La bataille de Dyrrachium, près de l’actuelle Durrës, en Albanie, eut lieu le et opposa l’Empire byzantin sous la conduite de l’empereur Alexis Comnène et les Normands d’Italie du Sud, dirigés par Robert Guiscard, duc d’Apulie et de Calabre. L’affrontement, qui se termina par la victoire des Normands, se produisit aux abords de la ville de Dyrrachium (aussi connue sous le nom de Durazzo), capitale byzantine de l’Illyrie.

Après la conquête de l’Italie byzantine et de la Sicile sarrasine par les Normands, l’empereur byzantin, , fiança son fils à la fille de Robert Guiscard. La déposition de l’empereur Michel fournit à Robert Guiscard le prétexte qu’il cherchait pour envahir l’Empire byzantin en 1081. Son armée mit le siège devant Dyrrachium, mais sa flotte fut défaite par les Vénitiens. Le , les Normands engagèrent le combat contre l’armée byzantine commandée par l’empereur Alexis à l’extérieur de la ville. Au début, l’aile droite de l’armée byzantine réussit à mettre en déroute l’aile gauche des Normands. Les mercenaires varègues se joignirent aux forces byzantines dans la poursuite des fugitifs mais furent rapidement isolés du gros des troupes et massacrés. Les chevaliers normands au centre des troupes attaquèrent alors le centre de l’armée byzantine, la battirent et la mirent en déroute.

Cette victoire permit aux Normands de s’emparer de Dyrrachium en et d’avancer vers l’intérieur, s’emparant de la plus grande partie de la Macédoine et de la Thessalie. Mais Robert Guiscard dut bientôt quitter la Grèce, l’empereur romain germanique, ayant attaqué le pape , son allié. Guiscard laissa son fils Bohémond avec la responsabilité des troupes de Grèce. Après une série de succès sur l’empereur, Bohémond fut cependant défait par celui-ci près de Larissa. Forcé de retourner en Italie, Bohémond perdit successivement tous les territoires gagnés initialement par les Normands au cours de cette campagne. Ce fut le début de la restauration de l’Empire sous les Comnènes.

Toile de fond

vignette|L'Italie et les Balkans en 1084. vignette|L'expédition normande de 1081. Les Normands venus du nord de la France arrivèrent dans le sud de l’Italie en 1015 et se mirent d’abord au service des seigneurs lombards de la région comme mercenaires. Recevant des terres en échange de leurs services, les Normands furent rapidement suffisamment puissants pour contester l’autorité du pape ; celui-ci fut défait lors de la bataille de Civitate en 1053 et dut reconnaître l’autorité normande. En 1059, lors du concile de Melfi, le pape Nicolas II fit de Robert Guiscard, qui appartenait à la famille des Hauteville, duc d’Apulie, de Calabre et de Sicile. Toutefois, une grande partie de l’Apulie et de la Calabre était encore entre les mains des Byzantins, alors que la Sicile appartenait aux Sarrasins.

En 1071, Robert et son frère Roger s’étaient emparés du dernier château fort byzantin en Italie, Bari. L’année suivante ils conquirent l’ensemble de la Sicile, mettant fin à l’émirat islamique de Sicile. L’empereur Michel VII Doukas envoya en 1073 une ambassade pour proposer une union entre son fils, Constantin Doukas, et la fille de Robert, Hélène. Guiscard accepta et envoya sa fille à Constantinople. Toutefois, la déposition de Michel VII en 1078 par Nicéphore Botaniatès mit fin aux chances d’Hélène d’accéder au trône. Ceci fournit à Guiscard le prétexte qu’il cherchait pour envahir l’empire alléguant que sa fille avait été maltraitée. En outre, il s'appuya sur le fait qu'un moine, dénommé Rector, prétendait être l'empereur déchu, pour se poser en défenseur des droits de celui-ci, bien que cette histoire fut sûrement inventée de toutes pièces pour légitimer son intervention. Toutefois, une révolte en Italie le força à retarder ses projets.

Après avoir conscrit tous les hommes en âge de porter les armes, Guiscard remit son armée en état. En même temps, il envoya une ambassade à Constantinople avec comme instructions de réclamer un traitement adéquat pour Hélène et de s’assurer de l’appui du domestique des Scholes (général impérial stationné à Constantinople), Alexis Comnène. Le résultat de ces démarches n'est pas connu, mais il est certain que l’ambassadeur se fit rapidement un ami d'Alexis. Pendant son retour, il apprit que celui-ci avait déposé Botaniatès et avait accédé au trône sous le nom d’Alexis .

L’ambassadeur tenta de persuader Robert Guiscard que le nouvel empereur désirait sincèrement la paix avec les Normands, mais n'y parvint pas et fut sanctionné pour cela. Ce n’était pas ce que cherchait Guiscard ; il envoya plutôt son fils Bohémond en avant-garde en Grèce. Bohémond débarqua à Aulon où il fut bientôt suivi par son père.

Préludes thumb|alt=peinture sur fond doré d'un personnage en pied, barbu, couronné, habillé d'une robe noire et or|Portrait d'Alexis I, miniature d'un manuscrit de la Panoplie dogmatique d'Euthyme Zigabène, , Bibliothèque apostolique vaticane, Vat.gr.666, f.2r.

La flotte normande composée de 150 navires selon Anne Comnène (avec plusieurs dizaines d'embarcations équivalents modernes des péniches de débarquement), dont 60 transportaient les chevaux, appareilla en direction de l’empire byzantin à la fin (les chroniqueurs normands estiment que la flotte est moitié moins importante). L’armée comprenait renforcés par chevaliers normands selon Anne Comnène mais seulement selon Pierre le Diacre et selon Ordéric Vital. Elle se dirigea d’abord vers Aulon en territoire byzantin où elle fut rejointe par plusieurs autres navires de Raguse (aujourd’hui Dubrovnik), république des Balkans ennemie de Byzance.

Après avoir quitté Aulon, Guiscard se dirigea vers Corfou qui dut capituler en raison de la faiblesse de sa garnison. Ayant ainsi créé une tête de pont pour recevoir des renforts d’Italie, il avança vers Dyrrachium, capitale et port principal de l’Illyrie. La cité était bien pourvue en défense, s’allongeant sur une étroite péninsule parallèle à la côte dont elle était séparée par des marais. Guiscard fit monter le camp sur la péninsule face aux remparts de la ville. Cependant, alors que la flotte s’apprêtait à faire voile vers Dyrrachium, elle fut prise dans une violente tempête et plusieurs bateaux coulèrent.

Pendant ce temps Alexis, ayant appris que les Normands s’apprêtaient à envahir le territoire byzantin, fit appel au doge de Venise, Domenico Selvo, demandant son aide en échange de droits de commerce. Le doge, craignant que les Normands ne contrôlent le détroit d’Otrante, prit la tête de la flotte vénitienne et attaqua celle de Bohémond à la tombée de la nuit. Les Normands contre-attaquèrent avec courage, mais leur inexpérience des batailles navales les perdit. La flotte vénitienne, forte de sa propre expérience, attaqua en formation serrée, dite « port de mer », et grâce au feu grégeois parvint à disperser la flotte normande et à entrer dans le port de Dyrrachium, levant le siège maritimeGeorges Ostrogorsky (trad. Jean Gouillard), Histoire de l'État byzantin, Paris, Payot, 1996 ( éd. 1940), 379..

Le siège de Dyrrachium

Robert Guiscard, que ne découragea pas cette défaite navale, mit le siège devant Dyrrachium. La garnison était commandée par le général Georges Paléologue, soldat expérimenté envoyé par Alexis avec l’ordre de résister coûte que coûte jusqu’à ce que l’empereur puisse réunir une armée et venir libérer la cité.

Pendant ce temps, une flotte byzantine arriva qui, après s’être jointe à la flotte vénitienne, attaqua la flotte normande et la mit en déroute. La garnison de Dyrrachium pour sa part résista tout l’été en dépit des catapultes, balistes, fracasseurs et autres engins de siège de Guiscard. Elle fit de nombreuses sorties ; au cours de l’une d'elles le général Paléologue combattit toute la journée avec une pointe de flèche dans le crâne, blessure dont il se remit avec des séquelles douloureuses. Une autre sortie permit de démolir la tour de siège érigée par Guiscard en la brûlant par des flèches.

La maladie (probablement la variole) se répandit dans le camp normand, faisant selon l’historienne Anne Comnène, dont 500 chevaliers. Toutefois, la situation de la garnison de Dyrrachium devenait désespérée à la suite des assauts des armes de siège normandes. En outre, les habitants étaient semble-t-il divisés sur la nécessité d'une résistance prolongée car Robert Guiscard fit défiler devant les murailles un homme qui prétendait être l'empereur déchu Michel VII Doukas, pour justifier sa légitimité à intervenirLa loyauté de la cité de Dyrrachium envers l'empereur Alexis avait été fragilisée par l'attitude ambiguë de son ancien gouverneur Georges Monomachos qui prit la fuite en apprenant la venue de Georges Paléologue après avoir traité avec les Normands .. Alexis ayant appris cette position fragile alors qu’il était encore à Salonique avec son armée, vint attaquer les Normands avec toutes ses forces. Alors même que l'Empire était menacé sur d'autres fronts (par les Petchénègues et les Seldjoukides), Robert Guiscard était le plus menaçant, allant jusqu'à remettre en cause la légitimité impériale d'Alexis et cherchant directement à s'emparer de Constantinople.. Selon Anne Comnène, Alexis disposait d’environ ; l’historien John Haldon estime leur nombre à entre alors que John Birkenmeier parle plutôt de 20 à . L’armée d’environ venait des tagmatas de Thrace et de Macédoine. À cela s’ajoutaient des unités d’élite des excubites et des vestiaires soit environ , quelque appelés manichéens (des hérétiques bogomiles organisés en unités militaires), une cavalerie de Thessalie, des conscrits en provenance des Balkans, des troupes d’infanterie arméniennes et d’autres troupes légères. Aux forces provenant du territoire byzantin s’ajoutaient quelque mercenaires turcs et mercenaires francs commandés par Constantin Humbertopoulos, environ Varègues commandés par Nampitès et auxiliaires turcs envoyés par le sultanat seldjoukide de Roum. Alexis retira également les forces d’Héraclée du Pont et des forces protégeant les dernières positions byzantines d’Asie mineure qu’il abandonna ce faisant aux Turcs.

La bataille

Les premiers engagements

Ayant quitté Salonique, Alexis vint installer son camp sur le fleuve Charzanès près de Dyrrachium le . Il tint alors un conseil de guerre pour solliciter l’avis de ses généraux au nombre desquels figurait Georges Paléologue qui avait réussi à quitter la ville. La majorité des officiers, y compris Paléologue, préconisaient la patience, arguant que le temps jouait en faveur de l’empereur. Ce dernier voulait plutôt attaquer immédiatement, influencé par de très jeunes généraux comme Nampitès et Léon Diogène (qui avait moins de quinze ans), et prendre l’armée de Guiscard à revers pendant qu’elle assiégeait encore la ville. Alexis fit prendre position à ses troupes sur les collines situées face à la ville, espérant attaquer les Normands le lendemain.

thumb|alt=Pièce de monnaie couleur cuivre avec personnage de face tenant une croix|left|Pièce de monnaie à l'effigie de Robert Guiscard

Toutefois, Guiscard informé par ses espions de l’arrivée d'Alexis dans la nuit du , fit passer ses troupes de la péninsule vers la terre ferme (pour éviter les marécages nombreux dans la région). Informé de cette manœuvre, Alexis révisa ses plans et divisa son armée en trois ailes, celle de gauche sous le commandement de Grégoire Pakourianos, celle de droite sous celui de Nicéphore Mélissène. pendant que lui-même commandait le centre. Guiscard disposa ses forces devant celles d’Alexis, le comte de Giovinazzo commandant l’aile droite légèrement en biais, Bohémond l’aile gauche et lui-même le centre, face à l’empereur, tandis qu'il fit brûler ses propres vaisseaux pour prévenir toute fuite de ses troupes.