Béatrice de Camondo, de son nom complet Louise Béatrice de Camondo, née le à Paris et morte en déportation en 1945 à Auschwitz (actuelle PologneArchives de l’état civil de Paris en ligne, mairie du 16e arrondissement/année 1894/acte de naissance n° 809, avec mention marginale du décès : date indiquée, 5 janvier 1945 à Auschwitz. Auschwitz (aujourd'hui Oświęcim, près de Cracovie) et le camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau se trouvaient alors dans le Gouvernement général de Pologne, les provinces polonaises occupées par les nazis depuis septembre 1939 et non réunies au Reich.), est une écuyère et infirmière française.

Biographie Origines familiales et fratrie

Béatrice de Camondo est le second enfant de Moïse de Camondo (1860-1935) et d’Irène Cahen d'Anvers (1872-1963), tous deux issus de famille juives de la haute bourgeoisie. Elle naît d'ailleurs dans le 16ème arrondissement de Paris. Les Cahen d'Anvers sont une très riche famille de financiers juifs arrivés à Paris une vingtaine d’années avant les Camondo et avec laquelle le père de Moïse, Nissim de Camondo, et son oncle, Abraham-Béhor, sont en relations d’affairesp. 201.

Béatrice a eu un frère aîné, Nissim, né en 1892 (mort au champ d’honneur en ). Alors que le prénom « Nissim » évoque l’Orient séfarade, celui de sa sœur s’enracine dans l’Europe chrétiennep. 197. Et autant Nissim tient de son père de nombreux traits de sa personnalité, autant Béatrice ressemble à sa mère, ce que Pierre Assouline résume ainsi : . Le portrait de Béatrice enfant par Giovanni Boldini montre en effet une ressemblance de traits avec Irène.

Béatrice, très proche de son frère, lui voue une affection qu’il lui rend bien. Pour Nissim, Béatrice est sa « Bella chérie », celle à qui il écrira depuis le front : « je pense tout le temps à toi ; j’ai toujours ta photo sur moi et je t’embrasse de tout mon cœur »p. 232.

Séparation, puis divorce des parents (1897-1902) Peu après la naissance de Béatrice, Irène tombe amoureuse d'un comte italien, Charles Sampieri, que Moïse p. 205 pour diriger . Cette relation aboutit à une séparation des époux, qui devient officielle en août 1897, alors que Béatrice a trois ans, puis à un divorce prononcé le .

L’indignation est grande, car, à cette époque et dans ce milieu, on ne divorce pas : p. 234. Irène se convertit ensuite au catholicisme afin d'épouser Sampieri, nouveau motif de scandale dans la haute société juive.

Moïse et Irène que leurs deux enfants habiteront chez Moïse, mais passeront quatre mois par an avec leur mère, qui pourra les voir tous les jours, .

Quand Moïse, , à limiter le nombre de visites que celle-ci peut recevoir de ses enfants, ceux-ci en souffrent beaucoupp. 206.

Formation L’enfance de Nissim et de Béatrice est marquée par la régularité : « Réglée comme du papier à musique, leur existence se partage principalement entre la rue de Monceau, quelques séjours chez leur mère ou chez leurs grands-parents à Champs-sur-Marne, et les fins de semaines à la campagne. »p. 211.

Nissim et Béatrice « reçoivent des cours de solfège, d’anglais, pratiquent tous deux l’équitation. Enfin, tous les vendredis, un rabbin les initie à la religion. »

Béatrice travaille mieux que Nissim. Dans ses compositions françaises apparait très vite la grande passion de sa vie : le cheval, « une passion qui, avec l’âge, tournera à l’obsession exclusive et dévorante »p. 241.

La villa d'Aumont-en-Halatte, non loin de Senlis, que Moïse achète en juin 1904, est rebaptisée « Villa Béatrice ». Dans cette propriété, Béatrice peut s’adonner à sa passion de l’équitation. Les Camondo en général ont une prédilection pour « la plus noble conquête de l’homme ». Pierre Assouline écrit de Moïse : « Il lui eût été impossible de n’être pas un homme de cheval, étant naturellement entendu que le cheval n’était pas un animal, mais un monde et un langagep. 218. ». Le cheval est le dénominateur commun à tous qu’il met en avant dans les annuaires : turfiste, sportsman, clubman. L’aristocratie israélite, qui s’efforce de ressembler à la vieille noblesse d’épée du faubourg Saint-Germain, bien que celle-ci soit profondément antisémite, met la chasse à courre au premier rang de ses activités mondaines. Les terres et les bois entourant la propriété d’Aumont, comme la forêt d'Halatte, sont le lieu de parties de chasse auxquelles participe Béatrice, vêtue d’une robe foncée et coiffée d’un tricorne, puisque depuis 1885 « les femmes sont admises comme sociétaire dans cet équipagep. 215 ». Elle fréquente le centre de l'Étrier à Neuilly et, dès 1907, devient sociétaire de l'équipage « Par Monts et Vallons ».

La Première Guerre mondiale et la mort de son frère (1917) Le , la mobilisation générale est proclamée.

Nissim rejoint son unité. « Il s’y précipita doublement, en tant que français et en tant que juif. Il fallait sauver la France de Bouvines, de Rocroi, de Valmy. C’était aussi la France qui avait rendu les honneurs au capitaine Dreyfus pour se faire pardonner de l’avoir injustement humilié. »p. 259 Il est lieutenant d’observation dans l’armée de l’air. Depuis longtemps la photographie aérienne est sa passion et des clichés de la France vu du ciel s’accumulent dans sa chambre.

À partir de , Nissim est chargé du service photographique de son escadrille. Il apprend aussi à piloter. « Voler est un véritable bonheur pour lui. »p. 240 Nissim est un combattant courageux, deux fois cité à l’ordre de l’Armée

Il donne régulièrement des nouvelles à son père et à sa sœur, qui savent à quels dangers il s’expose et en éprouvent une vive angoisse.

thumb|Synagogue de la rue de la Victoire où ont eu lieu les funérailles de Nissim de Camondo.

Le , pilotant son avion pour une mission photographique, il est attaqué par un appareil allemand. À l’issue du combat, bref mais violent, son appareil endommagé s'abat sur le revers d’un coteau. Nissim a le crâne fracassép. 249. Pendant trois semaines, Moïse et Béatrice n'ont aucune nouvelle. Ce n’est que le qu’ils reçoivent confirmation de la mort de Nissim, une tragédie pour tous les deux.

Moïse et Béatrice conduisent les funérailles. Un service funèbre est célébré le à la grande synagogue de la rue de la Victoirep. 271. Les témoignages de sympathie sont nombreux, venant de toutes les grandes familles de l’aristocratie et de la haute bourgeoisie d’affaires ; la noblesse du Faubourg Saint-Germain fait également part de sa compassion : l’heure est à l’Union sacrée.

L'entre-deux-guerres Mariage avec Léon Reinach (1918) En 1918, Béatrice épouse Léon Reinach (1893-1943), issu d’une autre grande famille juive. De même que les Cahen d'Anvers se sont alliés aux Camondo par le mariage de Moïse et d’Irène, la famille Reinach s'allie avec « les Rothschild de l’Orient »Expression rappelée par Adrien Goetz dans son article de l'Encyclopedia Universalis sur CD : « Camondo musée Nissim de ».La famille Camondo a ses origines à Istanbul (anciennement Constantinople), capitale jusqu'en 1923 de l'Empire ottoman. grâce à l’union de Léon et de Béatrice.

Les Reinach, originaires de Francfort-sur-le-Main, forment une véritable dynastie, « une nébuleuse »p. 287. Leur fortune a pour origine la banque. Ils se sont établis dans la deuxième moitié du en France, qui est pour eux le pays des droits de l'homme, des valeurs républicaines issues de la Révolution française, valeurs dans lesquelles ils élèvent leurs enfants sans pour autant négliger l’héritage du judaïsme.

Le père de Léon, Théodore Reinach, et ses deux oncles, Joseph et Salomon, sont célèbres en raison de leur stature de savants humanistes, d'« intellectuels » qui ont un rôle actif dans l'affaire Dreyfus. Le plus remarquable est Théodore, archéologue professeur au Collège de France, mais aussi mathématicien, juriste, philologue, épigraphiste, historien, musicien, numismate et député de Savoie (jusqu'en 1914). Pierre Assouline écrit : « Il passait pour le plus doué des trois frères, celui qui avait le plus de facilité en toutes choses. »p. 289. Il a fait construire à Beaulieu-sur-Mer une villa grecque, la villa Kerylos, « synthèse de sa culture hellénique et de son imaginaire »p. 253..

Léon Reinach est de moindre envergure que son père. Malgré de brillantes études au lycée Condorcet, il a choisi de mener une vie de dilettante, vivant sans profession de sa fortune personnelle. Ni l’École normale supérieure, comme pour Salomon, ni le journalisme, comme pour Joseph, ne lui ont servi de tremplin pour s’élever à une brillante carrière. Il ne montre aucun intérêt pour les affaires. La grande passion dans sa vie est la musique, « celle de Gabriel Fauré, de Vincent d'Indy et de César Franck surtout ». Il compose à ses heures. « C’était un homme du monde, mais dépourvu de snobisme. ».

Moïse Camondon est pourtant satisfait du mariage de Béatrice. Il écrit dans une lettre : « Le mariage de ma fille a été pour moi une grande satisfaction et un gros souci de moins. »p. 253.

Mère de famille et écuyère Léon et Béatrice vivent d'abord dans l’hôtel de la rue de Monceau, la résidence parisienne de MoïseQui deviendra en 1936, suivant la volonté de celui-ci, le musée Nissim-de-Camondo, en souvenir à la fois du fils perdu et du père, qui avait commencé la collection d’œuvres d’art. Deux enfants naissent de leur mariage : Fanny (1920-1943) et Bertrand (1923-1943)Tous deux mourront au camp d’Auschwitz-Birkenau, comme leurs parents.. À la naissance de Fanny, ils emménagent dans un appartement situé boulevard Maurice-Barrès à Neuilly, partageant leur temps entre Neuilly, la « Villa Pataras » près d'ArcachonLa villa Pataras se trouve dans la station balnéaire de Pyla-sur-Mer, commune de La Teste-de-Buch. Arcachon est issue d'une scission de La Teste-de-Buch. Voir Notice sur le site Arcachon-nostalgie. (Gironde) et le château d’Aumont, près de Senlis (Oise).

Béatrice est très fière de sa nouvelle famille et de son nom, . Pas plus qu’elle ne partage le goût de son père pour l’art, au point de devenir elle-même collectionneuse, ne montre-t-elle d’intérêt pour une discipline intellectuelle particulière. « Avec la maturité de la trentaine, écrit Pierre Assouline, elle était devenue une rousse remarquée, une femme du monde, une mère de famille et une sportive émérite. Sa passion du cheval, qui était restée intacte, la distinguait non seulement dans les concours hippiques, mais dans les chasses à courre, notamment celles des Rothschild dans la forêt de Compiègne. Mais si elle avait hérité du tempérament de sa mère, qu’elle ne cessait de voir, et plus encore depuis la mort de Nissim, elle avait également hérité des difficultés auditives de son père. La conjugaison des deux l’isolait toujours un peu plus. Ses proches assuraient qu’elle ne trouvait son bonheur nulle part ailleurs mieux que dans la splendide solitude de la chevauchée. »p. 290. Son appareil photographique l’accompagne, qui fixe les fastes des cérémonies de la Saint-Hubert et la splendeur des équipages.

Le musée Nissim de Camondo et la mort de Moïse (1935) thumb|Le musée Nissim-de-Camondo.