La mission secrète Pearl Harbour fut la première opération lancée en Corse pendant la Seconde Guerre mondiale sous l’occupation pour coordonner la résistance. Elle eut lieu de à .

Mise en place en 1942 par les Services spéciaux de la Défense Nationale française établis à Alger avec l’appui et la vigilance des services secrets américains et anglais, cette mission avait pour but de préparer le débarquement en Corse des troupes françaises (septembre-) pour libérer l'île des troupes germano-italiennes et faciliter l’avancée des troupes alliées de l’Afrique du Nord vers le Nord du bassin méditerranéen.

Il s’agissait dans un délai relativement court (entre 4 et 6 mois) d’entrer secrètement en Corse grâce au sous-marin Casabianca pour convaincre les premiers et différents réseaux de résistance, de la capacité militaire des autorités alliées à Alger à libérer l’île de l’occupant nazi, de réaliser la coordination politique de ces réseaux, de contribuer à la mise en place des filières pour acheminer armes, munitions et troupes militaires, et de recueillir le maximum de renseignements militaires avant de rentrer à Alger à bord du même sous-marin.

Les quatre premiers agents à faire partie de cette mission furent Toussaint et Pierre Griffi, Laurent Preziosi et leur chef de mission Roger de Saule.

Contexte géopolitique

Les États-Unis craignant que les forces de l’occupant nazi ne s’emparent complètement de l’Afrique du Nord, y avaient prévu un débarquement anglo-américain. De Gaulle soucieux de l’indépendance future de la France dans un contexte de prépondérance mondiale des États-Unis et de l’Union soviétique au sein des forces alliées souhaitait intervenir de manière autonome, avant les Américains, et il n’était donc pas favorable à cette intervention anticipéeHenri Noguères, Histoire de la Résistance en France, Éditions Robert Laffont, 1972.

vignette|Carte de l'opération Torch, novembre 1942

Cependant le les troupes anglo-américaines débarquent à Alger, avec l’aide des groupes de résistants françaisRobert Aron, Grands dossiers de l'histoire contemporaine, « Le premier complot d'Alger (7-8 novembre 1942) », éd. Librairie Académique Perrin, Paris, 1962-1964 ; rééd. CAL, Paris, dans une Algérie encore sous l’autorité du gouvernement de Vichy. Dès l’annonce de ce débarquement, les forces de l'Axe réagissent et les troupes italiennes envahissent la Corse les 11 et avec hommes soit un soldat pour quatre habitants. Par ailleurs, la Wehrmacht à son tour, le , entre en zone libre (Hitler redoutait un débarquement en Corse ou en Provence) et occupe le Toulon où la flotte française s’est sabordée dans la nuit. Seuls cinq sous-marins refusant le sabordage réussissent à s’échapper, dont le sous-marin Casabianca commandé par le commandant l’Herminier, qui rejoint Alger.

Fin 1942, les forces alliées reconquièrent progressivement l’Afrique du Nord. Les soldats du général Leclerc n’ont pas encore totalement reconquis les territoires africains placés sous souveraineté française. Dans le sud de la Tunisie, les troupes franco-alliées sont encore aux prises notamment avec celles de l’Axe, sous le commandement du Maréchal Rommel. L’Afrique du Nord n’est plus sous l’autorité du régime de Vichy, mais les forces françaises de libération n’assument pas encore totalement le pouvoir politique et militaire. Les « vichystes » reconvertis conservent indirectement le pouvoir entre le 4 et le grâce à l'Amiral Darlan (par hasard à Alger lors du débarquement, venu en Afrique du Nord au chevet de son fils hospitalisé) qui s’allie aux forces anglo-américaines.

C'est dans ce contexte que les services secrets militaires d'Afrique du Nord vont être réorganisés. Le , le général Henri Giraud reçoit ses adjoints, les colonels Louis Rivet et Georges Ronin pour leur signifier le besoin de renseignements sur les réseaux clandestins en zone occupée et l'objectif de libération totale du territoire en Afrique française du Nord (AFN), puis en métropole, la Corse devant être la première étape à franchir. Sans en informer le représentant du chef de l’État en AFN, l'amiral Darlan, les services secrets français décident alors, en accord avec les autorités américaines, d’engager une action clandestine en Corse.

Le , le jour du sabordage de la flotte française à Toulon, tous les délégués des puissances alliées sont désignés pour coordonner cette stratégie, l’Intelligence Service délègue les colonels Crawfords et Winterbotham sachant que l’OSS avait déjà désigné le colonel Eddy. Tous sont d’accord pour laisser les services français, soit le colonel Ronin, préparer cette opération. Sans intervenir dans ce choix, les autorités britanniques et américaines ont donné leur accord parce qu’elles considéraient que, stratégiquement, les divergences politiques et idéologiques des forces de la résistance étaient secondaires pour combattre l’Allemagne nazie. Par ailleurs, ils refusent d’y mettre des moyens militaires et préfèrent concentrer tous leurs moyens sur l’ItalieToussaint Griffi et L. Preziosi, Première mission en Corse occupée, Éditions L'Harmattan, 1988, .

Organisation de la mission Recrutement des membres de la mission

Le , le colonel Georges Ronin, familiarisé auparavant avec le travail en zone occupée, décide de confier la direction du commando à l’un de ses agents confirmés en métropole et repliés sur Alger, Roger de Saule, né en 1889 à Bruges (Belgique), ancien magistrat, expert éprouvé de l’espionnage et des services spéciauxOlivier Todd, Albert Camus une vie, Éditions Gallimard, 1996 .

De son vrai nom Robert de Schrevel, Roger de Saule est un ancien combattant de 14-18, engagé dans la Légion étrangère en 1939, qui travaille à partir de la fin 1939 aux Pays-Bas comme attaché de la force aérienne au sein de la légation française avant de prendre la direction de l’antenne du SR Air (Service de Renseignement militaires de l’armée de l’Air française) à Poligny (Jura) notamment pour obtenir des informations sur les terrains d’aviation allemands en Belgique et aux Pays-Bays. En 1941 le SR Air est en liaison radio avec le service secret britannique (MI6). En , le personnel du SR Air est obligé d’évacuer vers l’Afrique du Nord et il se retrouve donc à Alger.

Le , le colonel Chrétien, qui dirige depuis Alger le contre-espionnage et les services de sécurité en Afrique du Nord depuis début 1941, est chargé de recruter à Alger des volontaires corses pour effectuer cette mission, d’abord parmi les militaires puis les civils originaires de l’île connaissant bien la population en Corse, spécialiste de la communication radio, et/ou de l’action militaire, Marcel Degliame, Histoire de la Résistance en France de 1940 à 1945 III, Et du Nord au Midi : novembre 1942 - septembre 1943, en collaboration avec Henri Noguères, Paris, Éditions Robert Laffont, 1972, p.116.

Bien que le pouvoir français en AFN comprenne encore des vichystes, ce sont trois jeunes corses gaullistes qui vont être recrutés : Toussaint Griffi : militaire originaire de Poggio-di-Nazza, né le à Ghisonaccia et qui parle corse et dont les parents habitent en Algérie. Il apprend par le colonel Germain Jousse, commandant son régiment et dont il est le secrétaire, que les Services Spéciaux recherchent des agents corses pour une mission secrète. Il est recruté pour sa connaissance de l’action militaire depuis qu'il s'est engagé dans l’armée française en 1930 au de zouaves. Il a combattu en sur le front contre les Allemands notamment lors de la bataille de l'Ailette dont il fut un des rares rescapés et qui sut éviter l’encerclement puis effectuer le repli sur l’Aisne et le Centre avant le transfert du régiment en AlgérieBulletin de l’ASSDN . Pierre Griffi : cousin germain de Toussain Griffi, c'est un civil résistant né à Alger le qui ne parle pas corse. Il est recruté pour ses compétences professionnelles en émission radio, mais aussi pour son engagement politique aux Brigades internationales et dès contre Pétain. Dès 1941, il est à Alger dans le réseau clandestin Afrique d’où il échange les messages radio avec son commandement de Londres, avec le poste de l'OSS de Tanger, et l’Intelligence Service de Gibraltar. Il participe à l’appui de l'opération Torch de et aux réunions clandestines dans le magasin matériel radio de Jacques Briatte. Laurent Preziosi : second civil résistant, originaire de Taglio-Isolaccio en Haute-Corse, il est né le à Maison Carrée en Algérie et il parle corse. Il connaît de nombreux militants et responsables politiques et syndicaux en Corse susceptibles de s’engager dans ce combat. Lieutenant de réserve, il avait été enseignant puis journaliste à Alger républicain, responsable syndical et responsable aux Jeunesses socialistes sur Alger, souvent en contact avec des responsables d’autres régions par ses délégations aux congrès nationaux. Il fut révoqué de l’Éducation Nationale sous Pétain en . Il a fait partie des commandos de soutien au débarquement anglo-américain en .

Pour surveiller l’évolution de la mission jusqu’au rivage de la Corse, une cinquième personne, Frédéric Brown, fut sélectionnée par le colonel Eddy des services d’espionnage américain de l’OSS, pour ses aptitudes de nageur de combat et ses compétences en émission radio. Il disposait de matériel radio performant mais ne devait pas entrer dans l’Ile pour ne pas éveiller les soupçons de l’occupant par son physique et son accent anglo-saxon.

Les contacts préalables établis sur l’île en 1941

Un an auparavant, en , Laurent Preziosi avait déjà établi des contacts en Corse avant de savoir qu’il participerait à cette missionPaul Sylvani, Et la Corse fut libérée, Éditions Albiana, 2001, .

Il avait dû retourner en Corse pour éviter une déportation au camp de prisonniers politiques de Djenein Bou-Rezg à l'ouest de Colomb-Béchar. En effet, il avait été révoqué de l’Éducation nationale pour sa participation aux grèves de 1938 et la poursuite de ses activités politiques et syndicales. D’abord suspendu pour six mois, il trouve un poste de rédacteur au journal Alger républicain où il liera notamment une amitié indéfectible avec Albert CamusHerbert R. Lottman, Albert Camus, Points, 1985 , . Des liens très forts s’étaient déjà tissés à l’université d’Alger dans un cercle d’amis qui formera les premiers groupes de résistance en Algérie et dont faisaient partie l’écrivain Max-Pol Fouchet et l’avocat Yves DechezellesToussaint Griffi et Laurent Preziosi, Première mission en Corse occupée : avec le sous-marin Casabianca (décembre 1942-mars 1943), Éditions L'Harmattan, 1988 . Par ailleurs, révolté par l’incarcération à Maison-Carrée (banlieue d’Alger) des 27 députés communistes français dont François Billoux, futur ministre, il leur rédigeait un journal qu'il leur faisait parvenir grâce à des complicités dans l’administration pénitentiaire, notamment celle de Donat Fumetti, surveillant chef, originaire de Sartène. Ces amitiés algéro-corses faciliteront les futurs contacts.