Les signes et symboles de Kabylie se retrouvent, réunis dans des compositions de grande valeur esthétique, dans sept domaines différents : les poteries et « ikoufan », les décorations murales des maisons, les tapis, l'art mobilier notamment les coffres, les tissages, les bijoux et les tatouages. Parfois niée dans les années 1930, leur signification magique et ésotérique a été depuis reconnue et progressivement analysée.
Poterie
thumb|Poterie kabyle. Constituant une « écriture spécifiquement féminine »., puisque relevant des seules femmes, les signes graphiques de Kabylie présentent tous les mêmes motifs de base. Cet art traditionnel s'est mieux conservé sur les poteries anciennes (lampes à huile, plats, cruches, pots à lait, à eau ou à bouillon et gourdes), les décorations murales se trouvant renouvelées tous les ans. Selon Makilam, « ces signes révèlent la conscience d'autonomie des femmes kabyles et du savoir ésotérique dont elles étaient les seules dépositaires dans la société traditionnelle à l'exclusion des hommes ».
Les poteries peintes Origines des décors peints : premières hypothèses Les analyses de Gabriel Camps, dans l'ouvrage qu'il publie en 1962., s'ouvrent sur l'énoncé d'un paradoxe: « Le décor peint sur vases, qui fait aujourd'hui le succès de la poterie kabyle et qui existe dans ce pays au moins depuis la fin du millénaire n'a été reconnu que très récemment sur les poteries anciennes (…). L'existence de ce mode de décoration durant l'Antiquité avait été mise en doute ou même délibérément niée par les meilleurs esprits »..
Les ethnographes et archéologues, reconnaissant cependant à partir de 1900 dans les campagnes de Kabylie les deux grands courants de la poterie peinte de l'Orient classique (peinture sur engobe rouge ou blanc), pensent pouvoir établir un lien de filiation. D. Randall Maciver et A. Wilkin développent en 1901 l'hypothèse d'une origine orientale, égyptienne et chypriote, de la poterie rurale nord-africaine D. Randall Maciver et A. Wilkin, Libyan Notes, Londres, 1901; D. Randall Maciver, On a rare fabric of kabyle pottery, The journal of the anthropological Institute of Great Britain and Ireland, t. XXXII, 1902..
Pour J.-L. Myres, en 1902 J.-L. Myres, Notes on the history of the kabyle pottery, The journal of the anthropological Institute of Great Britain and Ireland, t. XXXII, 1902., la poterie kabyle, modelée à la main, constitue une survivance de techniques pré-carthaginoises, puisque les colons puniques connaissaient déjà l'usage du tour. Ses thèses pourraient être résumées, selon Camps, en quatre propositions : « La poterie kabyle peinte sur fond rouge est d'origine néolithique; la poterie à engobe blanc doit l'origine de son décor géométrique à un vieux fond stylistique nord-africain; elle est directement à l'origine de la poterie de même type qui apparaît en Sicile à la fin du Néolithique et à l'âge du bronze, mais elle a elle-même assez fortement subi l'influence des poteries modelées de navigateurs orientaux d'abord, de la céramique tournée des premiers colons puniques ensuite »..
En 1911 et 1916 Arnold van GennepArnold Van Gennep, « Études d'Ethnographie algérienne », tiré à part de la Revue d'ethnographie et de sociologie, Paris, 1911 ; A. Van Gennep, Recherches sur les poteries peintes de l'Afrique du Nord (Tunisie-Algérie-Maroc), Harvard africain Studies, vol. II, 1918. écarte les hypothèses d'origines égyptienne ou cananéenne au profit de Chypre. Les analogies que l'on observe dans les décors des poteries de Kabylie, de Grèce, des Balkans ou du Danube sont selon lui la conséquence d'une filiation commune à partir des îles de la Méditerranée orientale. Il voit plus précisément dans la poterie chypriote l'origine de la poterie kabyleLa thèse chypriote est reprise par le Dr Bertholon et E. Chantre (Recherches anthropologiques dans la Berbérie orientale, Lyon, 1913), Stéphane Gsell (du moins en 1913 dans le tome I de son Histoire ancienne de l'Afrique du Nord, avant de marquer des réticences en 1927 dans le tome IV), et Salomon Reinach (Poterie kabyle, Revue archéologique, , t. II, 1915).. Ce n'est que peu avant et pendant la seconde guerre mondiale que la « théorie chypriote » de Van Gennep commence de recevoir des critiques qui conduiront à son abandon..
En 1937 une autre théorie est parallèlement développée par L. Poinssot et J. RevaultL. Poinssot et J. Revault, Les Tapis tunisiens, I, Kairouan, Tunis, 1937.. Le décor rural avait selon eux pour origine les tissages, tentes, sangles et sacs ornés des nomades chameliers de Syrie et d'Arabie. Se heurtant à des impossibilités historiques et à des invraisemblances, cette hypothèse n'était pas plus satisfaisante que la précédente.
Le docteur E.-G. GobertE.-G. Gobert, Les Poteries modelées du paysan tunisien, Rev. tunis., 1940. exprime quelques années plus tard qu'aucun argument ne permet de penser « qu'il existe des poteries à la main peintes dans le Maghreb et qui dateraient de l'Antiquité »Cité par ., aucun document ne prouvant l'existence du décor rural nord-africain au-delà du . Par là même la théorie des origines orientales du décor kabyle perdait tout sens. Le docteur Gobert préfère invoquer la loi des convergences, selon laquelle « le décor géométrique rectilinéaire naît spontanément dans des régions très éloignées lorsque des civilisations différentes arrivent au même degré d'évolution »Résumé par .. Selon cette thèse, reprise jusqu'en 1955P. Cintas, Céramique punique, Tunis, 1950 ; H. Balfet, La Poterie des Aït Smail du Djurdjura. Éléments d'étude esthétique, Rev. adric., t. XCIX, 1955., il est donc impossible d'établir une filiation entre les poteries anciennes de l'Orient et celle du Maghreb.
Les origines protohistoriques des poteries peintes
thumb|Pot traditionnel kabyle, vers 1970. thumb|Plat traditionnel kabyle, vers 1970. thumb|Poterie traditionnelle kabyle, détail, vers 1970. Pour Gabriel Camps, la « théorie des convergences », si elle peut s'imposer du point de vue précis des techniques humaines et « tant que l'humanité préhistorique est constituée de petits groupes isolés, sans relations entre eux, devient plus aléatoire dès qu'apparaissent les traces d'échange entre les clans, et semble devoir être rejetée lorsque la navigation et le commerce assurent des contacts fréquents entre les peuples. ».. Inventoriant les témoignages, une dizaine en 1940, de l'existence d'une poterie peinte antique au Maghreb, l'auteur fait état de la découverte entre 1951 et 1955 de nouveaux vases modelés et peints, manifestant « sans doute possible, que dès la fin de la Préhistoire la poterie modelée maghrébine était susceptible d'être ornée de peintures tout comme la céramique moderne ».. Il en tire la conclusion que « l'existence de ces poteries et les caractères « actuels » de leur décor contraignent (...) à reposer sur des bases nouvelles le problème des origines de la poterie berbère»..
Les vases peints de l'Antiquité maghrébine sont selon Gabriel Camps ornés de cinq manières différentes. Au-delà des vases à engobe total rouge, à bandes et réservés d'engobe rouge et à bandes rouges sur engobe blanc, l'auteur s'attache particulièrement à une quatrième classe qui présente un décor géométrique complexe, la dernière, de localisation saharienne, apparaissant plus tardive. Le caractère différent des motifs peints le mènent à y distinguer le style de Gastel (région de Tébessa) et celui de Tiddis (région de Constantine). Ce dernier se caractérise par la présence d'une bande ininterrompue de triangles toujours orientés vers le haut, généralement remplis à l'aide de deux ou trois systèmes alternés (le plus fréquemment quadrillage simple et damier).
Entre les triangles l'espace est occupé par des motifs, placés à la partie inférieure ou supérieure, qui n'occupent qu'une faible partie du décor. Les premiers, désignés arbitrairement comme « terrestres », inspirés du règne végétal, évoquent des palmes ou des arbustes composés de plusieurs tiges (figures et 2), parfois très schématisées (figure ). Camps observe que devant le même motif placé en position supérieure (figure ), une potière kabyle avait plutôt eu l'impression qu'il s'agissait de mains.. Les autres motifs, dits « aériens », évoquent oiseaux (figures et 6) et astres (figures et 4). D'autres vases présentent une figuration humaine (figure ), ainsi que plusieurs frises, d'oiseaux, sans doute des canards et des rapaces, ou de « danseuses » (figures et 8). Pour Gabriel Camps « la similitude est étonnante ». entre le « style de Tiddis » et le décor de triangle, chevrons et losanges, de la céramique modelée dans toute la Petite Kabylie (figures et 11). « Les vases de Tiddis sont, dans toute l'acception du terme » des vases « kabyles » »..
Par sa technique et la conception de ses décors, étendus à la quasi-totalité des vases, la poterie berbère modelée moderne est indissociable de la poterie des temps antiques et protohistoriques. Selon la loi de la « schématisation triangulaire », les figurations sont par degrés « réduites à un tracé triangulaire et reçoivent un remplissage géométrique »., lui-même peut-être plus ancien puisqu'apparaissant déjà dans certaines gravures rupestres néolithiques. Elles finissent par apparaître ainsi comme des « rébus symboliques », la même « schématisation abusive» à l'œuvre dans les motifs peints, tissés ou tatoués ayant pour conséquence que le même motif peut représenter et être interprété de multiples façons..
Quant à l'origine de cette conception esthétique, elle ne peut être selon Camps que très ancienne « mais postérieure à l'époque du grand art naturaliste néolithique » : « son apparition peut être mise en parallèle avec un nouvel apport humain méditerranéen et le développement des relations avec les péninsules et les grandes îles de la Méditerranée occidentale », tandis que « commencent aussi les premières navigations des peuples marins venus du Levant ». La schématisation triangulaire n'est pas, en effet, une exception: on la retrouve dans la poterie chalcolithique de l'Iran ou de la Mésopotamie comme sur certains vases mycéniens et les poteries du début de l'Âge du fer dans la mer Égée. Des rives du golfe Persique jusqu'au voisinage de Gibraltar une même conception esthétique recouvre la totalité de l'aire méditerranéenne, manifestant « l'unité du plus vieux fonds artistique de cette partie du monde ». Pour Camps, l'art berbère s'insère dans cet ensemble, aucun élément constitutif ne lui appartenant en propre, mais présente l'originalité d' « un extraordinaire conservatisme ». Tandis que le décor rectilinéaire ne présente ailleurs qu'un caractère épisodique, il s'est maintenu depuis son apparition sans changement sensible dans le Maghreb..
La thèse de Gabriel Camps est que la céramique modelée berbère à fond plat, de par ses formes et l'absence d'incision ou de relief, « n'est pas directement issue de la poterie néolithique; elle est arrivée par mer, en Afrique », se rattachant à un ensemble méditerranéen qui s'organise d'abord en Orient puis gagne les péninsules méditerranéennes et l'est du Maghreb au cours du millénaire, au cours de l'âge du bronze moyen et final.. « Tout se passe comme si une céramique à fond plat sans décor peint, mais munie d'appendices divers et d'incisions, avait d'abord pénétré, venant d'Italie et des îles (Sardaigne, Sicile, Pantelleria), en Tunisie et en Algérie orientale, et comme si cette céramique avait été ensuite concurrencée, puis éliminée par une autre vague ignorant le décor incisé ou en relief, mais portant une riche décoration peinte », le premier style s'étant cependant conservé dans les Aurès..
Les survivances d'une écriture-mère méditerranéenne ?