Ode à l'automne (titre original : ) est une ode composée par le poète romantique anglais John Keats (1795-1821).

C'est la dernière d'une série de six odes connues sous le titre Les Odes de Keats (), composées en 1819. Les cinq premières, Ode sur une urne grecque, Ode sur l'indolence, Ode sur la mélancolie, Ode à un rossignol et Ode à Psyché sont datées de ; lOde à l'automne est composée après une promenade près de Winchester (Hampshire, dans le Sud de l’Angleterre), pendant la soirée du de la même année. Elle est publiée avec les autres en 1820 dans le recueil comprenant Les Poèmes de Lamia () et La Veille de la Sainte-Agnès (). C'est le dernier grand poème que compose Keats, qui meurt à Rome à peine plus d'un an après sa publication, le à l'âge de vingt-cinq ans.

L'ode se compose de trois strophes, chacune comportant onze vers qui évoquent la progression et les métamorphoses de la saison, de la lente maturation des récoltes jusqu'à la moisson, puis ses derniers jours alors qu'approchent les froideurs. L'automne y est personnifié et l'évocation de ses largesses, des visions qu'il offre, des sons qu'il laisse percevoir, demeure assez proche des réalisations des paysagistes anglais. Interprétée par certains comme une méditation sur la mort ou encore comme une allégorie, pour d'autres cette ode semble une réaction à un fait historique, le massacre de Peterloo le sur le terrain de à Manchester, lorsque la cavalerie charge une manifestation pacifique de rassemblées pour demander une réforme de la représentation parlementaire. À ce compte, elle serait l'expression d'un sentiment nationaliste.

Quoi qu'il en soit, si Keats est malheureux pendant l'été 1819 (maladie, deuil, pressions financières), il lui suffit d'une journée ensoleillée d'arrière-saison pour qu'il retrouve les sommets de son art. En ce sens, lOde à l'automne est son chant du cygne. Elle figure dans pratiquement toutes les anthologies et nombre de critiques y voient l'un des courts poèmes les plus aboutis jamais composés en langue anglaise.

Genèse thumb|left|upright=0.8|John Keats, par Charles Brown, août 1819.|alt=Profil au crayon d'un homme en veste blanche, environ 25 ans, cheveux mi-longs bouclés, menton reposant sur le poing droit Pendant le printemps de 1819, Keats écrit cinq de ses grandes odes, toutes datées de . Il se porte ensuite vers d'autres formes poétiques, en particulier la tragédie en vers Otho le grand (), écrite en collaboration avec son ami et propriétaire Charles Armitage Brown, puis la deuxième partie de Lamia, avant de revenir à son épopée inachevée Hyperion. C'est une époque où il se consacre totalement à son art, alternant les genres, la longueur des poèmes, se fixant pour but d'écrire plus de cinquante vers par jour ; pendant ses loisirs, il lit des œuvres aussi variées que L'Anatomie de la mélancolie de Robert Burton, les poèmes de Thomas Chatterton et aussi les essais de Leigh Hunt.

Si Keats est particulièrement fécond en cette année 1819, il affronte une multitude de difficultés. Déjà endetté, il doit venir en aide à son frère George qui, émigré aux États-Unis, manque cruellement d'argent ; il sent par ailleurs sa santé décliner depuis qu'il s'est occupé de son cadet Tom, atteint de tuberculose et décédé en 1818. C'est en septembre qu'il compose sa plus belle œuvre, l'ode À l'automne, et qu'il met fin du même coup à sa carrière poétique : acculé par les obstacles matériels et les obligations morales, il se tourne vers des projets qu'il espère plus lucratifs.

thumb|upright=1.3|l'Itchen, près d'Ovington.|alt=Rivière dans paysage arboré et verdoyant, avec plantes aquatiques en surface Le dimanche , Keats se promène près de Winchester le long de l'Itchen, rivière du Hampshire. Une lettre à son ami John Hamilton Reynolds du rend compte de ses impressions : « Comme la saison est admirable en ce moment. Comme l'air est pur – quelque chose de vif et de tempéré. Vraiment, sans plaisanterie, un temps chaste, un ciel de Diane. Je n'ai jamais aimé les chaumes autant qu'aujourd'hui. Oui, plus que le vert frileux du printemps. Je ne sais pourquoi, mais un champ où on a coupé le blé paraît chaud, de la même manière que certains tableaux paraissent chauds. J'en ai été si frappé au cours de ma promenade de dimanche que cela m'a donné l'idée d'écrire. »

Ainsi naît lOde à l'automne dont Keats joint le manuscrit à une lettre destinée à Richard Woodhouse., son ami et éditeur, datée du même jour que celle adressée à Reynolds.

Une fois révisé, le poème est inclus dans le recueil publié en 1820 . Échaudés par l'âpreté des comptes rendus ayant accueilli EndymionThe Quarterly Review, avril 1818, .John Gibson Lockhart, Blackwood's Edinburgh Magazine, août 1818, ., les éditeurs Taylor & Hessey n'acceptent de publier l'ensemble qu'à la condition que tout poème susceptible d'engendrer une controverse d'ordre politique en soit banni.

Le poème LOde à l'automne est la plus courte des odes composées en 1819. Elle se divise en trois strophes de onze vers ayant chacune son évolution mais dont la réunion forme une introduction, un développement et une conclusion à l'ensemble. Texte et traduction Ode à l'automne Saison des brumes et de la moelleuse abondance, La plus tendre compagne du soleil qui fait mûrir, Toi qui complotes avec lui pour dispenser tes bienfaits Aux treilles qui courent au bord des toits de chaume, Pour faire ployer sous les pommes les arbres moussus des enclos, Et combler tous les fruits de maturité jusqu'au cœur, Pour gonfler la courge et arrondir la coque des noisettes D'une savoureuse amande ; pour prodiguer Et prodiguer encore les promesses de fleurs tardives aux abeilles, Au point qu'elles croient les tièdes journées éternelles, Car l'Été a gorgé leurs alvéoles sirupeux.

Qui ne t'a vue maintes fois parmi tes trésors ? Parfois celui qui va te chercher te découvre Nonchalamment assise sur l'aire d'une grange, Les cheveux soulevés en caresse par le souffle du vannage, Ou profondément endormie sur un sillon à demi moissonné, Assoupie aux vapeurs des pavots, tandis que ta faucille Épargne l'andin suivant et toutes les fleurs entrelacées ; Quelquefois, telle une glaneuse, tu portes droite Ta tête chargée de gerbes en passant un ruisseau, Ou encore, près d'un pressoir à cidre, tes yeux patients Regardent suinter les dernières gouttes pendant des heures et des heures.

Où sont les chants du printemps ? Oui, où sont-ils ? N'y pense plus, tu as aussi tes harmonies : Pendant que de longues nuées fleurissent le jour qui mollement se meurt, Et nuancent d'une teinte vermeille les chaumes de la plaine, Alors, en un chœur plaintif, les frêles éphémères se lamentent Parmi les saules de la rivière, soulevés Ou retombant, selon que le vent léger s'anime ou meurt ; Et les agneaux déjà grands bêlent à pleine voix là-bas sur les collines ; Les grillons des haies chantent ; et voici qu'en notes hautes et douces Le rouge-gorge siffle dans un jardin Et que les hirondelles qui s'assemblent trissent dans les cieux.

Analyse

LOde à l'automne décrit trois aspects de la saison, un par strophe : sa maturité, son labeur et son déclin. À ces phases correspond une progression temporelle : d'abord la saison reste balbutiante, puis elle jouit de sa plénitude avant de se faire le héraut de l'hiver. Dans le même temps, s'écoulent les heures du jour, d'abord le matin, puis l'après-midi, enfin le crépuscule. Chaque portion de saison et de jour a son sens particulier, le toucher, la vue et le son, d'où une symétrie tripartite inconnue dans les autres odes. Première strophe La première strophe montre l'activité de la saison dans l'élaboration des processus naturels, la croissance, puis la maturation, deux forces opposées dans la nature dont la rivalité dialectique peut servir l'idée que la saison est sans fin. D'après Sperry, les fruits sont encore à l'état de promesse, les bourgeons s'ouvrent sous la chaleur d'un reste d'été, et primauté demeure au toucher, la succession des images suggérant une douce croissance et une lente progression, toutes palpables, puisque s'accumulent les verbes relevant des champs sémantiques de l'enflure, du ploiement et de l'affermissement.

Pour Albert Laffay, la dominante est l'idée de maturité. L'adjectif (« moelleux, adouci ») évoque un fruit mûr et s'adresse à tous les sens à la fois. Le vocabulaire, les substantifs (« fécondité », « maturation », « maturité »), les verbes (« charger », « ployer », « remplir », « gonfler », « devenir charnu »), les adjectifs (« sucré », « poisseux »), tout évoque la richesse surabondante. À cela s'ajoute le fait que . Ainsi, (« sein, poitrine de femme ») dans (« ami intime ») créent virtuellement la métaphore de la maternité. Aussi ne s'agit-il pas ici de l'automne romantique, symbole du déclin et de la mort, mais de celui des Anciens, , la chaude saison qui satisfait la vue, le toucher, l'odorat et le goût.

Deuxième strophe thumb|upright=1.4|Champ moissonné, Hampshire.|alt=À droite, bosquet ; à gauche, champ moissonné, chaume ; ciel dégagé D'après Robert Gittings, cette strophe a peut-être été écrite en dernier. À mi-chemin, l'automne est représenté métaphoriquement, comme une conspiratrice alliée du soleil qui mûrit les fruits, moissonne les récoltes et fait bruire son chant. De fait, la deuxième strophe personnifie la saison et même en fait une allégorie de la moisson, chargée des tâches qui assurent la subsistance des paysans pour l'année. Les mouvements restent lents, comme figés dans des attitudes hiératiques : l'automne n'est pas vraiment vu à la tâche, mais assis, au repos ou en train d'observer ; le poème s'est comme arrêté ; l'après-midi est somnolente, les céréales ont été vannées, le moissonneur dort ou revient d'un pas lourd à la maison, les dernières gouttes suintent du pressoir à cidre.

Pour Laffay, l'idée principale est celle du « loisir ». « Grenier » et « provisions » ( et ) en sont les mots clefs : pour demain, l'abondance est assurée, rien ne presse ; l'heure est à l'indifférence paresseuse : le temps s'est comme immobilisé et partout prévaut la durée.

Troisième strophe La dernière strophe oppose les bruits () de l'automne à ceux du printemps. Ce sont aussi ceux du soir, le frôlement des éphémères et le bêlement des agneaux au crépuscule. La nuit approche et, avec elle, la mort qu'annonce la prochaine venue de l'hiver : les agneaux, comme les grappes ou les noisettes, sont à maturité, bientôt promis à rejoindre les provisions déjà engrangées. Les hirondelles gazouillent, mais c'est leur chant du départ, et les campagnes resteront dénudées. Le rouge-gorge siffle et le criquet crisse, hérauts des froidures. Il est déjà question du printemps, chaque saison suit son cycle, naît, grandit et se meurt tour à tour.

L'ode revient à la conception romantique de la saison. La vision du poète a changé : par l'idée du départ, le poème se rapproche de celle de la mort, évoquée deux fois, (« mourant »), (« meurt »), et accompagnée d'un chœur de termes mélancoliques, (), (« faire son deuil »), (« sombrer »). Cependant, écrit Laffay, .

Par le thème entrelacé de la musique de l'automne , se dessine une opposition à Shelley qui, lui aussi, a célébré la saison (Ode au vent d'Ouest, Automne), la saison romantique du vent et des feuilles mortes. Chez Shelley, le vent d'Ouest destructeur porte les graines vers l'avenir et l'automne annonce le printemps : « Ô Vent, si l’Hiver s’approche, le Printemps peut-il être loin derrière ? »

Conclusion