vignette|Carte des groupes ethnolinguistiques de l'Asie du Sud-Est continentale. En linguistique, les syntagmes aire linguistiqueLe syntagme « aire linguistique » a en français le sens initial de domaine géographique propre à un fait ou à un groupe de faits linguistiques donnés, à un dialecte, à une langue (). « Aire linguistique » équivalent de Sprachbund est une traduction littérale de l'anglais linguistic area., union linguistique, aire de diffusion linguistique, aire de convergence linguistique, ligue linguistique, ou le terme allemand Sprachbund (pluriel Sprachbünde) utilisé aussi dans certaines langues autres que l'allemand, désignent un groupe de langues non apparentées ou parents éloignés, mais géographiquement voisines, qui ont certains traits convergents, premièrement structurels. Pour qu'il s'agisse d'une aire linguistique, ces traits ne doivent être ni des universaux linguistiques, ni dus à la parenté, ni dus au hasard, mais des emprunts de l'une à l'autre résultant d'un contact de langues et de cultures intense et de longue durée.., article Языково́й сою́з (Union linguistique)., chap. 6, ...
Selon le principe génétique sur lequel est fondée l'hypothèse de l'indo-européen commun, les similitudes entre différentes langues remontent à des relations généalogiques. De façon opposée, le modèle de l'aire linguistique souligne l'importance du facteur géographique (aréal), du voisinage des langues, pour expliquer la convergence des langues et leurs similitudes structurelles.
L'idée de l'aire linguistique est d'abord apparue dans des ouvrages du linguiste polonais Jan Baudouin de Courtenay (1845-1929), avant d'être développée par le linguiste russe Nikolaï Sergueïevitch Troubetskoï (1890-1938), de qui provient aussi la dénomination, d'abord russe языковoй союз (yazykovoï soyouz) « union linguistique »., ainsi que sa traduction allemande, Sprachbund.Cf. , article Языково́й сою́з.. Le cercle linguistique de Prague a contribué à la notoriété de la notion d'aire linguistique.
Historique du concept Le concept de Sprachbund de Troubetskoï n'était en aucun cas le résultat d'un examen impartial des faits linguistiques. Il est dû, au moins en partie, à la biographie et aux vues idéologiques de Troubetskoï. Troubetskoï fut plus tard un membre éminent du mouvement eurasien des émigrés russes en Europe occidentale et centrale. La réaction de Troubetskoï contre l'universalisme « romano-germanique » se reflète dans un certain nombre de ses vues linguistiques. Il a d'abord introduit le terme Sprachbund non pas dans un article linguistique, mais dans un article théologique en langue russe, intitulé « La tour de Babel et la confusion des langues », publié en 1923 dans la revue Evrazijskij vremennik ("Le contemporain eurasien").
Quand Troubetskoï, à la suite de son exposé théologique, introduit le concept de Sprachbund comme une classification non génétique de langues voisines ayant des caractéristiques communes, il semble ne pas se préoccuper de l'existence d'aires linguistiques aux côtés de familles linguistiques, mais plutôt de l'idée que les langues du monde formeraient une sorte de « réseau ininterrompu de membres se fondant les uns dans les autres », un « arc-en-ciel linguistique » aux transitions graduelles.
Cette idée mystique d'un réseau harmonieux de langues est également à la base des Réflexions sur le problème indo-européen (1939), mais aussi de nombreuses autres publications dans lesquelles il souligne les similitudes entre des langues géographiquement voisines. Indépendamment des arguments que Troubetskoï retient en sa faveur, Jeroen Van Pottelberge fait remarquer que l'« on ne peut s'empêcher de remarquer que le réseau linguistique desserre en même temps le lien indo-européen entre le russe et les langues de l'Occident romano-germanique ». Pour Troubetskoï, l'idée de transitions progressives au sein d'un réseau de langues est aussi un argument contre l'universalisme occidental, qui, selon lui, tendait à voir la Russie comme une sorte de province occidentale qui suivrait le développement occidental avec un certain retard.
Dans le contexte de l'eurasisme en tant que mouvement politique, Roman Jakobson, émigré russe également, a poursuivi la thèse d'une fédération phonologique de la langue eurasienne dans plusieurs ouvrages. La fédération linguistique eurasienne comprend toutes les langues slaves orientales, le polonais (à l'exception des dialectes du nord de la Pologne), le moldave, les dialectes romani de Russie et de Pologne, les langues mordves, les langues permiennes, le samoyède, les dialectes finnois de la Carélie du Sud et de la Finlande orientale, les dialectes orientaux de l'estonien, de nombreuses langues turques... Il est frappant de constater que bon nombre des régions où ces langues (ou dialectes) étaient parlées coïncident plus ou moins avec des régions frontalières contestées que la Russie a dû céder après la Première Guerre mondiale et, bien que Jakobson n'entende pas son concept de Sprachbund comme un argument linguistique pour un révisionnisme ou un expansionnisme russe, son groupe linguistique phonologique garde toujours « une certaine touche nationaliste ».
Ainsi, selon Jeroen Van Pottelberge, les premières applications du concept de Sprachbund, ou plus généralement de l'idée que les similitudes entre langues voisines, non apparentées, sont des phénomènes linguistiques pertinents pour la recherche, sont « assez ambiguës ». Ni Troubetskoï ni Jakobson n'abordent la question de savoir pourquoi et dans quelle mesure des similitudes non héritées pourraient soutenir l'hypothèse d'une entité nouvelle et essentielle, par exemple un Sprachbund. La conséquence la plus importante pour la linguistique est que, contrairement à la théorie la plus répandue dans ce domaine, les intellectuels eurasistes saisissaient des langues évoluant conjointement dans des cadres géographiques déterminés, s'apparentant par convergence d'affinités, même si leurs origines sont différentes, d'où cette notion de Sprachbund, marque « d'une mentalité commune unifiée par une finalité commune » Néanmoins, la plupart des linguistes réservèrent un accueil très dubitatif à cette notionJean-Claude Chevalier, « Troubetzkoy / Saussure, Modèles linguistiques, 3, 2010, ..
Difficulté à établir la qualité d'aire linguistique
L'une des difficultés est de distinguer les traits communs qui sont des universaux linguistiques, ceux qui sont dus à la parenté et ceux qui sont fortuits, d'une part, et ceux qui résultent du contact des langues, d'autre part, les seuls qui comptent pour définir une aire linguistique. À une époque où les linguistes n'étaient pas encore conscients du fait qu'on emprunte non seulement des mots, mais aussi des traits grammaticaux et autres, on a considéré comme apparentées des langues qui ne le sont pas. Ainsi, on croyait que les langues thaï et chinoise sont apparentées à cause de traits communs comme le système tonal, le manque de flexion, les mots et les morphèmes monosyllabiques, etc. Plus tard, on est arrivé à la conclusion que les deux langues font partie de familles différentes : le thaï des langues taï-kadaï, et le chinois des langues sino-tibétaines, le thaï ayant emprunté ces traits au chinois, les deux langues appartenant de ce fait à une aire linguistique d'Asie du Sud-Est, à côté d'autres langues.
Les opinions divergent concernant le nombre de traits communs nécessaires pour établir une aire linguistique. Certains linguistes en acceptent moins que d'autres. Certes, plus il y en a, moins la délimitation d'un groupe de langues en tant qu'aire linguistique est contestable..
L'établissement des limites des aires linguistiques n'est pas facile non plus. Les aires linguistiques sont, dans une certaine mesure, similaires aux dialectes. L'extension territoriale de chacun des traits des langues d'une aire est en général inégale, comme dans le cas des dialectes. Ces traits ne forment pas toujours un faisceau en se recouvrant, d'où la difficulté d'établir les limites d'une aire linguistique. Dans les rares situations où les traits coïncident à des limites claires, la définition d'une aire linguistique qui correspond à ces limites est relativement sûre.
Le nombre minimal de langues pour former une aire linguistique est également controversé. Pour certains linguistes, il faudrait qu'il y en ait au moins trois, alors que d'autres se contentent de deux..
Il y a aussi des controverses concernant l'extension des aires linguistiques. Il y a, par exemple, des auteurs qui considèrent toutes les langues d'Europe comme formant une aire linguistique avec des sous-airesPar exemple Décsy 2000 ou Haarmann 1976, cités par ., mais d'autres admettent seulement l'existence d'aires distinctes en Europe, celle-ci, dans son ensemble, étant tout au plus une zone où de telles aires voisines se superposent en partiePar exemple .. Eifring et Theil 2005 distingue des micro-aires, des macro-aires et des aires linguistiques qui se situent entre les deux premiers types. Un exemple de macro-aire serait toute l'Afrique subsaharienne, une plus petite serait l'Afrique centrale, les aires de leurs dimensions étant divisées en micro-aires, chap. 6, ..
Facteurs de la formation des aires linguistiques
Le premier de ces facteurs est géographique : le voisinage des langues.
Un facteur linguistique de la constitution d'une telle aire est l'existence éventuelle d'un substrat commun dont les langues en cause ont pris les mêmes faits de langue. C'est, par exemple, le cas de l'union linguistique balkanique, qui aurait, selon certains linguistes, un substrat thraco-illyrien...
D'autres facteurs sont extralinguistiques, consistant en certaines conditions historiques, sociales, économiques, politiques et civilisationnelles. Dans les Balkans, il s'agit, entre autres, de la transhumance pratiquée par les populations de pasteurs qui y vivaient et de la domination de l'Empire ottoman. En Asie du Sud-Est, l'un des facteurs est le rayonnement de la civilisation chinoise dans des pays voisins.
De telles conditions ont pour effet la communication entre locuteurs des langues en cause, ce qui mène au contact des langues, au bilinguisme et au multilinguisme. C'est ainsi que se produisent des interférences entre les langues ; des faits de langue nommés « éléments d'adstrat » se diffusent de l'une à l'autre, et ceux-ci deviennent des emprunts intégrés par les langues, qui deviennent des traits communs s'ils sont partagés par plusieurs.
Traits linguistiques communs
Les traits communs aux langues d'une aire linguistique appartiennent à tous les domaines de la langue : la syntaxe, la morphologie, le phonétisme, la prosodie, le lexique, la phraséologie, mais ceux-ci ne sont pas également représentés du point de vue quantitatif. Dans l'union balkanique, par exemple, les plus nombreux sont les traits syntaxiques. Il y a une vingtaine de constructions syntaxiques élémentaires communes. Le plus faiblement représenté dans cette aire est le domaine phonétique. Dans d'autres aires, la proportion des domaines représentés peut être différente. Par exemple, dans l'aire d'Asie du Sud, les éléments phonétiques sont parmi les plus nombreux..