Heinrich Müller, surnommé Gestapo Müller, né le à Munich, disparu en , est un SS-Gruppenführer, chef du département IV (Amt IV) de l'Office central de la sécurité du Reich, qui regroupait la Gestapo et la police des frontières. Il a joué un rôle majeur dans la planification et la mise en œuvre de la Shoah.
En tant que chef de la Gestapo, Müller est étroitement associé à tous les crimes qui ont été planifiés, préparés et organisés par l’Office central de la Sécurité du Reich. Au début du mois de , il donne notamment des instructions pour « le traitement spécial » (Sonderbehandlung), c'est-à-dire l’assassinat des opposants politiques. Le « service aux affaires juives » (Judenreferat) dirigé par Adolf Eichmann, au sein de la Gestapo, est directement sous ses ordres. Müller est responsable de la rédaction des rapports quotidiens (Ereignismeldungen) enregistrant les assassinats commis par les Einsatzgruppen. Il est un des fonctionnaires les plus puissants du régime national-socialiste.
Il fait partie des personnalités importantes du régime nazi qui n'ont jamais été capturées ou dont la mort n'a pu être prouvée. Il a été vu pour la dernière fois dans le Führerbunker à Berlin le . Son sort à la fin de la guerre reste incertain : mort le ou le ou ayant réussi à fuir hors d'Allemagne.
En 2013, un historien allemand affirme que le corps de Müller aurait été enterré à l’été 1945 dans un cimetière juif de Berlin, dans le secteur soviétique.
Le surnom de Gestapo Müller permettait de le distinguer d'un autre dignitaire nazi, le juriste et fonctionnaire SS portant les mêmes nom et prénom, de surcroît au même grade dans la hiérarchie SS.
Biographie La jeunesse
Müller naît dans une famille ouvrière catholique de Munich, capitale de la Bavière. Il ne suit que huit années de scolarité et ne décroche son brevet de fin d'études secondaires que tardivement. Il travaille d'abord comme apprenti mécanicien chez BMW, sur des avions de combat. En 1917, il se porte volontaire dans l'armée allemande et sert en tant que pilote pour une unité de repérage d'artillerie durant la fin de la Première Guerre mondiale. Pendant son service, il est remarqué pour sa bravoure qui lui vaut plusieurs décorations dont la croix de fer . Il est démobilisé en 1919 avec un grade de sous-officier.
La même année, il s'engage dans la police bavaroise et participe à la répression de la république des Conseils. Après avoir été témoin de l'exécution d'otages par les communistes à Munich pendant cet évènement, il développe une haine profonde et durable à l'égard du communisme.
Dans la police politique bavaroise
Durant la république de Weimar, Müller devient le responsable de la section politique de la police bavaroise, poste où il sert le régime avec zèle et fidélité ; cette section est alors connue pour sa proximité avec les partis démocratiques, notamment avec le Parti populaire bavarois, et porte de rudes coups aux nazis pendant les années de lutte clandestine de Hitler.
Le , lors du putsch des nazis qui renverse le ministre-président Heinrich Held, Müller conseille à ses supérieurs l'usage de la force contre les putschistes.
Dès la prise du pouvoir par les nazis en Bavière, Müller tourne casaque et déploie une activité intense pour le compte du régime national-socialiste : il se montre tout disposé à le servir avec la même conscience professionnelle et le même zèle qu'il avait déployés au service de la démocratie weimarienne. Si les actions de Müller pour défendre la république lui valent l'hostilité de nombreux nazis, elles facilitent paradoxalement son ascension au sein de l'appareil répressif du Troisième Reich : Müller bénéficie de l'appui de ses deux supérieurs directs, Heinrich Himmler et Reinhard Heydrich, respectivement chef de la police de Bavière et chef de la police politique bavaroise, qui voient en lui un policier professionnel et compétent, dont le passé et les rivalités qu'il suscite assurent la fidélité à ses protecteurs.
À la Gestapo
Une carrière en progression droite|vignette|Hermann Göring félicitant Heinrich Himmler, en avril 1934.
Le , dans le cadre de la lutte d'influence qui l'oppose à Hermann Göring et Rudolf Diels, Heinrich Müller est nommé inspecteur de la police d'État en Prusse et Reinhard Heydrich, qui conserve la direction du SD, directeur du département de la police secrète d'État (L170). Heinrich Müller est l'un des collaborateurs les plus importants de Heydrich dans le cadre de cette nouvelle mission : il est choisi en raison de son efficacité au sein de la police politique bavaroise et malgré son manque d'engagement politique : il ne rejoint le parti nazi que le .
Au sein de la police politique, Müller devient l'expert de Heydrich pour tous les aspects de la lutte anti-communiste, qui vise notamment au démantèlement du KPD ; tout comme son supérieur, il est fasciné par les méthodes d'interrogatoire des Soviétiques, qui leur permettent d'obtenir des « aveux monstrueux » lors des procès de Moscou. Il n'est pas exclu qu'il ait joué un rôle dans l'élimination par Joseph Staline de Mikhaïl Toukhatchevski et d'une grande partie de la hiérarchie militaire de l'Armée rouge en 1937. Infatigable expert en bolchevisme, Müller considère son bureau comme un second chez-soi : selon Rudolf Höss, on peut le joindre à tout moment, de jour comme de nuit, et le dimanche comme les jours de fête. Son zèle est récompensé : le , il succède à Heydrich à la direction du deuxième département du SD, chargé des affaires de politique intérieure ; en , lors de la création du RSHA, il est officiellement nommé à la tête du quatrième bureau du RSHA, la Gestapo, qu'il dirige depuis 1935 et dont la compétence recouvre tout le territoire du Reich depuis le (L200). À ce poste, Müller développe une rivalité avec le directeur de la Kriminalpolizei, Arthur Nebe. Successeur potentiel de Heydrich, dont il assure le suivi des affaires en cas d'absence, Müller voit la progression de sa carrière s'arrêter avec la mort de son protecteur, le . Il reste cependant le chef incontesté de la Gestapo jusqu'à sa disparition, le ou .
1934-1939 : la répression
Sous la direction de Müller, les persécutions de la Gestapo se concentrent sur quelques cibles : les Juifs, le Parti communiste, les Églises, protestantes et catholiques, ainsi que les sectes. La destruction de l'appareil clandestin du parti communiste est quasiment achevée en 1937 ; les mesures antisémites visent à forcer l'émigration ; la lutte contre toute critique des Églises contre le nazisme se traduit par une vague d'enquêtes et de procès pour violation de la législation sur les devises et faits de mœurs ; à partir de 1936, la Gestapo accroît sa pression sur les Témoins de Jéhovah, dont de nombreux membres sont internés en camps de concentration.
. Selon Jacques Delarue, il réalise son premier coup de maître avec le montage de l'affaire Blomberg-Fritsch en 1937, qui écarta le ministre de la Guerre, Werner von Blomberg, et le commandant en chef de l'armée de terre allemande, Werner von Fritsch. Sous les ordres de Müller, la Gestapo participe à la préparation de l'Anschluss, puis à l'élimination des opposants autrichiens, via l'internement en camp de concentration ou des assassinats. Lors de la nuit de Cristal du 11 au , Müller est chargé par Heydrich d'empêcher toute intervention de la police contre les violences antisémites. Le , il participe à la mise en scène de l'attaque de la station de radio de Gleiwitz, qui sert de prétexte à l'invasion de la Pologne : il fait assassiner six détenus du camp de concentration de Sachsenhausen, dont les cadavres, revêtus d'uniformes de l'armée polonaise, sont disposés devant la station de radio et le poste de douane de Hochlinden.
Comme chef des opérations de la Gestapo , Müller joue un rôle prépondérant dans la recherche et la suppression de toute forme de résistance au régime nazi. Sous son autorité, la Gestapo réussit à infiltrer les réseaux secrets du Parti communiste et du Parti social-démocrate à la fin 1935. Il est également impliqué dans la politique du régime à l'égard des Juifs, bien qu'Heinrich Himmler et le ministre de la Propagande Joseph Goebbels en soient responsables.Adolf Eichmann dirige le Bureau du Repeuplement, puis le Bureau des Affaires juives de la Gestapo (la section de la Division IV connue sous le nom de Referat IV B4).
1939-1945 : répression et extermination vignette|Début de l'enquête concernant l’attentat du contre Hitler : sont réunis à Munich peu après (de gauche à droite) Franz Josef Huber, Arthur Nebe, Heinrich Himmler, Reinhard Heydrich et Heinrich Müller.
Durant la Seconde Guerre mondiale, Müller est largement impliqué dans les opérations d'espionnage et de contre-espionnage, particulièrement à partir du moment où le régime nazi perd confiance dans le renseignement militaire qui à l'époque de l'amiral Wilhelm Canaris devient un foyer d'activité pour la résistance allemande. En 1942, il infiltre avec succès l’Orchestre rouge, un réseau d'espionnage soviétique et l'utilise pour transmettre de fausses informations aux services de renseignements soviétiques.
Au sein de la hiérarchie nazie, Müller occupe une place intermédiaire entre Reinhard Heydrich, le directeur du RSHA (l'Office central de sécurité du Reich), et Adolf Eichmann l'architecte du plan d'extermination des Juifs en Europe, chargé de leur déportation vers les ghettos de l'Est et les camps de la mort. Ainsi, bien que sa principale mission reste la gestion de la police secrète au sein du Reich, il est de fait en responsabilité du plan d'extermination des Juifs en Europe.
Après l'invasion de l'Union soviétique qui commence le , Müller est notamment chargé de recueillir et de diffuser les rapports des Einsatzgruppen, qui parviennent à exécuter par balles près de en . Il envoie Eichmann en tournée d'inspection dans les territoires occupés d'Union soviétique, et reçoit ainsi des rapports détaillés sur l'avancée des travaux des Einsatzgruppen.
En janvier 1942, il est présent à la conférence de Wannsee, durant laquelle Heydrich fait part aux officiels du parti et à plusieurs membres du gouvernement du Reich de la mise en œuvre de la Solution finale de la question juive. À l'issue de la réunion, Müller partage un moment de détente avec Heydrich et Eichmann autour d'un verre de cognac.
En , Heydrich est assassiné à Prague par des agents tchécoslovaques parachutés de Londres quelques mois plus tôt : il s'agit de l'opération Anthropoid. Müller est envoyé sur place pour y mener l'enquête. Il réussit, par le biais de la corruption et de la torture, à repérer les assassins qui se sont réfugiés dans une église orthodoxe de la ville : ceux-ci sont assiégés et finissent par être abattus ou se suicider. En dépit de ce succès relatif, son influence au sein du régime décline quelque peu après la mort de Heydrich.
En 1943, il expose ses divergences avec Himmler sur le comportement à adopter face à la multiplication des preuves de l'existence d'un réseau de résistance au sein de l'État allemand, particulièrement l'Abwehr, le service de renseignements de l'état-major allemand, et le ministère aux Affaires étrangères. En , il démontre de façon irréfutable l'implication de Canaris, chef de l'Abwehr, dans la résistance ; malgré cela, Himmler lui demande de classer l'affaire. Müller se rapproche alors de Martin Bormann, rival de Himmler.
L'année suivante, Müller joue un rôle clé dans la vague de répression qui suit l’attentat du contre Adolf Hitler : lorsque lui est remise la croix de chevalier avec épées de l'ordre du mérite militaire, normalement réservée aux combattants du front, Himmler et Ernst Kaltenbrunner soulignent sa contribution .