Le originellement connu sous les appellations chinoises de xing-xing (猩猩)Strassberg, Richard E., ed. (2018). "2. Xingxing" 狌狌. A Chinese Bestiary: Strange Creatures from the Guideways Through Mountains and Seas." University of California Press. pp. 83–85. . ou encore sheng-sheng (狌狌)Tsai, Julius Nanting (2003). In the Steps of Emperors and Immortals: Imperial Mountain Journeys and Daoist Meditation and Ritual. Stanford University. p. 21., est une créature simiesque présente dans la littérature chinoise importée au Japon, où il était décrit comme un yōkai, créature du folklore japonais, associé de la mer caractérisé par un visage et des cheveux rouges et un penchant pour l’alcoolSmith, Richard Gordon (1908). "XXXVIII. White Saké". Ancient Tales and Folklore of Japan. London: A. & C. Black. pp. 239–244.Reprint edition, Kessinger, Whitefish, MT, no date. L'imagerie et le nom de cette créature ont fortement inspirés le théâtre nô et le théâtre kabuki.

Description Le shōjō se définit d’abord comme une créature originaire d‘Asie du Sud-Est, dans des contrées bordant les pays limitrophes de la Chine. Son aspect générale humanoïde possède quelques traits simiesques. Sa fourrure ou ses longs cheveux peuvent varier du rouge au jaune selon les sources. Il s’agit d’un animal très prisé pour son sang écarlate utilisé dans la teinture des fourrures et des vêtements. Mais il s’agit surtout d’une bête extraordinaire doté de la capacité de comprendre et parler le langage humain et d’agir comme eux. Il se caractérise surtout par son attrait pour l’alcool. Lorsque cette créature a été transmise dans le folklore japonais, il fut, par l'intermédiaire des différentes adaptations au théâtre nō et au kabuki, associé à un yōkai à l'aspect humanoïde au visage et aux longs cheveux rouges, tout droit venu de l'océan, bon vivant, dansante et chantante, et grand buveur d'alcool, dont l'histoire se déroule dans la Chine ancienne.

Origines Premières descriptions vignette|gauche|Illustration du sheng-sheng dans le shanhaijing, repris dans sansai zue sous le nom de xing-xing. Pendant longtemps, cette créature simiesque a été considérée à tort comme un pure produit du folklore japonais, de par sa forte présence dans les arts du spectacle nippons et dans les superstitions indigènesEarle, Joe (1998). "The Shōjō". An Exhibition of the Robert S. Huthart Collection of Non-Iwami Netsuke. London: Barry Davies Oriental Art. p. 9. “popular Chinese subjects — kirin, baku, sennin, karako, ashinaga.. easily outnumber native subjects such as shōjō, kappa.”Volker, T. (1975) . "The Shōjō". The Animal in Far Eastern Art and Especially in the Art of the Japanese Netsuke, with References to Chinese Origins, Traditions, Legends, and Art. Leiden: E.J. Brill. pp. 141–142. .. Mais il ne fait aucun doute que les représentations de cette créature soient dérivées du xing-xing présent dans la littérature chinoise depuis le ShanhaijingSerper, Zvika (2005–2006), "Japanese Noh and Kyōgen Plays: Staging Dichotomy", Comparative Drama, 39 (3/4 Early Asian Drama: Conversations and Convergences): 350–351, doi:10.1353/cdr.2005.0028, JSTOR 41154287, S2CID 191584456Wang Donglan (2005). Nō ni okeru Chūgoku 能における「中国」. Tōhō shoten. .. Dans les livres dix et dix-huit du shanhaijing, ou classique des monts des mers, l’animal, d’abord désigné sous le nom de sheng-sheng (狌狌), est décrit comme ressemblant au yu (禺), un animal décrit comme un singe à longue queue et aux oreilles blanches. Le sheng-sheng y est décrit comme un animal au pelage bleuWang Gong-qi (王红旗, Wáng Gōng-qí), commentator; Sun Xiao-qin (孫暁琴, Sūn(ou vert selon les traductions du caractère chinois (青, qīng), ayant l’aspect qui le rapprocherait d’un porc avec un visage humain. Il se déplacerait avec une démarche accroupie, mais dont la vitesse de course, à la manière des humains, serait remarquable et tout à fait adaptée, pour mieux les attraper et les manger. Il habiterait également le mont Zhaoyao (招摇之山), le premier sommet de Queshan (鵲山)The Classic of Mountains and Seas 山海经. Translated by Wang Hong 王宏; Zhao Zheng 赵峰; Chen Cheng 陈成 (into mod. Chinese). Hunan ren min chu ban she. 2010. p. 30. .Birrell, Anne (tr.), ed. (2000). The Classic of Mountains and Seas. Penguin Books. .".

La description du sheng-sheng sera reprise par divers documents au cours des siècles qui suivront, plus particulièrement le Classique des rites publié au siècle avant J.C, mentionnant la grande érudition de cet animal sur le passé, son incapacité à prédire l’avenir, mais surtout son attrait pour les boissons alcoolisées. Ce même document, mentionne également la position du sheng-sheng, selon les règles du confucianisme en vigueur en Chine, le rangeant dans la catégorie des oiseaux et des bêtes, bien qu’il puisse parler le langage humain, selon les descriptions de l’époque『禮記』:"鸚鵡能言、不離飛鳥、猩猩能言、不離禽獣 (鸚鵡は能く言して飛鳥を離れず、猩々は能く言して禽獣を離れず)". Cette supposée capacité à comprendre le langage humain lui donne un positionnement qui sera partagé avec le bouddhisme, classifiant le sheng-sheng et les autres singes dans la même catégorie d’oiseaux que les paons et les perroquets, même s'ils n'ont rien en commun physiquement avec les autres espèces de volatiles『十誦律』第1巻、動物を二足・四足・多足・無足・と種類分け。第19巻に猩々の分類。. Malgré quelque sources affirmant que cet animal ne pouvait comprendre et parler le langage humain, comme dans le Guangzhi de Guo Yigong, publié au , les sources affirmant le contraire étaient bien plus répandues et persistantes dans le temps.

Le mot sheng-sheng (狌狌) servait également à décrire certaines populations humaines présentes en Asie du Sud-Est bordant la région du Yunnan, comme les Shan et les habitants du pays de Jiaozhi, correspondant respectivement à ce qui était anciennement la Thaïlande et le Viêt Nam.

Plus tard, la mention de cette créature refera une apparition dans les écrits de Ruan Qian (阮汧) de la période de la dynastie Tang dans lequel il est décrit comme une créature à mi-chemin entre le chien et le macaque rhésus, dont la fourrure serait d’une couleur jaune, comme le singe (yuan ; 猨), les oreilles blanches, comme celle du porc, et dont la voix serait comme celle d’un enfant, mais aboyant comme un chienLi Shizhen (2021). "Four-legged Animals III. 51-52. Sheng sheng" 猩猩. Ben Cao Gang Mu, Volume IX: Fowls, Domestic and Wild Animals, Human Substances. Translated by Paul U. Unschuld. University of California Press. pp. 920–922. .". Cette description sera reprise dans le bencao gangmu publié en 1596 sous la dynastie Ming, mais cette fois-ci sous le nom de xing-xing (猩猩) là où, jusqu’alors, seul le mot sheng-sheng était alors utiliséLi Shizhen (2003). "Drug 51-54 Xingxing". Compendium of Materia Medica: Bencao Gangmu. Vol. 5. Translated by Luo Xiwen [in Chinese]. Foreign Languages Press. pp. 4128–. ..

Chasse et consommation vignette|droite|Illustration d’un xing-xing dans le Bencao Gangmu (1603). Au delà des différentes description physiques de l’animal, les différents documents rapportent également que les différents peuples bordant la frontière des régions du Yunnan en Chine, plus particulièrement les habitants du pays de Jiaozhi, possédaient un stratagème efficace pour piéger la créature. Pour cela, il fallait disposer des bouteilles d’alcool et des sandales de pailles sur une route. Les animaux, vivant en groupe, observaient les curieux objets d'un air méfiant, commencèrent par s'en aller, puis tout compte fait, finirent par s'en retourner essayer la paire de sandales, mais surtout s'enivrer avec leur succulente trouvaille, les rendant de ce fait, bien plus faciles à capturer. Une fois attrapées, ils sont enfermés et engraissés pour être exploités pour leur viande et leur sang. Le bencao gangmu rapporte : "lorsque venait le temps de manger l’un d’entre eux, les malheureuses victimes, en pleurs, poussaient alors le plus gros du groupe de captifs vers l’avant de sorte à ce qu'il soit tué le premier"Zheng, Jinsheng; Kirk, Nalini; Buell, Paul D.; Unschuld, Paul Ulrich, eds. (2018), Dictionary of the Ben Cao Gang Mu, Volume 3: Persons and Literary Sources, University of California Press, p. 375, . L’utilisation du sang du xing-xing comme colorant pour les vêtements et les cheveux est également très ancienne, et déjà utilisée dès le , tel qu’il était rapporté dans le Huayang Guozhi de la dynastie Jin de l'Est, où il est mentionné que le sheng-sheng était un produit spécial du royaume d'Ailao, ce qui confirme qu'il existe également dans le Yunnan. Le Bencao Gangmu rapporte qu’il existe dans les contrées de l’ouest une technique pour teindre les draps avec du sang de xing-xing, dont la particularité était de ne pas noircir. Ce sang utilisé comme teinture aurait été prélevé sans tuer le xing-xing, en le piquant avec une aiguille et en lui demandant combien de fois il pouvait le supporter. Tout cela jusqu'à ce qu'on obtienne environ 18 litres de sang. Selon Ma Duanlin (mort en 1323), il y avait des sheng-sheng au Sichuan, et leur sang était utilisé comme matériau de teinture.

Cette particularité de l’animal sera même mentionnée jusque dans les écrits de voyageurs européens en Chine : dans son recueil Voyage en Orient, racontant son voyage dans l'Empire mongol Yuan, le moine franciscain Guillaume de Rubrouck raconte sa rencontre avec des « moines chinois » vêtus de rouge en 1254. Il a entendu dire que l'on enivrait un animal appelé « chinchin » avec de l'alcool, puis on prélevait trois ou quatre gouttes de sang de sa veine jugulaire pour le même usageMichel, Francisque; Wright, Thomas, eds (1839). Voyage en Orient du Frère Guillaume de Rubruk. 4. Arthus-Bertramd (Société de Geographie). p.328.

Le Shōjō au Japon vignette|gauche|Illustration satirique d’un shōjō voguant sur une mer d’alcool grâce à une coupe de saké géant et une louche en guise de rame. Période Édo. La figure du sheng-sheng aurait été transmise au Japon par l’intermédiaire du dictionnaire de sinogramme Wamyō ruijushō au cours de l’époque Heian日本学術普及会、2010年3月、1935頁。 p. 80:"元禄の合類節用には、寿老人の代りに猩々"、p. 83 :対照表、pp. 261–264 「福神としての猩々」の章; 「七福神の成立」 『民族と歴史』三巻一号、1920年1月. Mais ce n’est que bien plus tard, lors de la popularisation du théâtre Nõ, que le shōjō gagnera en popularité.

Le shōjō dans le théâtre nõ Trame narrative, le synopsis de la pièce Il était une fois, près de la rivière Yangzi (connue sous le nom de Jiangxi dans la version chinoise)Matsuda, Tamotsu(1990). Nō・Kyōgen Masks 能・狂言 (3 ed.). Gyōsei. pp. 237–238. ."Wade-Giles romanization is Hsün-yang (潯陽) but this has been transcribed as "Hsin-yang River". "Hsin-yang, now called Kiukiang", i.e., Jiujiang is also mentioned alongside shōjō in Chikamatsu Monzaemon's puppet play The Battles of Coxinga., à côté de la montagne d'or, un homme pieux nommé Kōfū (ou Waki). Un jour, il rêva d'une vision sacrée lui disant qu'il deviendrait riche s'il vendait de l’alcool sur le marché, et il décida de suivre cette directive.

La vente d’alcool prospéra, mais parmi les clients qui venaient chaque jour dans la boutique de Kōfū, il y avait un mystérieux personnage. Malgré sa consommation abondante, son visage ne rougissait pas, et il ne montrait aucun signe d'ivresse. Intrigué, Kōfū lui demanda son nom, et l'homme révéla qu'il était un shōjō, un yōkai vivant dans la mer.

Un soir de pleine lune, Kōfū attendit le shōjō au bord de la rivière Yangzi, avec un peu d’alcool. L'esprit apparut dans toute sa splendeur, le but, dansa avec extase (un type de danse appelé chū-no-mai ou "danse du shōjō"), puis complimenta la vertu de Kōfū et lui offrit un tonneau versent de l’alcool indéfiniment "NOH & KYOGEN -An Introduction to the World of Noh & Kyogen". .ntj.jac.go.jp. 2002-04-24. Retrieved 2016-09-20..

La danse du Shōjō