vignette|Juan Gris, Nature morte à la nappe à carreaux (Still Life with Checkered Tablecloth), 1915, huile sur toile (), Metropolitan Museum of Art (le Met), New York.

Le cubisme est un mouvement artistique du début du , qui constitue une révolution dans la peinture et la sculpture, et influence également l'architecture, la littérature et la musique. Produites essentiellement dans la région parisienne, les œuvres cubistes représentent des objets analysés, décomposés et réassemblés en une composition, comme si l'artiste multipliait les différents points de vue. Elles partagent également une récurrence des formes géométriques et du thème de la modernité.

Développé à partir de 1907 à l'initiative des peintres Pablo Picasso, Georges Braque et dans une certaine mesure Auguste Herbin (« précubisme »), le cubisme connaît son apogée lors de la période dite du cubisme analytique (1910-1912) avec des œuvres d'artistes comme Juan Gris, Jean Metzinger, Albert Gleizes, Robert Delaunay, Sonia Delaunay-Terk, Henri Le Fauconnier, Eugène-Nestor de Kermadec et Fernand Léger. Suivi par le cubisme synthétique et l'orphisme (1912) puis interrompu pendant la Grande Guerre (1914 à 1918), le mouvement demeure actif jusqu'au milieu des années 1920, notamment grâce au soutien des marchands d'art Léonce Rosenberg et Daniel-Henry Kahnweiler. Il cède ensuite la place à de nouveaux courants d'avant-garde : le mouvement dada, l'abstraction géométrique, le surréalisme, De Stijl ou encore l'Art déco.

Le cubisme a connu un succès important à travers le monde, donnant parfois lieu à l'élaboration de variantes nationales telles que le cubisme tchécoslovaque. S'il est surtout connu comme mouvement pictural, la sculpture a joué un rôle important dans le développement du mouvement. Après Pablo Picasso, initiateur de la sculpture cubiste dès 1909 (Tête de Fernande), les principaux sculpteurs cubistes sont Alexandre Archipenko, Joseph Csaky, Raymond Duchamp-Villon, Jacques Lipchitz, Henri Laurens, Pablo Gargallo et Ossip Zadkine.

L'origine du mot D'après le marchand d'art Wilhelm Uhde, le terme est un néologisme inventé par Max JacobPierre Cabanne, Le siècle de Picasso, vol. I, , Bibliothèque Médiations, Paris, 1975., qui participait, en , avec Pablo Picasso et la compagne de celui-ci Fernande Olivier, Guillaume Apollinaire et Marie Laurencin, à de joyeuses réunions animées par le haschich et les discours du mathématicien Maurice Princet. En 1908, au cours d'une réflexion, Henri Matisse qualifie de le tableau de Georges Braque, Maisons à l'Estaque (1907-1908). L'idée est ensuite relayée par le critique d'art Louis Vauxcelles qui, pour décrire ces demeures géométriques, parle de . Auparavant, dans un contexte similaire, le critique Louis Chassevent, dans son article de 1906 sur Les Artistes indépendants, définit alors Jean Metzinger comme Daniel Robbins, Albert Gleizes 1881-1953, A Retrospective Exhibition, édité par The Solomon R. Guggenheim Foundation, New York, 1964, en collaboration avec le Musée national d'art moderne, Paris, Museum am Ostwall, Dortmund..

vignette|, 1912, Albert Gleizes, Jean Metzinger, Eugène Figuière éditeur ; le premier manifeste cubiste publié en anglais et en russe en 1913.

L'usage général du terme date de 1911, principalement en référence à Metzinger, Gleizes, Delaunay et LégerDaniel Robbins, Albert Gleizes 1881-1953, A Retrospective Exhibition, ibid.. En 1911, le poète et critique Guillaume Apollinaire accepte le terme au nom d'un groupe d'artistes invités à exposer aux Indépendants de Bruxelles. Du “Cubisme”A. Gleizes et J. Metzinger, Du cubisme, Eugène Figuière éditeur, Paris, 1912 (trad. anglaise, Londres, 1913)., écrit par Albert Gleizes et Jean Metzinger, est publié en 1912 dans un effort pour dissiper la confusion qui fait rage autour du mot, et comme un moyen de défense majeur du cubisme, qui avait causé un scandale public à la suite du Salon des indépendants de 1911 et du Salon d'automne de 1912. Clarifiant leurs objectifs en tant qu'artistes, ce travail est le premier traité théorique sur le cubisme et il reste encore le plus clair et le plus intelligibleChristopher Green, 2009, Cubism, MoMA, Grove Art Online, Oxford University Press..

Le résultat, non seulement une collaboration entre ses deux auteurs, reflète des discussions du cercle d'artistes qui se sont réunis à Puteaux et Courbevoie. Il reflète les attitudes des , qui comprenaient Picabia et les frères Duchamp, à qui certains de ces passages ont été lus avant publication. Le concept développé dans Du “Cubisme” d'observer un sujet à partir de différents points dans l'espace en même temps, c'est-à-dire l'acte de se déplacer autour d'un objet pour le saisir à partir de plusieurs angles successifs fusionnés en une seule image (des points de vue multiples, la perspective mobile, ou simultanéité), est maintenant un phénomène généralement reconnu pour décrire le cubismeDavid Cottington, 2004, Cubism and its Histories, Manchester University Press.Albert Gleizes, Jean Metzinger, Du “Cubisme”, Eugène Figuière éditeur, collection « Tous les Arts », Paris, 1912 (publié en anglais et en russe en 1913, nouvelle édition en 1947)..

Le manifeste Du “Cubisme” par Metzinger et Gleizes a été suivi en 1913 par Les Peintres cubistes. Méditations esthétiques, une collection de réflexions et de commentaires de Guillaume ApollinaireG. Apollinaire, Les Peintres cubistes. Méditations esthétiques, Paris, 1913.. Apollinaire avait été étroitement associé à Picasso depuis 1905, et à Braque depuis 1907, mais a donné autant d'attention à des artistes tels que Metzinger, Gleizes, Delaunay, Picabia et Duchamp.

Histoire Le précubisme (1904-1911) vignette|300px|Paul Cézanne, 1897, Montagne Sainte-Victoire, huile sur toile (), Baltimore Museum of Art, Baltimore (Maryland).

La période qui précède l'invention du cubisme est qualifiée par les historiens de l'art de ou . Elle s'étend de 1904 à début 1911, qui voit le cubisme se structurer en un mouvement artistique.

L'influence de Cézanne et de « l'art nègre » Le cubisme prend essentiellement sa source dans les travaux de Paul Cézanne, qui cherche à créer un nouvel espace pictural non basé sur une simple imitation du réel.. Inspiré par les arts premiers, alors en vogue et qui remettent en cause la tradition picturale occidentale, Cézanne tente de représenter la réalité d'une manière inédite.

Dans une lettre du peintre à Émile Bernard datée du , il expose une conception de l'œuvre picturale qui pose les jalons des théories cubistes :

Dès 1906, Georges Braque étudie méthodiquement les lignes de contour des tableaux de Cézanne et aboutit progressivement à des compositions qui utilisent de légères interruptions dans les lignes, comme dans Nature morte au pichet (1906-1907) et Maisons à l'Estaque (1907).. En 1907, une grande exposition est consacrée à ce dernier, mort en ; Picasso y assiste et y trouve une source de motivation. Sa correspondance avec Émile Bernard, qui comprend ses théories sur la composition picturale, est alors publiée. L'influence de Cézanne sur les premiers cubistes, dont Picasso, Braque et Metzinger, est telle que certains historiens de l'art parlent d'une période du cubisme pour désigner les œuvres réalisées avant 1910..

L'art africain traditionnel (alors appelé ) a également nourri l'imagination et l'inspiration des premiers peintres cubistes. Max Jacob, racontant l'invention du cubisme, évoque l'importance qu'aurait eue une statuette africaine pour Picasso : M. Jacob, Lettre à Jean Cassou, cité in J. de Palacio, « Max Jacob et Apollinaire : documents inédits », in Studi Francesi, n° 42, , Turin, décembre 1970..

Ce qui a intéressé les cubistes dans l'art traditionnel africain est la méthode de construction à partir de formes simples et d'éléments limités.. Les figures, les visages et les objets sont composés de formes élémentaires pures, des cercles, des traits, etc. Néanmoins, malgré des compositions simples, de ces productions émanent des forces, une magie particulière, un expressionnisme peut-être rudimentaire mais au moins tout aussi puissant.

Les Demoiselles d'Avignon (1907)

À partir de 1907, Braque et Picasso poursuivent leurs expérimentations et réalisent peu à peu des toiles qui tendent vers l'abstraction et témoignent de l'influence de Cézanne. Elles sont caractérisées par une recherche sur la géométrie et les formes représentées : tous les objets se retrouvent divisés et réduits en formes géométriques simples, souvent des carrés. Cela signifie qu'un objet n'est pas représenté tel qu'il apparaît visiblement, mais par des codes correspondant à sa réalité connue. La perspective traditionnelle. est souvent inversée, avec des lignes brisées. Elles consistent aussi à représenter sur une toile en deux dimensions un objet de l'espace. Picasso décompose ainsi l'image en multiples facettes (ou cubes, d'où le nom de cubisme) et détruit les formes du réel pour plonger dans des figures parfois étranges (comme une figure représentée sur une moitié de face, et sur l'autre de côté).

Les Demoiselles d'Avignon ou Bordel d'Avignon, œuvre commencée au début de l'année 1907 et réalisée à Montmartre, dans son atelier du Bateau-Lavoir, est parfois considérée comme le premier tableau cubiste. Toutefois, selon le critique John Golding, le tableau ne serait pas à proprement parler un tableau cubiste dans la mesure où celui-ci tend trop vers l'abstraction, alors que le cubisme est selon lui une forme d'art réaliste. Des études de Marie Laurencin datant du printemps et de l'été 1907 montrent déjà la très grande influence du tableau de Picasso. Réciproquement, Picasso applique à son tableau la ligne entre les aplats que pratique la jeune peintre, admirée par Braque depuis des années.

Les Demoiselles d'Avignon a valu à Picasso l'appellation de ; à la fin des années 1950, celui-ci a parfois tenté de s'attribuer l'intégralité de la paternité du cubisme, première édition en 2005..

Les expérimentations de Braque Collaborateur et ami de Picasso, qu'il rencontre dans son atelier à Paris en 1907, Georges Braque conduit également des expérimentations picturales inspirées par Cézanne ainsi que par le fauvisme, fondé en 1905. Impressionné par Les Demoiselles d'Avignon, dont il a pu suivre une partie de la réalisation, il répond au peintre par une toile achevée au printemps 1908, Le Grand Nu. Moins radicale que le tableau de Picasso, la toile fait néanmoins figure de précurseur du cubisme : la figure de la baigneuse est complètement déformée, l'arrière-plan est composé de pans aux découpes angulaires et de nouvelles couleurs font leur apparition (beiges, gris).

À l'été 1908, Braque séjourne dans le quartier de L'Estaque à Marseille, où Cézanne s'était réfugié durant la guerre de 1870 et était revenu par la suite. Il y réalise plusieurs tableaux en hommage à son inspirateur, dont les Maisons à l'Estaque (1908) et le Viaduc à l'Estaque (1908). Braque se distancie ici de l'imitation fidèle du réel pour représenter un espace propre à la toile : il élimine ainsi différents détails et simplifie la forme des bâtiments pour les réduire à de simples cubes.

Les tableaux de Braque sont toutefois refusés au Salon d'automne de 1908. Henri Matisse, qui fait alors partie du jury, qualifie de « cubistes » les Maisons de l'Estaque, bien qu'il désapprouve l'utilisation de formes et de schémas géométriques. Rival de Picasso, il considère que c'est ce tableau qui marque l'acte de naissance du cubisme, et non Les Demoiselles d'Avignon :

Structuration du mouvement cubiste (1909-1910) En 1908, le jeune peintre espagnol Juan Gris rejoint son ami Picasso au Bateau-Lavoir.