vignette|Le Brésilien de La Vie parisienne, archétype du rastaquouère du au théâtre. Caricature de Jules Brasseur. Costume de scène et dessin de Draner (1866).

Un rastaquouère () est, essentiellement à la fin du , un étranger, d'origine latine / méditerranéenne et de basse extraction sociale, étalant un luxe ostentatoire, suspect et de mauvais goûtDéfinition du dictionnaire de l'Académie ()..

Étymologie

Terme d'origine hispano-américaine (), il est employé dès 1880 pour qualifier des parvenusLe Petit Robert.. Formé du verbe espagnol (« ratisser », « traîner ») et du nom (« cuirs, peaux »), il désigne au départ des tanneurs ou des grossistes en peaux et cuirs d'Amérique du Sud. Avec la présence à Paris de nombreux Sud-américains étalant de manière outrancière la fortune amassée dans cette activité au , le terme prend en français son sens péjoratif. Il est ensuite réemployé dans ce sens en Amérique latineÉtymologie de « rastaquouère » source CNRTL..

Le mot rastaquouère était couramment abrégé en rasta. Depuis la fin du cette abréviation est plus fréquemment utilisée pour désigner le mouvement rastafari, qui n'a aucun rapport étymologique.

Synonyme Le terme de rastaquouère est parfois synonyme de sigisbée ou gigoloRoberto Bizzocchi, « Une pratique italienne du : le sigisbée », in Revue d’histoire moderne et contemporaine, , 2007/2, , Éd. Belin ..

Description

Jean-Pierre Arthur Bernard décrit dans Les Deux Paris : les représentations de Paris dans la seconde moitié du . l'image qui est alors donnée du rastaquouère, renvoyant à celle du Barbare des Grecs, s'exprimant dans un jargon incompréhensible faute d'avoir appris le français et parce qu'il a oublié sa propre langue. Citant Surtac (Les Morales du Rastaquouère, 1886), il parodie ainsi le baragoin du rastaquouère :

Lors de l'année 1889, avec l'Exposition universelle de Paris, où le monde entier se trouve concentré, le rastaquouère est stigmatisé, qui n'est plus seulement le Sud-Américain mais également le Slave, le Valaque, l'Allemand, ou tout simplement le latin d'Europe méridionale (Italien, Espagnol, Portugais) .. Il est toujours décrit de manière dépréciative, , mais surtout comme un étranger

La xénophobie exacerbée de cette fin de siècle va même inventer un terme pour décrier l'influence de l'étranger dans les arts et les mœurs : le rastaquouérisme. Les frères Goncourt écrivent ainsi dans leur journal en 1889 :

La détestation de l'étranger trouve son acmé la même année sous la plume d'Antonin Proust (Les Types de Paris) dans cette description virulente :

Le siècle se termine avec l'affaire Dreyfus et la déflagration du « J'accuse… ! » publié par l'écrivain Émile Zola dans l’Aurore en 1898. De son côté, Jean Jaurès fait paraître, la même année, dans les colonnes de La Petite République dont il est le directeur, une série d'articles rassemblés sous le titre de Preuves relatives à l'affaire Dreyfus. Et l'on trouve, sous la plume de Jaurès l'utilisation du terme rastaquouère à l'appui de sa démonstration de l'invraisemblance et de l'absurdité de l'accusation.

Le rastaquouère n'est pas toujours celui qu'on croit Le dialogue qui suit, entre le provençal Marius Corancez et le parisien Pierre Hautefeuille, dans Le « Tout Europe », premier chapitre d’Une idylle tragique de Paul Bourget (1896) illustre cependant un glissement de la vision portée sur l’« étranger », le « parisien » devenant le « provincial » (le rastaquouère ?) à l’aune de l’Europe :

Quant au théâtre de ce , s'il se saisit de l'air du temps et donc de la figure du rastaquouère, comme le font Henri Meilhac et Ludovic Halévy avec leur Brésilien d'opérette (1863) c'est au moins avec un regard humoristique et beaucoup moins cruel que celui qui est porté sur le noceur, bourgeois ou aristocrate (souvent de noblesse d'Empire) parisien, qui est, lui, le dindon de la farce alors que notre rastaquouère garde sa prestance. Le summum du comique de situation est atteint avec un renversement des rôles inattendu lorsque Georges Feydeau fait dire au Général Irriga, le rastaquouère du Fil à la patte (1894), à l'attention de Bois-d'Enghien (qu'il ne sait pas nommer autrement, dans son baragouin, que « Bodégué ») :

Emploi Parfois abrégé en rasta, on le trouve utilisé dans la littérature dans un registre familier et dans un sens péjoratif.

Littérature Alphonse Daudet, L'Immortel (1883)

Guy de Maupassant, Bel-Ami, 1885

Guy de Maupassant, Sur l'eau (1888)

Georges Darien, Biribi, 1890

Léon Bloy, Histoires désobligeantes (1894)

Colette, Claudine à Paris, (1901)

Léon Bloy, Belluaires et porchers, 1905

Georges Darien, L'Épaulette (1905)

Georges Fourest, « Épitre falote et balnéaire à Joseph Savary dilettante bourguignonIn La Négresse blonde suivi de Le Géranium ovipare, , Paris, Grasset, 1909, . » (1909)

Maurice Leblanc, Le Bouchon de cristal (1912)

Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe (À la recherche du temps perdu), 1923

« C’est pourquoi les français nous ont affublés d’un épithète vernaculaire: l’expression arrastra cueros, commenté et corrigé par eux, est devenue d’abord « rastaquouère» puis « rasta »; cette gracieuse abréviation ressemble à un cocktail où l’on battrait ensemble, avec un zest d’amertume, toutes nos particularités psychologiques… » Teresa de la Parra, Iphigénie, 1924

Jean Genbach (Ernest de Gengenbach), Satan à Paris, 1927

Henri Barbusse, Russie, 1930

Raymond Queneau, Pierrot, mon ami, 1942

Jean-Patrick Manchette, Morgue Pleine, 1973

de Michel Tremblay, Cœur éclaté 1993 ~ .

Ce mot figure dans le livre de Bernard Pivot évoquant les « à sauver » de la langue française (paru chez Albin Michel en 2004)Site blogs.mediapart.fr, page « à sauver », ..

Poésie Jésus-Christ Rastaquouère est une œuvre poétique écrite par Francis Picabia en 1920.

C'est le perroquet que Robert Desnos qualifie quant à lui de rastaquouère dans son Ode à Coco (1919) :

Opéra Bien que le terme ne soit pas précisément employé par Meilhac et Halévy, le type même du rastaquouère du est illustré par le Brésilien (, ) de La Vie parisienne, opéra bouffe (1866) de Jacques Offenbach : Je suis Brésilien, j’ai de l’or, Et j’arrive de Rio-Janeire Plus riche aujourd’hui que naguère, Paris, je te reviens encor ! Deux fois je suis venu déjà, J’avais de l’or dans ma valise, Des diamants à ma chemise, Combien a duré tout cela ? Le temps d’avoir deux cents amis Et d’aimer quatre ou cinq maîtresses, Six mois de galantes ivresses, Et plus rien ! ô Paris ! Paris ! En six mois tu m’as tout raflé, Et puis, vers ma jeune Amérique, Tu m’as, pauvre et mélancolique, Délicatement remballé ! Mais je brûlais de revenir, Et là-bas, sous mon ciel sauvage, Je me répétais avec rage : Une autre fortune ou mourir ! Je ne suis pas mort, j’ai gagné Tant bien que mal, des sommes folles, Et je viens pour que tu me voles Tout ce que là-bas j’ai volé ! Ce que je veux de toi, Paris, Ce que je veux, ce sont tes femmes, Ni bourgeoises, ni grandes dames, Mais les autres… l’on m’a compris ! Celles que l’on voit étalant, Sur le velours de l’avant-scène, Avec des allures de reine, Un gros bouquet de lilas blanc ; Celles dont l’œil froid et calin En un instant jauge une salle, Et va cherchant de stalle en stalle Un successeur à ce gandin, Qui plein de chic, mais indigent, Au fond de la loge se cache, Et dit, en mordant sa moustache Où diable trouver de l’argent ? De l’argent ! Moi j’en ai ! Venez ! Nous le mangerons, mes poulettes, Puis après, je ferai des dettes. Tendez vos deux mains et prenez ! Hurrah ! je viens de débarquer, Mettez vos faux cheveux, cocottes ! J’apporte à vos blanches quenottes Toute une fortune à croquer ! Le pigeon vient ! plumez, plumez… Prenez mes dollars, mes , Ma montre, mon chapeau, mes bottes, Mais dites-moi que vous m’aimez ! J’agirai magnifiquement, Mais vous connaissez ma nature, Et j’en prendrai, je vous le jure Oui, j’en prendrai pour mon argent. Je suis Brésilien, j’ai de l’or, Et j’arrive de Rio-Janeire Vingt fois plus riche que naguère, Paris, je te reviens encor !

Théâtre Dans Un fil à la patte (1894), de Chenneviette, le père de l'enfant de Lucette Gauthier, qui voudrait bien voir son ancienne amante pourvoir à la pension de leur fils, verrait plutôt d'un bon œil le richissime général Irragua, qu'il qualifie lui-même de rastaquouère, supplanter Bois-d'Enghien dans le cœur (et le portefeuille) de la belle chanteuse.

Madame Beauduit et Joseph, le valet de chambre de l'illustre écrivain se lamentent sous la plume d'Octave Mirbeau (L'Illustre écrivain, suite de dialogues publiés dans Le Journal en 1897) à propos des difficultés qu'ils éprouvent tous deux à le déshabituer de ses allures de rasta.

Chez Georges Feydeau, le jaloux Carlos Homenidès de Histangua de La Puce à l'oreille (1907) se voit traité de rastaquouère par Tournel effrayé par les grands cris du bouillant espagnol qui veut tuer tout le monde.

Cinéma Dans le film Le Diable par la queue (Philippe de Broca, 1969), le baron César (Yves Montand) est qualifié de « rastaquouère » par monsieur Patin (Claude Piéplu). Dans le film L'homme de Rio (Philippe de Broca, 1964), Adrien Dufourquet (Jean-Paul Belmondo) demande au réceptionniste d'un hôtel s'il n'a pas vu « une jeune fille française qui est arrivée avec deux rastaquouères » lors de sa recherche de Agnès de Villermosa (Françoise Dorléac). Rasta rockett (1993) : — Arrête de me coller, rastaquouère ! — Haha, c’est rigolo, ça, rastaquouère — Qu’est-ce que t’as à te marrer ? — Moi ? Rien. — Hey rastacouère, laisse moi embrasser ton œuf ! Dans le film Les Trois Frères (1995), l'acteur Pierre Meyrand utilise fréquemment le terme de « rastaquouère ».

Chanson Lola Rastaquouère est une chanson écrite par Serge Gainsbourg en 1979 pour l'album de musique reggae Aux armes , opérant ainsi un rapprochement entre les deux termes : rasta : abréviation de rastaquouère et rasta : abréviation de rastafari Phénoménale Philomène est une chanson écrite par Richard Desjardins dans laquelle le terme rastaquouère est utilisé : Le grand là-bas, on l'connait pas C't'un genre de rastaquouère Petit dictionnaire Robert : « Rastaquouère » Étranger aux allures voyantes Affichant une richesse suspecte Exemple : Le pape en Afrique Hubert, pourquoi es tu rastaquouère est une chanson écrite et interprété par Philippe Lossen en 1991. Philippe Lossen est le frère de l'autrice Magali Collet.

Bande dessinée Pour Maxime Benoît-Jeannin (Le Mythe Hergé), le personnage de Roberto Rastapopoulos serait à rapprocher de Léon Degrelle : P. Baise « Hergé, Degrelle et la Belgitude », revue en ligne Toudi..

Notes et références Notes

Sources Ouvrages et documents cités en notes et/ou dans la bibliographie Wikisource pour les citations dont les références ne sont pas données en notes (lancer la recherche sur la page)

Annexes

Bibliographie . Jules Guérin, Les Rastaquouères : études parisiennes, avec Paul Ginisty et Bachaumont, E. Rouveyre et G. Blond ; (1883) .

Liens externes Rondo du brésilien de La Vie parisienne chanté par Dario Moreno

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