L'affaire de Hautefaye, dite également drame de Hautefaye, est un fait divers criminel survenu le lors d'une foire dans le village de Hautefaye en Dordogne (France), lors duquel Alain de Monéys, un jeune notable des environs, a été frappé puis supplicié et enfin brûlé vif par la foule.
Cette affaire se situe dans le contexte de la guerre de 1870 et des passions exacerbées qu'elle a provoquées dans la population de ce petit village. À la suite d'un simple malentendu, Alain de Monéys a en effet été pris pour un Prussien, ce qui a entraîné son lynchage. Le caractère barbare de l'événement a été encore amplifié par des rumeurs sur des actes de cannibalisme qui auraient été commis par les villageois. Parmi les vingt-et-un accusés de cet assassinat, les quatre principaux responsables ont été condamnés à mort et un autre aux travaux forcés à perpétuité.
Plusieurs ouvrages ont été consacrés à cette affaire. Pour l'écrivain Georges Marbeck, elle symbolise le meurtre ritualisé du bouc émissaire, alors que pour l'historien Alain Corbin, dans Le Village des « cannibales », les raisons tiennent davantage aux représentations politiques ayant cours à cette date chez les paysans périgourdins, représentations marquées par l’angoisse et la crainte d’un complot ourdi par les républicains, les nobles et les curés afin de renverser l’Empereur.
Contexte
vignette|alt=peinture montrant une charge de cavalerie|Illustration de la bataille de Reichshoffen, source de la méprise ayant entraîné le lynchage d'Alain de Monéys.
L'affaire se déroule en , un mois après la déclaration de guerre à la Prusse par la France, le . Les premières informations de défaites sur le front de Lorraine, à Wissembourg, Forbach et Frœschwiller ont été annoncées les et . Pour Alain Corbin, la décision du gouvernement de restreindre l'information à la suite de ces défaites a pour conséquence la propagation de rumeurs sur la présence d'espions prussiens dans les alentours, et sur une collusion entre les nobles et les prêtres pour conspirer contre l'Empire, et rétablir la monarchie. Ceci provoque l'inquiétude de l'opinion et même des mouvements de peur collective.
Plusieurs incidents ont lieu. À quelques jours près, à Châtellerault, un employé des chemins de fer est molesté pour avoir été soupçonné d'être un espion à la solde de l’ennemi. Ces inquiétudes et ces rumeurs font partie des bruits qui se propagent dans le village et sur le foirail, lors de la foire annuelle aux bestiaux de Hautefaye. Cette manifestation, occasion de réunion et de négoce pour les habitants du village et des communes voisines, est en outre affectée par les conséquences de la sécheresse qui frappe la région en 1870.
Le contexte politique général vient en effet s'ajouter, en Dordogne, à une situation économique désastreuse pour les agriculteurs. À l'été 1870, cela fait plusieurs mois que la région souffre d'un manque de pluie, ainsi que de températures élevées, qui nuisent au bétail et aux récoltes. Le , jour de la foire de Hautefaye où les ventes sont généralement bonnes, les affaires s'avèrent très mauvaises : conjugué avec les nouvelles de la guerre, cela contribue à entretenir un climat de tension. Il fait particulièrement chaud, et une partie des paysans et artisans présents à la foire consomme de l'alcool à mesure que la journée avance..
L'affaire Les protagonistes vignette|redresse|alt=photo montrant un homme debout accoudé contre un meuble|La victime, Alain de Monéys. La victime, Alain Romuald de Monéys d'Ordières, est le fils d'Amédée de Monéys, ancien maire de Beaussac. Il gère le domaine du château de Brétanges situé entre Hautefaye et Beaussac. Célibataire, âgé de , il a été, du fait de sa constitution physique, exempté des obligations militaires, et par conséquent de la conscription qui survient en 1870 à la suite de la menace prussienne. Cependant, ayant manifesté le désir de s'engager pour son pays, il a fait lever cette immunité et prévoit de partir bientôt pour le front de Lorraine. Il est membre du conseil municipal de Beaussac depuis 1865 et premier adjoint de la commune. Sa famille possède de terres à Hautefaye. C'est au titre de gérant du domaine qu'il se rend à la foire de Hautefaye le .
Les principaux responsables du drame, désignés comme tels par la justice, sont des habitants de Hautefaye et des villages voisins, venus à la foire. Il s'agit de : François Chambord, , maréchal-ferrant à Pouvrière, localité de la commune de Souffrignac (Charente), située à de Beaussac (considéré comme le meneur du groupe, il ne connaissait pas personnellement la victime, ce qui est aussi le cas des autres principaux agresseurs) ; Léonard, dit « Piarrouty », , chiffonnier à Nontronneau ; Pierre Buisson, dit « Arnaud » ou « Lirou », , cultivateur ; François Mazière, dit « Silloux », , métayer ; les frères Étienne et Jean Campot, agriculteurs à Mainzac.
Ceux qui tentent de protéger et de défendre Alain de Monéys sont l'abbé Victor Saint-Pasteur, curé de Hautefaye ; Philippe Dubois, scieur de long de Hautefaye ; Georges Mathieu, artisan de Beaussac et neveu de Bernard Mathieu, maire de Hautefaye ; Pascal, le domestique du château de Bretanges.
Premier incident L'affaire débute par un incident dont le protagoniste est Camille de Maillard de Lafaye, cousin d'Alain de Monéys, âgé de , fils du maire de Beaussac et connu pour ses positions légitimistes. Il est la victime d'un premier malentendu, sans conséquence pour sa personne mais dont la répétition touche par la suite Alain de Monéys.
Après avoir lu les dépêches sur la bataille de Reichshoffen, Maillard annonce que l'armée française est obligée de reculer. Il est alors pris à partie par des habitants et accusé de colporter de fausses nouvelles, d'être à la solde des Prussiens. Tentant d'expliquer et de clarifier ses propos, il est alors accusé d'avoir crié . Les esprits s'échauffant, des mouvements d'hostilité à son encontre deviennent de plus en plus vifs. Il réussit toutefois à prendre la fuite grâce à l'intervention de son métayer.
Lors du procès, l'un des meurtriers d'Alain de Monéys, François Mazière, expliquera que quelques jours auparavant, le , pendant une foire à Charras, il a entendu Maillard déclarer : et regrettera que ce jour-là, indigné par ces propos, il n'ait pu lui . Pour l'historien Alain Corbin, cela suppose qu'il y a eu, ce , date de la mise à mort de Monéys, préméditation évidente. Selon lui, la fuite de Maillard a obligé les habitants suspicieux et échauffés à se rabattre sur Monéys, en faisant une victime substitutive.
Second incident Alain de Monéys arrive sur les lieux de la foire de Hautefaye, vers deux heures de l'après-midi, après la fuite de Camille de Maillard. Peu après son arrivée à la foire, Monéys voit s'approcher des paysans armés de bâtons. S'enquérant de la situation, il apprend d'un colporteur nommé Brethenoux et surnommé « le Mexicain » (car il a participé à la campagne du Mexique), que son cousin, Camille de Maillard, a crié Refusant de croire les propos de Brethenoux, Monéys accompagne le paysan sur le lieu de l'incident afin de vérifier si d'autres témoins confirment les faits. Parmi ceux-ci se trouvent : Le Cussou, Pinard, Mazière, les frères Campot et Buisson, qui, tous, confirment les dires de Brethenoux. Le groupe se rassemble alors autour d'Alain de Monéys qui continue de défendre son cousin.
Refusant toujours d'admettre que Maillard ait pu prononcer ces paroles, Monéys est alors pris à partie par le groupe, de plus en plus nombreux et hostile. Confondu par certains avec Maillard, il devient alors le centre de l'incident et est accusé à son tour d'avoir crié , d'être un traître et un Prussien. Malgré ses dénégations (il assure être du côté des paysans et qu'il va s'engager pour combattre les Prussiens), le groupe profère les premières menaces de mort et porte les premiers coups.
Le supplice Tentative de pendaison Malgré les tentatives pour dissiper le malentendu et démontrer sa bonne foi, Alain de Monéys se retrouve entouré par les paysans de plus en plus hargneux. L'un d'eux, Buisson, crie : Les frères Campot portent les premiers coups ; c'est l'acte qui précipite le déclenchement de l'agression collective. Se protégeant des coups, criant afin de calmer l'assemblée, Alain de Monéys se trouve vite débordé et malmené. L'abbé Saint-Pasteur, curé de Hautefaye, intervient, un pistolet à la main, pour le secourir. Mais, face à la détermination des agresseurs et sentant que lui-même va être exposé à la fureur grandissante du groupe, il se réfugie dans le presbytère. Il tente une diversion en proposant aux paysans de l'accompagner pour boire à la santé de l'empereur, ce qu'une partie d'entre eux acceptent de faire.
Interviennent alors Philippe Dubois et Georges Mathieu, le neveu du maire du village, qui tentent de soustraire Monéys aux assauts répétés des paysans ; eux aussi submergés par la multitude, ils ne réussissent pas à mettre à l'abri le noble déjà atteint par des coups de sabots, de bâtons et d'aiguillons. Ils veulent le faire entrer dans la maison du maire, Bernard Mathieu, mais ce dernier en interdit l'entrée de peur que les forcenés y fassent irruption et brisent sa vaisselle. Les protecteurs, à leur tour, ne peuvent s'interposer plus longtemps face au groupe. Mazière et Buisson s'emparent ensuite de la victime et le livrent à nouveau à la furie des paysans rassasiés du vin offert par le curé.
Le groupe, sous la direction de Chambord, projette un premier temps d'amener Monéys aux autorités, mais, face à la passivité du maire du village, les paysans décident de le pendre à un cerisier. Alain Corbin souligne que l'absence d'autorité du maire à cet instant permet à Chambord de devenir le chef de l'entreprise punitive : celui-ci va jusqu'à se prétendre membre du conseil municipal de Hautefaye, ce qui l'autorise à prendre des initiatives. La tentative de pendaison échoue, du fait de la fragilité des branches de l'arbre ; il est décidé de le battre à mort.
Tortures Dès lors, l'intention de faire durer le supplice avant la mise à mort d'Alain de Monéys est effective. Chambord harangue le groupe : . Les tortionnaires ménagent des moments de répit à la victime avant de revenir à la charge. Il est traîné dans le local qui sert d'atelier au maire, qui est aussi maréchal-ferrant. Les assaillants l'attachent fortement avec des sangles sur le travail à ferrer, tandis qu'il est violemment frappé au visage et aux jambes à coups de sabot et de bâton par Bouillet dit « Déjeunat ». Corbin indique que peu d'éléments sur cet épisode ont pu ressortir des interrogatoires et des témoignages. Se rendant à la foire pour rejoindre son maître, Pascal, le serviteur des Monéys, alerté par les cris et prévenu par Georges Mathieu et Dubois, accourt pour délivrer Alain de Monéys de l'atelier, profitant de l'absence temporaire des assaillants. Le retour du groupe fait cependant échouer la nouvelle tentative de secours. À nouveau battu, Monéys est alors atteint à la tête par un coup très violent que Piarrouty lui assène avec sa balance à crochet, et que certains témoins croient mortel.
Sur l'insistance des protecteurs de la victime, le maire propose de le faire entrer dans son étable à moutons. Alain de Monéys est mis à l'abri et soigné par Dubois. L'acte d'accusation mentionne qu'à cet instant : . Mais la pression extérieure du groupe mené par Chambord finit par avoir raison de la porte, qui cède au moment où Monéys, sur les conseils de Dubois, essaie d'échanger ses vêtements pour une blouse pour tenter de fuir en passant inaperçu.