vignette|260px|Enfants de Llullaillaco, sacrifiés par les Incas, Province de Salta (Argentine). Un sacrifice humain est un rite religieux qui a été pratiqué dans la plupart des civilisations., notamment au Néolithique et durant l'Antiquité, le plus souvent pour s'attirer les faveurs des dieux, par exemple pour conjurer la sécheresse, ou pour que les personnages importants tels que les souverains soient accompagnés dans l'au-delà par les sacrifiés.

Attesté en particulier en Mésoamérique, où le sacrifice par cardiectomie était pratiqué de manière très courante et parfois à grande échelle (lors de certaines occasions exceptionnelles, les Aztèques ont sacrifié jusqu'à des milliers de personnes en quelques jours), ce type de pratique se retrouve dans d'autres civilisations comme celles de l'Antiquité méditerranéenne, dans la Chine archaïque jusqu'à la dynastie Shang, chez les Dogons en Afrique et même à l'époque contemporaine, dans le nord-est de l'Inde et dans le royaume de Dahomey..

Fonction sociale

Le courant de pensée fonctionnaliste s'est attaché à la question de la fonction sociale du sacrifice humain au sein du groupe humain. En effet, il aurait pour but de canaliser la violence vers un individu (sacrifié) et vers le domaine du sacré, institutionnalisant ainsi la violence qui est encadrée et pratiquée selon des rites et règles bien précises. Ainsi, le sacrifice humain assurerait la cohésion et la pérennité du groupe protégé de toute « violence intérieure » qui est évacuée par des rites magico-religieux.

Le sacrifice humain a fait partie des rites pratiqués lors de la fondation de villes dans diverses civilisationsJacques Poucet, Romulus et Rémus, les Jumeaux fondateurs de Rome. ; on le retrouve dans le mythe fondateur de Rémus et Romulus, ainsi que dans la légende attachée à saint Odran lors de la christianisation de l'île d'Iona en Écosse Jacqueline Borsje, , « Human sacrifice in medieval Irish literature », dans Jan N. Bremmer, dir., The strange world of human sacrifice, Louvain, Peeters, 2007, p. 31–54 Lire en ligne..

Les sociétés pratiquant ces sacrifices ont parfois une attitude ambivalente entre la nécessité de mettre à mort la victime et le refus de prendre la responsabilité de cette mort.

Fonction économique

Georges Bataille associe les sacrifices humains à un excédent de force productive qui ne peut être exploité de façon utile (la "part maudite"). Un excédent d'esclaves ou de prisonniers de guerre ne peut pas toujours être employé à profit par les propriétaires d'esclaves ou les vainqueurs, et peut même constituer une menace (révolte). Ils sont alors exterminés de façon rituelle, la culture encadrant une fonction économique et militaire.

Une situation de pénurie alimentaire peut également être la cause de sacrifices humains sous un prétexte religieux, en réalité pour diminuer le nombre de bouches à nourrir.

Une pratique répandue Préhistoire Les deux enfants (12-13 ans et 3-4 ans) de Sungir, en Russie, au paléolithique supérieur, entre et AP, ont-ils été princes, frère et sœur, plutôt que sacrifiés comme avancé par certains ? Car les squelettes sont très soignés, parés (perles, bracelets, anneaux, diadèmes, dents de renard perforées), accompagnés d'armes (lances, javelots en ivoire de mammouth, poignards)Dominique Henry-Gambier, "Comportement des populations d'Europe au gravettien : pratiques funéraires et interprétations", Paléo, vol. 20, 2008, p. 399-438.. Pour Vincenzo Formicola, le sacrifice humain apparaît dès le paléolithique, à Sungir, Dolni Vestonice (Moravie), à Romito (Italie, il y a )Vincenzo Formicola, "From the Sunghir Children to the Romito Dwarf. Aspects of the Upper Paleolithic Funerary Landscape", Current anthropology, vol. 48, n° 3, juin 2007.. Cependant le sacrifice humain paraît mieux établi au néolithique, par exemple au SoudanJacques Reinold, "Le néolithique soudanais : quelques cas de sacrifices humains", in Jean-Pierre albert et Béatrix Midant-Reynes, Le sacrifice en Égypte ancienne et ailleurs, Collège de France, Soleb, 2005, p. 156-163..

Antiquité vignette|250px|Polyxène sacrifiée par Néoptolème sur la tombe d'Achille, amphore tyrrhénienne à figures noires, 570-550 av. J.-C., British Museum (GR 1897.7-27.2) Dans l'Égypte antique, durant la les pharaons faisaient tuer des serviteurs après leur mort pour continuer à les servir dans l'au-delà. Cette pratique n'a existé que pendant la dynastie, avant de diminuer lentement et de disparaître.

Dans les mythes et les rites de la Grèce antique, on trouve de nombreuses références au sacrifice humain. Par exemple, Aristomène, roi de Messénie, aurait offert à Zeus le sacrifice de 300 hommes, dont le roi de Sparte. Cependant, l’archéologie n’a pas apporté la preuve concrète de telles pratiques.. Une variante de la légende de Polyxène, amante d'Achille, raconte que cette princesse troyenne fut immolée par les Grecs (Ulysse et Diomède chez Euripide), puis mise en terre par Néoptolème. C’est cette variante qu'a suivie Euripide dans sa tragédie Hécube.

Les Étrusques pratiquaient le sacrifice humain "The Etruscans: Culture, Religion, and Art". "Etruscan Human Sacrifice in Myth and Ritual"..

Carthage À Carthage, le tophet, aussi appelé tophet de Salammbô, est une ancienne aire sacrée dédiée aux divinités phéniciennes Tanit et Baal situé dans le quartier carthaginois de Salammbô, en Tunisie, à proximité des ports puniques. Ce tophet, Hélène Bénichou-Safar, « Les rituels funéraires des Puniques », La Méditerranée des Phéniciens. De Tyr à Carthage, éd. Somogy, Paris, 2007, , regroupe un grand nombre de tombes d'enfants qui, selon les interprétations, auraient été sacrifiés ou inhumés en ce lieu après leur mort prématurée.

La question du sort de ces enfants est fortement liée à la religion phénicienne et punique, mais surtout à la manière dont les rites religieux — et au-delà la civilisation phénicienne et punique — ont été perçus par les Juifs dans le cas des Phéniciens ou par les Romains à l'occasion des conflits qui les opposèrent aux Puniques.

La difficulté majeure pour déterminer la cause des inhumations réside dans le fait que les seules sources écrites rapportant le rite du sacrifice des enfants sont toutes étrangères à la cité de Carthage. Les sources archéologiques — stèles et cippes — sont quant à elles sujettes à de multiples interprétations. Le débat n'est donc pas encore totalement tranché entre les divers historiens qui se sont penchés sur le sujet.

Autres vignette|250px|Les Celtes pratiquaient le sacrifice humain par immolation dans le feu ou par noyade dans de grands récipients, comme l'illustre peut-être le panneau du chaudron de Gundestrup qui montre un dieu à taille humaine plongeant un guerrier la tête la première dans un chaudronCette scène est souvent interprétée comme un sacrifice humain propitiatoire à Teutatès, mais parfois aussi comme un rite comparable au baptême ou comme un rite symbolique (représentation d'un mythe de renaissance). D'après .. Dans la Rome antique, durant la république, l'existence d'un (seul) sacrifice humain est attestée par Tite-Live<ref>Tite-Live, Histoire romaine, livre 22, 57, 6.</ref> et PlutarquePlutarque, Vie de Marcellus, 3, 3, 7.. Ils rapportent tous deux un sacrifice de deux couples, un Grec et un Gaulois, enterrés vivants sur le forum BoariumC. Bémont, Les enterrés vivants du Forum Boarium. Essai d'interprétation, Mélanges d'Archéologie et d'Histoire, Volume 72 , n°1, p.133-146, 1960. Lire en ligne. Les sacrifices humains semblent cependant avoir fait très tôt l'objet d'interdictions, de restrictions et de substitution, remplaçant ainsi les victimes par des mannequins ou des figurinesF. Van Haeperen, Sacrifices humains et mises à mort rituelles à Rome : quelques observations, Folia Electronica Classica, n°8, 2004. Lire en ligne. Auguste aurait fait sacrifier 300 hommes sur l'autel de Jules CésarNigel Davies, Opfertod und Menschenopfer : Glaube, Liebe und Verzweiflung in der Geschichte der Menschheit, 1983 (cité par , , note 13)..

L'usage des sacrifices humains chez les Gaulois est attesté par le géographe grec Strabon : « Ils ne sacrifiaient jamais sans qu'un druide fût présent. On cite aussi plusieurs formes de sacrifices humains chez eux : par exemple, on tuait certaines victimes à coups de flèches, ou on les crucifiait dans les temples, ou encore on confectionnait une effigie géante de paille et de bois, et après avoir jeté dedans des bestiaux et des animaux sauvages de tout genres et des hommes, ils en faisaient un holocauste »Strabon, Geographica, Livre IV ("La Gaule"), Chapitre IV ("La Belgique"), 5. Lire en ligne.. Après la conquête romaine de la Gaule, les premiers empereurs romains firent interdire les sacrifices humainsJean-Pierre Albert, Béatrix Midant-Reynes, Le sacrifice humain en Égypte ancienne et ailleurs, pages 277-280, Soleb, 2005..

Toujours selon Strabon, les Lusitaniens « font de fréquents sacrifices aux dieux et examinent les entrailles, sans les arracher du corps de la victime, ils observent aussi les veines de la poitrine… Ils consultent même dans certains cas les entrailles humaines, se servant à cet effet de leurs prisonniers de guerre, qu'ils revêtent au préalable de saies pour le sacrifice et, quand la victime tombe éventrée de la main de l'haruspice, ils tirent un premier avertissement de la chute même du corps. Souvent aussi, ils coupent la main droite à leurs captifs et en font offrande aux dieux »Strabon, Géographie, Livre III ("L'Ibérie"), Chapitre III ("Le Tage et la Lusitanie"), 6..

À l'époque classique, les sacrifices humains ont disparu en Italie et en Grèce, bien qu'ils soient représentés sur des tombes étrusques en tuf de Tarquinia () et perpétués par les combats de gladiateurs. Ils subsistent à Carthage jusqu'à l'époque des guerres puniques, où l'on sacrifie des enfants à Ba'al Hammon. Ces sacrifices humains portaient le nom de "Moloch", mot homonyme du nom d'un dieu phénicien. Selon C. Jules César, les Gaulois pratiquaient aussi les sacrifices d'humains en brûlant des prisonniers et des esclaves enfermés dans des cages en fer . Selon les érudits modernes, les affirmations de César ne sont pas à prendre au pied de la lettre, mais les holocaustes d'humains ont surement existé..

Moyen Âge En Nubie, des sacrifices humains sont attestés au chez les Blémyens (peut-être issus des Blemmyes) qui, selon Procope de Césarée, « adorent les dieux des païens, et entre autres IsirisProcope voulait probablement dire Isis., Osiris et Priape », et « sacrifient des hommes au soleil »Procope de Césarée, Histoire de la Guerre contre les Perses, Livre I, Chap. XIX, 10 (« Sacrifices impies de ces Barbares »)..

Dans les pays germaniques, des sacrifices humains étaient encore pratiqués vers 700, notamment en Frise, sous le règne du roi Radbod (v. 680-719)David Hugh Farmer, The Oxford Dictionary of Saints, Oxford University Press, 2004.. L'évangélisation des peuples germaniques, achevée sous le règne de Charlemagne (768-814), mettra un terme à ces pratiques païennes.

vignette|droite|300px|L'Homme de Tollund, victime probable d'un sacrifice humain. Dans les pays nordiques, les sacrifices humains ne cesseront définitivement qu'après l'an 1000, avec l'implantation du christianisme chez les Vikings. Håkon Sigurdsson, roi de Norvège (970-995), fera sacrifier son fils de sept ans à la veille d'une bataille, pour s’assurer de la victoireHeimskringla, Olaf Tryggvason, traduction de François-Xavier Dillmann, chapitre 42, 275.. En Suède, des sacrifices humains étaient encore pratiqués au , notamment à Uppsala, qui fut le centre du paganisme des Suédois. Le temple d'Uppsala, où des sacrifices humains et animaux étaient organisés, ne sera détruit qu'à la fin du H. R. Ellis Davidson, Myths and Symbols in Pagan Europe: Early Scandinavian and Celtic Religions, Manchester University Press, 1988.Timothy Insoll, The Oxford Handbook of the Archaeology of Ritual and Religion, Oxford University Press, 2011..