L'histoire des Juifs en Libye (hébreu: טְרִיפּו֗לִיטֵאִים, Tripolitaim), la plus petite communauté juive des pays d'Afrique du Nord, remonterait au avant notre ère lorsque la Cyrénaïque est colonisée par les Grecs.
La conquête musulmane de l'Afrique du Nord fait rentrer la Cyrénaïque et la Tripolitaine dans l'aire de civilisation arabo-islamique et marque durablement l'identité des communautés juives locales dont le statut en tant que non-musulmans est désormais régi par la dhimma et ses discriminations. Peu de traces de la communauté juive au Moyen Âge nous sont parvenues.
En 1551, la côte libyenne est conquise par l'Empire ottoman et la dynastie des Karamanli, largement autonome, gouverne le pays. Le rabbin Shimon Ibn Lavi, descendant de Juifs expulsés d’Espagne, revivifie spirituellement la communauté et établit de nombreuses coutumes encore suivies de nos jours.
Le statut des Juifs s'améliore en 1835, lorsque le pouvoir central ottoman reprend le contrôle direct de la région et supprime progressivement les mesures discriminatoires touchant les Juifs.
La conquête italienne de la Libye en 1911 a une grande influence sur la communauté, tant sur le plan culturel qu'économique, en dépit de sa brièveté. L'italien devient langue de communication chez les Juifs, et leurs activités commerciales prospèrent. Leur situation se dégrade cependant à la fin des années 1930 avec l'orientation antisémite du fascisme en Italie et son alliance avec le Reich allemand. En 1938, les Juifs Libyens sont estimés à environ 60 000 Individus, vivant essentiellement en zone urbaine.
Après guerre, le réveil du nationalisme arabe et les soubresauts du conflit israélo-arabe ont raison d'une présence juive pluri-millénaire. Un pogrom fait plus de cent morts à Tripoli en 1945, alors que le pays est sous administration britannique. Plus de Juifs émigrent entre 1949 et 1951, à la suite de la déclaration d'indépendance de l'État d'Israël. En 1967, la guerre des Six Jours sonne le glas du restant de la communauté juive, évacuée d'urgence en Italie devant la fureur des foules. Lors de la prise de pouvoir par le colonel Mouammar Kadhafi en 1969, il reste moins de 600 Juifs en Libye. Le nouveau régime s'attache non seulement à les faire partir mais aussi à effacer toute trace de la présence juive, rasant les cimetières et convertissant les synagogues en mosquées.
La diaspora juive de Libye est actuellement répartie entre Israël et l'Italie, où elle tente de préserver une identité communautaire propre.
Historiographie vignette|Famille juive de Tripoli Jusque dans les années 1960-70, la place des Juifs de Libye dans les études portant sur le judaïsme nord-africain est restée extrêmement réduite, d'une part en raison de la taille relativement faible de cette communauté ( âmes en 1948, à comparer avec les communautés marocaines et algériennes fortes respectivement de et ) et, d'autre part, à cause de la rareté des documents disponibles à cette époque..
Le travail de deux auteurs précurseurs datant de la première moitié du est de nos jours utilisé pour alimenter la recherche académique sur ce sujet. Les écrits de Mordekhai Ha-Cohen (1856-1929), un humble professeur et colporteur libyen qui fait dans son ouvrage Higgid Mordekhai, écrit en hébreu, une recension de l'histoire, des coutumes et des institutions des Juifs de tripolitaine. Nahum Slouschz, un orientaliste juif d'origine russe, est le premier chercheur à étudier en profondeur la communauté juive libyenne durant son séjour au Maghreb, de 1906 à 1912.
À la fin du et au début du , quelques chercheurs investissent ce champ de l'histoire juive : Harvey E. Goldberg, un anthropologue et sociologue, s'est intéressé aux aspects culturels et sociologiques de la communauté libyenne sur une période de 30 ans. L'historien Renzo De Felice s'est surtout intéressé à la période de la colonisation italienne en se basant sur des archives italiennes. Rachel Simon, après avoir étudié la période ottomane, a publié sur les Juifs de Libye au . Irit Abramski-Blight du centre Yad Vashem a concentré son travail sur la situation de la communauté durant la Seconde Guerre mondiale. Enfin, Maurice M. Roumani s'est intéressé au départ des Juifs de Libye et à leur intégration dans leurs pays d'accueil.
Antiquité
vignette|Décret en grec de la communauté (politeuma) des Juifs de Bérénikè (soit à Berenice, ancien nom de Benghazi), à l'époque romaine, en l'honneur du préfet Marcus Titius Sexti, fils de Sextus, le 25 du mois de Phaôph. Musée Saint-Raymond (Toulouse). La première trace archéologique d'une présence juive sur le territoire de l'actuelle Libye est un sceau retrouvé dans les ruines de Cyrène sur lequel il est écrit en hébreu « לעבדיו בן ישב » soit « De Avadyou fils de Yachav ». Cette pièce n'étant pas datable précisément, on doit se contenter de l'hypothèse qu'elle ait été fabriquée entre les X et IV siècles avant notre ère, période durant laquelle ce type de sceau était en usage..
L'historien judéen Flavius Josèphe signale la présence de Juifs également à Cyrène au avant notre ère., indiquant que c'est Ptolémée I (305-283) qui a demandé à des Juifs d'Alexandrie de s'y établir pour lui permettre de mieux assurer le contrôle de la région.. Au avant notre ère, un Juif nommé Jason de Cyrène rédige une œuvre en cinq volumes qui est plus tard résumée sous la forme du deuxième Livre des Macchabées.
Un siècle plus tard, l'historien grec Strabon, cité par Flavius Josèphe, atteste l’importance de la présence juive : « Il y avait à Cyrène quatre (classes) : les citoyens, les laboureurs, les métèques et les Juifs. Ceux-ci ont déjà envahi toutes les cités... ».. Quand la Cyrénaïque devient province romaine en , les Juifs ne bénéficient plus du même statut que sous les Ptolémées et sont victimes de spoliations de la part de la population grecque. L'empereur Auguste (27 av. J.-C. à 14) intervient alors en leur faveur.. Certaines de ces spoliations visent les contributions des Juifs de Cyrénaïque au temple de Jérusalem, contributions desquelles étaient redevables toutes les communautés juives de la diaspora, avant la chute du Temple.
La Bible chrétienne mentionne Simon de Cyrène, porteur de la croix pendant la Passion du Christ (Marc 15:21). Parmi les auditeurs rassemblés à Jérusalem autour des douze Apôtres lors de la Pentecôte, certains viennent (Actes des Apôtres, 2:10).
La communauté juive de Cyrène est décimée lors de la révolte juive des années 115-117, dont la Cyrénaïque semble être l’un des centres ; la révolte, peut-être suscitée par des espoirs messianiques., s'étend non seulement à la Cyrénaïque mais aussi à Chypre et à l'Égypte. Après le massacre de milliers de Grecs par les Juifs, il semble que la répression menée par le général romain Quintus Marcius Turbo (selon Eusèbe de Césarée) anéantit la population juive de Cyrénaïque ; voir aussi .. Elle n’est en tout cas plus mentionnée. En revanche, Augustin d'Hippone signale la présence d'une communauté juive à Oea (Tripoli) au ..
Conquête musulmane On ne dispose que d'informations très parcellaires sur la présence juive en Tripolitaine et en Cyrénaïque au Moyen Âge. Tripoli est conquise en 642 par les Arabes sur les Byzantins. La région est alors peuplée de tribus berbères et son arabisation n'a lieu que plusieurs siècles plus tard, avec la venue des tribus bédouines hilaliennes au . Conséquence de leur arrivée, l'agriculture recule au profit du nomadisme, et les puissances musulmanes, Mamelouks à l'est, Almohades puis Hafsides à l'ouest, n'arrivent guère à s'implanter dans ces étendues désertiques et tribales qui restent des terres de passage.. Comme ailleurs dans le monde musulman, les Juifs en tant que gens du Livre peuvent continuer à pratiquer leur religion mais sont soumis au statut infériorisant de dhimmis.
Les quelques témoignages de la présence juive dans la région à cette époque proviennent de textes souvent retrouvés dans la guenizah du Caire. On y apprend que les Juifs de Tripoli sont, au milieu du , en relation avec les Juifs de l'émirat de Sicile ainsi qu'avec ceux de Fustat en Égypte.. À cette même époque, on note la présence de Juifs karaïtes dans le Djebel Nefoussa au sud-ouest de Tripoli.. Antérieurement, dans la première moitié du , on a un témoignage des échanges entre les Juifs du Maghreb et les académies talmudiques en Babylonie au travers d'un responsum de Hanania ben Yehoudaï, Gaon de Poumbedita à la communauté du Djebel Nefoussa.. Au , on assiste à une renaissance du judaïsme en Cyrénaïque, des Juifs tripolitains fondent les communautés à Benghazi et Derna..
Domination ottomane Structuration de la communauté et domination des Karamanli thumb|La synagogue Bouchaïf de Zliten (ici au ) est selon la tradition juive libyenne, vieille de plus de 800 ans. Durant la période ottomane, elle devient un centre d'étude du Zohar, et la synagogue la plus renommée de la Tripolitaine. La Libye est une terre de refuge pour les Séfarades qui quittent la péninsule ibérique durant le et ultérieurement. Cependant, lorsque les Espagnols prennent Tripoli en 1510, ils instaurent l'inquisition et la ville se vide de ses Juifs. Ils ne peuvent y retourner qu'en 1551 lorsque les Ottomans, déjà présents en Cyrénaïque depuis 1517 prennent la ville à l'ordre de Malte.. Peu de traces historiques de la présence juive à Tripoli antérieure à la fin du nous sont parvenues. mais la langue arabe parlée par les Juifs de la capitale libyenne au comporte les caractéristiques d'un vieux dialecte urbain comparé à la langue des musulmans se rapprochant plus des dialectes parlés dans l'arrière-pays, ce qui conforte l'idée d'une présence ancienne et continue des Juifs dans la ville
Seul le littoral est sous contrôle ottoman, l'intérieur restant largement indépendant. La région est à cette époque connue des Européens sous le nom de Côte des Barbaresques, elle est crainte en raison de la course contre les navires chrétiens qui s'y exerce. Les Juifs servent alors d'intermédiaires pour la libération des captifs chrétiens..
Shimon Ibn Lavi, un rabbin de Fès originaire d'Espagne, arrive à cette époque. Alors qu'il est en route pour la Palestine, il passe par Tripoli et, voyant la détresse spirituelle de ses coreligionnaires, décide de s'y installer pour dispenser son savoir. Il écrit en 1571 le Ketem Paz, l’un des commentaires du Zohar les plus importants à avoir été composés en Afrique du Nord. La communauté locale le considère comme le fondateur de ses traditions religieuses Boaz Huss, Ketem Paz - The Kabbalistic Doctrine of Rabbi Simeon Lavi in his Commentary of the Zohar, université hébraïque, Jérusalem, octobre 1992.
Au , le schisme sabbatéen est combattu par la communauté, ce qui laisse à penser qu'elle est à cette époque assez nombreuse et organisée pour apporter une réponse à cette problématique. Deux traditions des Juifs libyens, des versions locales de petits Pourim, sont instaurées au : l'un, le Pourim Achrif, célèbre l'échec du bey de Tunis venu en 1705 faire le siège de Tripoli, l'autre, le Pourim Borghel, célèbre la libération de la ville de la férule du corsaire Ali Burghul en 1795..