Le dernier voyage du Karluk, navire amiral de l'expédition canadienne dans l'arctique (1913-1916), désigne la perte du navire et la mort de près de la moitié de son équipage après une longue période de survie en terre arctique.

Parti en pour explorer des régions mal connues au nord du Canada, le HMCS Karluk, un brigantin autrefois utilisé comme baleinier, reste bloqué dans les glaces de l'Arctique alors qu'il se dirige vers son point de rendez-vous au large de l'île Herschel. Après une longue dérive vers l'ouest qui le fait quitter la mer de Beaufort pour la mer des Tchouktches, le navire est si comprimé par la glace que sa coque cède et qu'il coule sous la pression le . Dans les mois qui suivent, l'équipage et le personnel de l'expédition luttent pour survivre, d'abord sur la banquise puis sur les rivages de l'île Wrangel. En tout, onze hommes meurent avant qu'on parvienne à les secourir.

L'expédition arctique canadienne est organisée sous la direction de l'anthropologue canadien Vilhjalmur Stefansson et comporte à la fois des objectifs scientifiques et géographiques. Peu de temps après que le Karluk soit bloqué dans la banquise, Stefansson et une petite équipe quittent le navire afin de trouver du gibier pour assurer la nourriture du groupe. Mais comme le Karluk dérive rapidement vers l'ouest, le groupe de Stefansson se retrouve incapable de revenir à bord. Stefansson se consacre donc aux autres objectifs de l'expédition, laissant l'équipage et le personnel à bord du navire sous la charge de son capitaine Robert Bartlett. Après le naufrage, Bartlett organise une marche vers l'île Wrangel distante de , au large des côtes sibériennes. Les conditions sur la glace sont difficiles et dangereuses et deux groupes de quatre hommes chacun sont perdus dans cette tentative pour atteindre l'île.

Une fois les survivants arrivés sur cette île inhospitalière, Bartlett, seulement accompagné d'un compagnon Inuit, repart sur la glace vers le sud en direction de la côte sibérienne, pour tenter de trouver du secours sur le continent. Après plusieurs semaines de voyage ardu, Bartlett arrive finalement en Alaska et alerte immédiatement sur la situation de ses compagnons restés sur l'île Wrangel, mais les conditions météorologiques empêchent toute mission de sauvetage dans l'immédiat pour l'équipe restée en arrière. Ceux-ci survivent grâce à la chasse, mais souffrent néanmoins du manque de nourriture et de violentes dissensions internes. Avant leur sauvetage en , trois hommes de plus meurent : deux de maladie et un autre dans des circonstances violentes. Les , dont une famille d'Inuits avec deux enfants, sont finalement récupérés par le navire King & Winge.

Les historiens sont divisés sur la décision de Stefansson de quitter le navire et certains des survivants du voyage sont critiques quant à son apparente indifférence pour leur sort tragique et pour la perte de leurs compagnons. Mais Stefansson échappe à tout blâme officiel et se voit même publiquement honoré pour ses travaux ultérieurs sur l'expédition arctique canadienne, malgré les réserves du gouvernement canadien sur la gestion globale de celle-ci. Le capitaine Bartlett, quant à lui, se voit reprocher par une commission d'enquête de l'Amirauté d'avoir emmené le Karluk dans les glaces ; mais il est considéré comme un héros par le grand public et par ses anciens membres d'équipage pour son courage.

Expédition arctique canadienne

Contexte

thumb|left|upright|Vilhjalmur Stefansson, le scientifique à l'origine de l'expédition canadienne dans l'arctique.|alt=Photographie noir et blanc en buste d'un homme en cravate et costume sombre.

L'expédition canadienne dans l'arctique de 1913 est conçue par Vilhjalmur Stefansson, un anthropologue d'origine islandaise mais né au Canada et qui vit aux États-Unis. Il passe une grande partie de son temps entre 1906 et 1912 à étudier les Inuits dans le Nord canadien. Son travail sur le terrain donne lieu aux premières informations détaillées sur le mode de vie et la culture des Inuits du cuivre.. À son retour, Stefansson élabore les plans d'une autre expédition afin de poursuivre ses études sur l'Arctique. La National Geographic Society (NGS) de Washington et le muséum américain d'histoire naturelle de New York s'engagent à le financer à hauteur de , soit environ de 2010. Cependant, il souhaite étendre ce projet pour y inclure l'exploration géographique de la mer de Beaufort, qui est encore une terra incognita à l'époque. Pour ces objectifs nouveaux, il a besoin de davantage de fonds et approche le gouvernement du Canada pour solliciter son aide.

Toute la zone connue sous la dénomination de High Arctic fait l'objet de revendications de souveraineté non seulement de la part du Canada, mais aussi de la Norvège et des États-Unis. Le gouvernement canadien craint donc qu'une expédition financée par les Américains donne aux États-Unis une légitimité à revendiquer tout nouveau territoire qui pourrait être découvert dans la mer de Beaufort : en conséquence, lorsque le Premier ministre du Canada Robert Laird Borden rencontre Stefansson à Ottawa en , il lui annonce que le Canada souhaite financer l'ensemble de l'expédition. Le gouvernement canadien espère par ce biais renforcer sa souveraineté sur l'actuel archipel arctique canadien.. Les Américains acceptent de se retirer sous réserve que la NGS puisse reprendre en charge l'expédition si Stefansson n'est pas effectivement parti en . Cette condition fixe donc un délai strict qui entraîne une certaine précipitation dans les préparatifs pour le voyage, bien que Stefansson maintienne dans son compte rendu de qu'il .

Objectifs et stratégie thumb|upright|alt=photographie noir et blanc d'un homme barbu.|Le zoologiste canadien Rudolph Martin Anderson, qui doit prendre en charge l'un des groupes de l'expédition.

La participation financière du gouvernement canadien représente un changement dans la nature de l'expédition, celle-ci devant mettre un accent plus marqué vers l'exploration géographique alors que l'objectif initial l'orientait vers des études ethnologiques et scientifiques. Dans une lettre au Victoria Daily Times canadien, Stefansson énonce ces objectifs distincts. Le but principal est d'explorer la . L'expédition vise également à réaliser l'étude scientifique de l'Arctique la plus complète qui ait jamais été faite. Il est envisagé qu'un groupe nord parte à la recherche de nouvelles terres pendant qu'un groupe sud, principalement terrestre et sous la direction du zoologiste Rudolph Martin Anderson, mènerait des relevés de terrain et des études anthropologiques dans les îles au large de la côte nord du Canada.

Le navire du groupe nord, le Karluk, doit faire route à partir de la côte septentrionale du Canada jusqu'à ce qu'il atteigne une terre ou qu'il soit arrêté par la glace. Le groupe doit explorer toute terre éventuellement rencontrée, ou à défaut suivre la limite de la glace vers l'est et tenter d'hiverner à l'île Banks ou à l'île du Prince-Patrick. Si le navire se trouve pris dans la glace et contraint à dériver, il est prévu que l'équipe étudie la direction des courants arctiques et mène à bien un programme de recherche océanographique. Pendant ce temps, le groupe sud d'Anderson doit poursuivre les études anthropologiques auprès des Inuits du cuivre, recueillir des échantillons de la flore et la faune de l'Arctique, mener des recherches géologiques et rechercher des voies de navigation libres dans l'espoir d'établir de nouvelles routes commerciales.

Organisation et membres de l'expédition

thumb|left|L'équipe scientifique de l'expédition, avec Stefansson et Bartlett.

Le plan de Stefansson consiste à envoyer les deux navires de l'expédition, le Karluk et lAlaska, jusqu'à la station baleinière de l'île Herschel pour y procéder à la composition finale des groupes nord et sud et au partage de l'équipement et des provisions. Mais la précipitation (liée aux délais resserrés imposés par la National Geographic Society) provoque certaines inquiétudes parmi les membres de l'expédition concernant l'approvisionnement en nourriture, vêtements et équipement. Stefansson n'apparaît qu'épisodiquement pendant les semaines d'activité intense qui précèdent le départ, et il ne partage que très partiellement ses projets à son équipe ; il rejette ces inquiétudes qu'il qualifie d'. Des différends naissent entre Stefansson et les scientifiques à propos de la chaîne de commandement : la Commission géologique du Canada, qui fournit quatre des scientifiques de l'expédition, souhaite que ces hommes restent sous son autorité plutôt que sous celle de Stefansson. Le chef de l'équipe sud Rudolph Anderson menace de démissionner si Stefansson revendique les droits de publication de tous les journaux personnels des membres de l'expédition.

L'équipe scientifique, composée de quelques-uns des plus grands spécialistes dans leurs domaines, comprend des ressortissants des États-Unis, du Danemark, de la Norvège, de la France, de la Grande-Bretagne et de son empire. Cependant, seuls deux d'entre eux ont déjà vécu une expérience du monde polaire : Alistair Mackay, l'officier médical de l'expédition, s'est rendu en Antarctique lors de l'expédition Nimrod (1907-1909) d'Ernest Shackleton et a ainsi appartenu au groupe qui a découvert l'emplacement du pôle Sud magnétique.. Par ailleurs, James Murray, lui aussi vétéran de l'expédition Nimrod, est l'océanographe de Stefansson. Parmi les plus jeunes membres de l'équipe scientifique se trouvent William Laird McKinlay, un professeur de sciences originaire de Glasgow qui est recommandé par l'explorateur écossais William Speirs Bruce, et Bjarn Mamen, un champion de ski de Christiania (Oslo) en Norvège qui est engagé comme forestier, en dépit de son manque d'expérience dans le domaine scientifique.

Stefansson souhaite d'abord confier la direction du Karluk (le navire désigné pour l'équipe nord) à un commandant de baleinier américain, Christian Theodore Pedersen. Mais comme Pedersen décline la proposition, le capitanat est offert à Robert Bartlett, un navigateur polaire expérimenté né en Terre-Neuve et qui avait commandé le navire de Robert Peary lors de son expédition polaire de . Bartlett n'a pas le temps, cependant, de sélectionner l'équipage du Karluk, qui est précipitamment recruté sur les quais de l'arsenal d'Esquimalt en Colombie-Britannique. McKinlay écrit plus tard à propos des marins que . Pour McKinlay, cet équipage manque des qualités nécessaires pour faire face aux difficultés des mois à venir ; ces préoccupations sont partagées par Bartlett, dont la première décision lorsqu'il arrive à Esquimalt est de licencier le second capitaine pour incompétence. À sa place, il nomme Alexander « Sandy » Anderson, âgé de vingt-deux ans.

Navires

vignette|Le NCSM Karluk, dans le port à Esquimalt (Colombie-Britannique).|alt=Photographie en noir et blanc dun navire entrant dans un port.

Le Karluk est choisi par Pedersen et acheté par Stefansson pour , ce qui est un très bon prix. Le choix se fait à partir de quatre navires disponibles parmi lesquels, selon Pedersen, le Karluk est . Bartlett émet cependant de profondes réserves quant à son aptitude à la navigation prolongée dans l'Arctique. Ce navire, un brigantin construit auparavant, mesure de long pour de large. Il est à l'origine construit pour l'industrie de la pêche dans les îles Aléoutiennes (« Karluk » étant le mot aléoute pour désigner le poisson) puis sa coque est recouverte d'une protection en « bois de fer » afin de le reconvertir dans la chasse à la baleine. Même s'il est employé pour quatorze campagnes de chasse à la baleine dans l'Arctique, dont six hivernages (saisir « Karluk »)., il n'a pas été conçu pour résister à une pression prolongée de la glace, et il manque de puissance moteur pour s'y forcer un passage. L'écrivaine et journaliste Jennifer Niven, dans son compte rendu de l'expédition, estime que le Karluk est .