Ennemi de classe était l'expression officielle en URSS (), dans les anciens régimes communistes d'Europe centrale et de l'Est, ainsi que dans les autres pays communistes pour désigner les membres de la bourgeoisie ou de l'aristocratie, ainsi que des petits ou grands propriétaires terriens. Ce terme est repris dans les ouvrages du marxisme-léninisme, puis par ceux du trotskysme. L'abolition des classes étant l'objectif ultime, non atteint du communisme idéal, il fallait commencer par abolir les classes exploitant le prolétariat.
Histoire
Création d'une police politique et de barèmes De l'« abolition des classes », le gouvernement soviétique est passé à l'« extermination des classes nuisibles » () à partir du lorsque le panrusse des Soviets crée une police politique aux pouvoirs extra-judiciaires : la Tchéka, qui deviendra plus tard la Guépéou puis le NKVDLe novembre 1918, Martyn Latsis, définit, dans le journal La Terreur rouge du novembre 1918, les tâches de cette police dont le gouvernement soviétique envisageait la création : . Cité par Viktor Tchernov dans Tche-Ka, ed. E. Pierremont, et par Sergueï Melgounov, La Terreur rouge en Russie, 1918-1924, éditions des Syrtes, 2004, ..
Ennemi de classe ne doit pas être confondu avec « ennemi du peuple », qui dans la phraséologie de l'époque constituait un degré plus grave d'accusation, le délit étant résolument personnel et volontaire, tandis que le premier était conséquence d'une appartenance de groupe défini comme par le « nomenclateur social » () permettant à l'état-civil soviétique (et des États satellites) de classer les citoyens en fonction de deux types de critèresViktor Pavlovitch Mokhov, Советская номенклатура как политический институт, номенклатура в истории советского общества (« La nomenklatura soviétique comme institution politique : classification et histoire de la société soviétique »), Perm 2004. : les origines sociales de leurs familles (« saines » : ouvriers industriels, agricoles et des services, simples soldats ; « douteuses » : artisans, petits paysans ayant possédé des animaux ou un lopin familial, sous-officiers ; « koulaks » : paysans ayant possédé du gros bétail ou plusieurs lopins, ou ayant vendu leur production, officiers de rang inférieur ; « bourgeois » : anciennes classes moyennes, professions libérales, chefs d'atelier, petits fonctionnaires des régimes antérieurs au communisme, officiers de rang moyen ; « grands bourgeois » : notables, hauts fonctionnaires, cadres industriels, gros commerçants, officiers de rang supérieur ; « exploiteurs et parasites du peuple » : actionnaires, patrons et hauts cadres de l'industrie, aristocrates et propriétaires terriens, généraux et amiraux, membres des gouvernements et des parlements des régimes antérieurs au communisme) ; leur attitude par rapport au pouvoir communiste (« fiable » : entièrement dévoué, ne discutant jamais les ordres, et ayant toujours soutenu la ligne politique finalement gagnante au sein du Parti ; « douteuse » : favorable au régime mais ayant tendance à discuter les ordres, à les interpréter, à prendre des initiatives, ou s'étant trompé de ligne politique en restant fidèle à une tendance entre-temps condamnée comme déviationniste ; « hostile » : opposé au pouvoir soviétique, catégorie très large incluant aussi bien les ennemis déclarés du régime, que des citoyens simplement accusés d'être hostiles, des cadres accusés de « sabotage » pour avoir contesté ou échoué à exécuter des ordres absurdes ou irréalisables, ou encore des paysans ayant soustrait des provisions aux réquisitions pour éviter de ).
Ces barèmes permettaient d'attribuer aux citoyens concernés des points de mérite (c'est-à-dire de confiance du régime) accélérant ou ralentissant leur carrière. Plus les origines d'un citoyen étaient « saines » et plus son attitude était « fiable », plus il était, a priori, « digne de la confiance du ». Cette confiance donnait accès à divers avantages concernant l'alimentation, l'habitat, l'équipement ménager, les congés, l'accès aux loisirs, la santé, la formation, de droit de voyager, les études des enfants. Ces « camarades les plus méritants » pouvaient se voir confier des responsabilités et les avantages qui les accompagnentAlexandre Zinoviev, Le Communisme comme réalité, Paris, Julliard, 1981.. C'est l'origine du terme russe populaire nomenklatura, désignant les « camarades méritants », qui apparaît dans Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov : de cette époque date le motto « Dans la maison du peuple communiste, toutes les briques sont égales, mais celles qui sont en dessous doivent supporter le poids de celles qui sont au-dessus »Antoine et Philippe Meyer, Le communisme est-il soluble dans l'alcool ?, Paris, Le Seuil, 1979.. Plusieurs auteurs comme David RoussetDavid Rousset, Le Procès des camps de concentration soviétiques, supplément du BEIPI , janvier 1951., Jacques Rossi ou Viktor Kravtchenko avaient déjà dénoncé ces discriminations, mais, hors du bloc de l'Est, il faut attendre 1970 pour que le terme soit rendu public par Mikhaïl Voslenski dans son ouvrage La Nomenklatura : les privilégiés en URSS. Il y signifie, au sens propre et très prosaïquement, un annuaire des cadres du PCUS tant fédéraux que locaux.
Application dans l'URSS naissante Les ennemis de classes sont voués à être dépossédésEn Russie soviétique, Lénine décrète la nationalisation des usines fin ; les banques sont nationalisées le et la propriété foncière (sauf un lopin vivrier d'un are et demi maximum autour des maisons paysannes) le ., beaucoup sont envoyés dans les camps de travaux forcés et quelques-uns, surtout durant les périodes de terreur rouge (1917-1939 en URSS, 1945-1955 dans les pays satellites) sont exterminés avec leurs famillesL'extermination des ennemis de classe par familles est décrite dans le film russe Le Tchékiste (1992) d'Alexandre Rogojkine, d'après la nouvelle de Vladimir Zazoubrine Щепка (La mèche, 1923) qui décrit le travail de la Tchéka, publiée en 1989 dans le journal Sibirskie Ogni. Zazoubrine a lui-même été victime de la Grande Purge et exécuté en 1937, avec son préfacier Valérian Pravdoukhine - comptes-rendus : , et ..
Extension dans les nouveaux territoires Les protocoles secrets du pacte germano-soviétique de 1939 permettent à l'URSS de s'agrandir sans combattre de aux dépens des pays baltes (), de la Pologne () et de la Roumanie (), avançant sa frontière vers l'ouest de en moyenne.. La rupture de ce pacte par l'Allemagne nazie y remplace la lutte des classes par celle des « races » durant quatre ans (1941-1944), après quoi les conférences inter-alliées aboutiront à accorder à l'URSS et à ses alliés non seulement les territoires acquis en 1939-1940, mais aussi, à partir de 1945, la gouvernance de la Pologne, de l'Allemagne de l'Est, de la Tchécoslovaquie, de la Hongrie, de la Yougoslavie, de l'Albanie, de la Roumanie et de la Bulgarie. Dans tous ces pays, les furent les cibles prioritaires du NKVD et des polices politiques de chacun de ces États satellites : les anciens fonctionnaires des pays baltes devenus soviétiques et du « bloc de l'Est » (en priorité les enseignants, juristes, policiers et militaires) ; les prêtres ; les professions libérales ; les commerçants et négociants ayant eu des salariés ; les propriétaires de biens de production (actionnaires et dirigeants d'usines, les fermiers ayant eu des ouvriers agricoles, catalogués « koulaks »), de terre (dont les aristocrates, tels les junkers d'Allemagne de l'Est et de l'ancienne Prusse) et les propriétaires immobiliers ayant perçu des loyers..
Aspects juridiques Les membres des familles des ennemis de classe, étant d'abord expropriés, puisque la propriété privée était interdite, furent pour la plupart arrêtés sous divers motifs, dont le plus fréquent était l'article 6 du code pénal de la république socialiste fédérative soviétique de Russie, repris ensuite par ses satellites, qui désignait les . Il aboutissait obligatoirement à la prison ou au camp, et au pire des cas à l'exécution. Ce fut le motif le plus fréquent dans les années 1930 pour la déportation au Goulag. Lorsque les familles des ennemis de classe ne partageaient pas le sort de l'accusé, elles étaient souvent bannies vers d'autres villes que leur ville d'origine, étaient interdites de séjour dans les grandes villes et leurs descendants étaient interdits d'études supérieuresAlexandre Zinoviev, Le Communisme comme réalité, Julliard 1981, pages 58 et suivantes..
En République populaire de Chine, notamment pendant la « révolution culturelle » et le « Grand Bond en avant », la législation distinguait à « rééduquer » au Laogai par le Guoangbu (police politique du régime) : propriétaires fonciers, paysans « riches », « contre-révolutionnaires », « mauvais éléments », « droitiers », militaires et agents du Kuomintang, « agents ennemis capitalistes » et intellectuels)Roger Faligot, Les Services secrets chinois de Mao aux JO, Nouveau monde éditions, 2008..
Voir aussi Sources
Bibliographie
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Articles connexes Lutte des classes Léninisme Marxisme-léninisme Communisme Histoire du communisme État communiste Goulag Laogai
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