troupe, et qu'enfin Corneille a toujours cherché à mêler comédie et tragédie.
Cela dit, certaines œuvres de Molière sont le fruit d'une collaboration avérée et publique. Ainsi Psyché (1671), tragédie-ballet dont le texte a été écrit par Molière, Corneille et Philippe Quinault.
Plusieurs hypothèses ont été avancées pour expliquer pourquoi l'« orgueilleux » Corneille, un des plus grands dramaturges de son époque, aurait accepté d'être le prête-plume d'un comédien de farces : Il aurait fait tout cela par besoin d'argent, puisque, à l'époque des premières pièces écrites de Molière, il n'aurait rien écrit depuis plusieurs années. Ensuite il y aurait peut-être le désir d'être connu comme un auteur de tragédies, le plus grand style qui soit, et ne pas dégrader son image par l'écriture non pas de farces mais de simples comédies. De même écrire de sulfureuses comédies (Les Précieuses, L'École des femmes, Don Juan, Tartuffe, etc.) sous le nom d'un autre lui aurait permis de régler ses comptes avec la bourgeoisie parisienne sous couvert d'anonymat.
En 2003, le chercheur grenoblois Dominique Labbé annonce avoir résolu cette énigme littéraire à l'aide de nouveaux outils statistiques portant sur l'analyse syntaxique et lexicale du corpus Molière-Corneille : les seize principales œuvres de Molière seraient de Corneille. Aussitôt les arguments et méthodes employés par Labbé ont été l'objet de fortes objections, à la fois de la part des spécialistes de Corneille et de Molière, et de la part des spécialistes en statistiques lexicalesVoir plus bas la rubrique "Critiques de la part de statisticiens". Puis en 2004, le romancier et dramaturge Denis Boissier relance la polémique sous un angle biographique et littéraire avec son livre L'Affaire Molière. En 2007, l'Association cornélienne de France, qu'il anime, a fait imprimer la somme de ses recherches sous le titre Molière, bouffon du Roi et prête-nom de Corneille. En 2008, le romancier et animateur de radio Franck Ferrand évoque l'affaire dans son livre L’Histoire interdite : révélation sur l’histoire de France, se rangeant aux côtés des partisans de la paternité de Corneille.
L'Association cornélienne de France a ouvert un site internet qui recueille les contributions, réflexions et arguments de la plupart des partisans de la thèse de Pierre Louÿs.
Étude statistique de Cyril et Dominique Labbé Dominique Labbé, chercheur au PACTE (laboratoire de recherche en sciences sociales rattaché au CNRS et à l'université de Grenoble) et à l'Institut d'études politiques de Grenoble, spécialisé dans les statistiques appliquées aux langages, a utilisé des outils statistiques pour étudier la question.
Sa méthode consiste à mesurer la distance intertextuelle entre deux textes. Cette distance est « la somme des différences entre les fréquences de tous les vocables du plus petit texte comparé à ceux de tous les échantillons aléatoires possibles à la taille du plus petit que l'on peut extraire du plus grand ».
La distance relative permet d'obtenir une mesure entre 0 et 1. Si tous les mots sont employés dans deux textes à la même fréquence, la distance relative est 0. Si les textes ne partagent aucun mot en commun, la distance est de 1. Cette distance mesure la ressemblance entre deux textes. De nombreuses précautions sont nécessaires, il faut notamment respecter une taille de texte supérieure à mots, et lemmatiser (différencier les homonymes, repérer tous les genres d'un même mot…) les deux textes. Après un étalonnage sur de nombreux textes de tout type, Labbé conclut que deux textes dont la distance intertextuelle est inférieure ou égale à 0,20 sont « forcément » du même auteur ; entre 0,20 et 0,25, ils sont probablement du même auteur, ou écrits à la même époque, dans un même genre, sur un sujet identique, avec des arguments comparables ; entre 0,25 et 0,40, il est difficile de définir la paternité d'un texte anonyme ; et, au-dessus de 0,40, les deux auteurs sont certainement différents, ou d'un genre très éloigné.