thumb|Négatif du visage du linceul de Turin (1898). Le suaire de Turin, ou linceul de Turin, est un drap de lin jauni de de long sur de large montrant l'image floue (de face et de dos) d'un homme présentant les traces de blessures compatibles avec un crucifiement, une flagellation et une couronne d’épines. Puisque la représentation figure certains détails de la crucifixion de Jésus de Nazareth décrite dans les évangiles canoniques, elle est l'objet de piété populaire et est considérée par l'Église catholique comme une icône. Certains croyants la vénèrent comme une relique insigne, le « Saint-Suaire ».
Les premières mentions documentées et non contestées de ce drap proviennent de la collégiale de Lirey, en Champagne, dans la seconde moitié du . Les ostensions de l'objet aux fidèles sont interdites à deux reprises par les évêques de Troyes, qui affirment avoir découvert le faussaire responsable de la supercherie. En 1390, le pape Clément VII publie une bulle autorisant l'ostension du linge, mais il défend que soient faites « les solennités en usage lorsqu'on montre une relique » et exige que la foule soit avertie qu'on ne montre pas l'objet en tant que relique, mais en tant que « figure ou représentation du Suaire du Christ ». Après diverses pérégrinations, l'objet devient en 1453 la propriété du duc de Savoie Louis ; à partir de la seconde moitié du , il est vénéré comme une relique de la Passion. Il est conservé depuis 1578 dans la chapelle de Guarini de la cathédrale Saint-Jean-Baptiste de Turin.
L'essor de la photographie amène en 1898 Secondo Pia à publier une image du linceul dont le négatif offre toutes les qualités d'un positif, suscitant dès lors d'âpres débats sur l'authenticité du linceul et sa datation : le Suaire de Turin devient l'« artéfact le plus étudié de l'histoire » pendant près d'un siècle. Les techniques modernes d'analyse relancent le sujet en 1978 avec une équipe de scientifiques du Shroud of Turin Research Project qui, le 1981, conclut à l'impossibilité d'exclure que le suaire soit celui décrit dans les évangiles.
En 1988, la datation par le carbone 14 fait consensus pour donner une origine médiévale du suaire (), qui ne peut donc pas être qualifié comme une relique authentique. Dès leur publication, ces résultats sont acceptés par le pape Jean-Paul II. et l'archevêque de Turin.. La même année, Jean-Paul II qualifie le linceul de et invite les scientifiques à poursuivre leurs recherches (néanmoins, l'Église catholique, propriétaire du linceul depuis 1983, ne s'est jamais prononcée officiellement sur son authenticité)..
Les partisans de l'authenticité comme Giulio Fuanti et Emmanuella Marinelli contestent cette datation, en remettant en question la validité de l'échantillon et le protocole employé, en proposant de nouvelles méthodes de datation, ou en s'appuyant sur une miniature du Codex Pray, daté de la fin du , qui présenterait des similitudes avec le suaire contredisant la datation. Pour d'autres, comme les historiens Andrea Nicolotti, Gary Vikan ou Nicolas Sarzeaud, la défense de l'authenticité repose sur une littérature apologétique en grande partie pseudo-scientifique et le suaire est bien une image fabriquée au milieu du , correspondant à l'aspiration de l'art de cette époque pour une description détaillée des souffrances de la Passion du Christ..
Dénomination de l'étoffe vignette|Le linceul de Turin photographié par Giuseppe Enrie en 1931. Dans l'Antiquité, le suaire (du latin sudarium, du grec soudarion, mouchoir pour essuyer la sueur du visage.), désigne une serviette enveloppée autour de la tête du défunt, servant de mentonnière pour lui tenir la bouche fermée (), et non le linceul (tissu de lin, du latin līnteolum « petite pièce de toile de lin », en grec sindôn), tissu en matières diverses (et pas uniquement en lin) recouvrant le corps entier. Ainsi parle-t-on de « suaire d'Oviedo » (ou « soudarion d'Oviedo ») pour évoquer le petit linge présenté comme relique dans cette ville.
Les Évangiles synoptiques évoquent à plusieurs reprises l'usage du linceul (en grec sindôn, voir , ) mais ne mentionnent jamais le suaire. précise autò [en] sindoni katharâ (αὐτὁ [ἐν] σινδόνι καθαρᾀ. ; in sindone mundaVulgate, N.-A., ibidem.), traduit habituellement « dans un linceul tout propreLe Nouveau Testament, éditions de Maredsous, imprimerie Zech. » ou « un linceul propreLa Bible de Jérusalem, . ». L'Évangile de Jean fait référence quant à lui pour le corps de Lazare (), à des bandelettes (keiriais) liant le corps et un suaire (soudàrion) sur son visage, servant de mentonnièreLa cathédrale de Cahors revendique posséder la Sainte-Coiffe du Christ, sorte de bonnet correspondant à ce soudarion ou serre-tête.Cf . pour lui tenir la bouche fermée.. Pour , le corps de Jésus est entouré ou lié par des othonia, ce terme de grec biblique ayant le sens très large de « linges » et peut comprendre aussi bien le linceul que les bandelettes..
La confusion entre « suaire » et « linceul », probablement issue d'une mauvaise interprétation du terme soudarion de l'Évangile de Jean, n'est pas nouvelle. Elle se retrouve par exemple au dans le récit d'Arculfe où les mots sudarium et linteolum désignent le même lingeA.-M. Dubarle, Histoire ancienne du linceul de Turin jusqu'au , Paris, O.E.I.L., 1986, .. En latin ecclésiastique, le terme sudarium désignait une petite pièce de lin servant de mouchoir pour l'officiant, puis il ne servit plus qu'à désigner un insigne de la dignité ecclésiastique« suaire », site patrimoine de France.. Toutefois, dans l'ancien français, l'usage a produit une certaine confusion entre les termes « linceul » et « suaire ». Au , le mot « suaire » est employé pour parler du linge ayant enveloppé le corps du ChristÉtymologie de « suaire » sur CNRTL... Selon certains tenants de l'authenticité, à l'instar du théologien catholique André-Marie Dubarle, le mot grec de soudarion utilisé dans l'Évangile selon Jean pourrait venir de l'araméen ou du syriaque « soudara »Le mot araméen ou syriaque a toutes les chances d'avoir été employé par les guides présentant aux pèlerins de Palestine les reliques de la Passion conservées en tel ou tel lieu. Entendant ce mot de soudara, les pèlerins ou leurs interprètes ont facilement pu faire l'identification entre l'objet montré ou mentionné et le soudarion dont parle le quatrième évangile. Aujourd'hui le lecteur des textes anciens doit être sur ses gardes », dans A-M. Dubarle, Histoire ancienne du linceul de Turin jusqu'au , Paris, O.E.I.L., 1986, .Recension par Jean-Michel Madalmé, op, de l'Institut catholique de Toulouse..
Description Le suaire de Turin est une toile de forme rectangulaire, et mesure désormaisLa restauration de 2002 a étiré le tissu de quelques centimètres, de façon inégale, afin d'éliminer des plis. Avant 2002, les dimensions généralement données étaient de .Cf. Giulio Fanti et col, « Evidences for testing hypotheses about the body image formation of the Turin Shroud » The Third Dallas Conference on the Turin Shroud, septembre 2005, . L'affirmation que ces dimensions correspondent à 8 coudées judéo-assyriennes de long sur 2 de large est sujette à caution car la valeur de ces unités de longueur est débattue et varie selon les rabbis.Cf .. Ce linceul, de couleur ivoire (jaunissement dû à l'oxydation du lin au cours du tempsInitialement le linceul devait être de couleur coquille d'œuf, teinte du lin naturel.) est souple et fin avec une épaisseur moyenne de , avec des variations de plus ou moins . Tissé en chevron (communément appelé « en arête de poissons ») dit « trois en un »Le fil passe trois fois sous la trame pour un passage au-dessus., il est composé de fibres de linÀ plusieurs endroits, du coton a été détecté à l'état de traces en surface par le Shroud of Turin Research Project (STURP), entrelacé dans les fibres de lin sur les échantillons Raes (1973) et radiocarbone (1988) seulement.Voir ..
vignette|gauche|Plaque posée rue de Boigne à Chambéry. Le suaire présente des marques de brûlures dues à l'incendie de la chapelle du château des ducs de Savoie à Chambéry dans la nuit du 3 au ainsi que des traces laissées par l'eau utilisée pour éteindre le feu. Lors de cet incendie, le linceul était plié en , ce qui explique la symétrie de ces marques. Il fut traversé en différents endroits par les gouttes de métal fondu de la châsse en argent qui le protégeait. Là où le tissu était troué, les Clarisses, en 1534, cousirent des pièces de tissu de lin de forme plus ou moins triangulaire (Bryan Walsh, directeur du Shroud of Turin Center en Virginie, désigne ce rapiècement sous le nom de « patch des Clarisses », ces dernières renforçant à cette occasion le linceul en cousant sur sa face postérieure un textile de soutien appelé « toile de Hollande »Du nom du pays où se réalisait principalement au l'opération de blanchiment du lin, complément indispensable de toute toile de luxe.Cf. .) qui apparaissent en blanc sur les photos positives et en noir sur les photos négatives. De part et d'autre de ces rapiècements sont bien visibles les marques de carbonisation qui s'étirent sur deux lignes parallèles. Des taches d'eau latérales et centrales en forme de losange (notamment celle au niveau des genoux) sont également bien visiblesLeur disposition suggère un pliage du tissu en accordéon.. Des « trous de tisonnier » () de part et d'autre du bassinImage des Poker Holes. forment quatre groupes de trous disposés en L, ces perforations existant avant l'incendie de 1532Ces trous pourraient provenir de la combustion de grains d'encens renversés sur le linceul. Cf .. Une bande latérale cousue de de large présente des parties manquantes (elles aussi rapiécées sur la « toile de Hollande ») dont on ne sait pas quand elles ont été retirées..
upright=3.2|vignette|centre|Vue générale avec détails sur les altérations, 2015.
Le suaire figure l'image de couleur jaune sépia en vue frontale et dorsale d'un hommeLe rapport tibio-fémoral du linceul, de 83 %, correspond en effet à un homme dont l'indice tibio-fémoral est compris entre 80 et 85 %. Les différentes copies du suaire ne respectent pas cette donnée anatomique : la peinture de Dürer en 1515 a un indice de 115 %, celle du monastère capucin de Turin est de 103 %.Source : . nu, avec ses mains croisées sur le pubis. Les deux vues sont alignées tête-bêche. L'avant et l'arrière de la tête se joignent presque au milieu de l'étoffe. La silhouette estompée qui lui donne un aspect spectral n'est visible que si l'on se tient à plus de du linge (en deçà ses contours flous et son manque de contraste avec la couleur du tissu la rendent non perceptible) et dans la pénombre quelques minutes..
L'homme du suaire porte une barbe bifide (qui se divise en deux parties) et des cheveux jusqu'à mi-épaule. Des examens approfondis en ultra-violet révèleraient des tuméfactions ou des hématomes au visage : une au milieu de l'arête du nez (avec en dessous une fracture du cartilage nasal et une légère déviation de la cloison nasale), une de la joue droite et une aux arcades sourcilières. La partie droite de la moustache et de la barbe sont arrachées, la paupière droite semble déchirée et des coulées qui évoquent du sang parcourent le front (notamment un caillot dont les sinuosités en forme de 3 sont peut-être constituées par le sillon des rides. et le cuir chevelu.. vignette|Photo du visage, tissage en chevron, 2002, HD