La théorie intégrale, appelée aussi la conception intégrale ou encore la philosophie intégrale de Jean Gebser, Clare Graves, Don Beck et Ken Wilber et d'autres, est une conception du monde et de l'évolution de la conscience humaine. Elle cherche à déployer et à donner une vue d'ensemble de l'être humain et du monde, en intégrant les pensées et philosophies de l'Orient, de l'Occident ainsi que des connaissances spirituelles et scientifiques. L'adjectif « intégral » a été utilisé pour la première fois dans un contexte spirituel par Sri Aurobindo (1872-1950), afin de décrire ses propres enseignements, appelés Purna Yoga (sanskrit : Yoga complet). Plus récemment, les psychologues Gebster et Clare Graves ont posé pour principe que les modes de pensée humains se sont développés tout au long de l'histoire de l'humanité, tout comme ils se développent de l'enfance à l'âge adulte. C'est le pendant et le prolongement sur le plan de la conscience humaines des théories de l'évolution.

Principes

Les tenants de la théorie intégrale partagent la conception selon laquelle la conscience humaine a évolué en passant par des stades successifs qui correspondent à des niveaux de maturation de l’ego. Ils considèrent que ces stades sont dans leurs grandes lignes les mêmes pour toutes les sociétés humaines et que la sociogenèse (i.e. le développement des sociétés) se reflète dans la psychogenèse (le développement des individus). De l'enfance à l'adulte, chacun de nous passe par des stades qu'on peut décrire et hiérarchiser.

Un stade de développement de la conscience peut être défini comme un système de compréhension de soi, des autres et du monde auquel la personne se fixe et, dès lors qu’elle y est fixée, se trouve assujettie. Ce système se compose de structures à la fois cognitives, affectives et conatives, présentées par les théories intégrales comme structurées en niveaux différents apparaissant au fil de la vie des personnes et du développement des sociétés humaines.

Présents en chacun de nous à titre de potentiels ou de capacités bien intégrées, les stades de conscience correspondent donc à des façons de comprendre et d’appréhender la réalité.

La théorie est qualifiée d' parce qu'elle propose un rapprochement et une mise en lien de visions du monde, de concepts et de pratiques en apparence divergentes ou sans rapport, dans le but de créer une « méta-vision » réaliste, fluide qui rende compte de la dynamique d'ensemble . Ce n'est donc pas une « grande théorie unifiée » prétendant opérer une somme de toutes les connaissances, absolue, ce qui serait, pour Sean Saiter, une prétention absurde et irréaliste.

L’image de la spirale ascendante qui s'est imposée pour certains tenants de cette théorie, illustre en outre l'idée que, dans l’organisation des stades de conscience, chaque stade transcende les limites et intègre les qualités de ceux qui le précèdent. Cela dit, un stade de conscience prédomine toujours chez un individu et fait figure de centre de gravité. La spirale intègre un modèle de circularité et de linéarité.

Sean Saiter considère en outre que le message essentiel à retenir de la théorie intégrale est que la conscience humaine et l'humanité font actuellement face à une transition majeure. Pour cet auteur, les contributeurs contemporains les plus influents du champ sont Ken Wilber, Jean Gebser, Don Beck et Christopher Cowan (qui s'appuient tous deux sur le travail de Clare Graves), et Mark B.Woodhouse. À ces auteurs centraux, il faut ajouter au second plan Robert Kegan, Howard Gardner, James Mark Baldwin, Susan Cook-Greuter et Carol Gilligan...

La majorité de ces auteurs sont des psychologues. Saiter note que :

Le stade intégral La théorie intégrale postule l'existence d'un stade intégral, qui correspond à une forme de conscience en émergence actuellement. Cette forme de conscience, selon Saiter est .

Les termes utilisés pour la nommer varient d'un auteur à l'autre, ainsi, Gebser parle-t-il de mode integral-aperspectival, Wilber de mode « vision-logic », alors que Beck à la suite de Graves évoque un second tier (second cycle) et souligne que les individus à ce stade sont à la fois connectés à la souffrance du monde et soucieux d'eux-mêmes..

Développement

Jean Gebser Le mot intégrale a été employé assez tôt par Jean Gebser (1905-1973), un phénoménologue suisse qui a abordé l'histoire humaine comme une série de mutations de la conscience. Celui-ci commence par considérer que la conscience humaine est passée par des stades de pensée successif qu'il qualifie d'archaïque, magique puis mythique pour atteindre plus récemment le stade mental.. Il emploie alors le terme d'intégral pour décrire ses intuitions concernant la nouvelle évolution de la conscience humaine (mode de pensée), actuellement en phase d'émergence. Il a ensuite découvert des similitude entre ses idées et celles de Sri Aurobindo dont la conscience supramentale est comme sa conscience intégrale et aussi de Teilhard de Chardin avec le point Oméga. Dans son livre Origine et présent, Gebser précisera par la suite que les cinq structures de conscience (archaïque, magique, mythique, mentale et intégrale) sont présentes sous des formes soit saines, soit pathologiques, i.e. efficientes ou délétères .. Il a parfois qualifié le stade intégral d' a-rationnel, ce qui le place au-delà du rationnel sans être une régression vers l'irrationnel. Il s'agit de dépasser le dualisme, la règle du tiers exclu des cartésiens, pour retrouver l'unité. En cela, Gebser ne rejette pas la raison, il critique son inflation qui prétend en faire .. Sein Saiter attribue à Gebser une des premières mentions du fait que nous traversons actuellement une phase de mutation (qualifiée par Gebser de saut a-causal) vers la prochaine étape de notre développement collectif, thème repris plus récemment par Laloux.

Clare Graves Ce psychologue américain a cherché à la fois à développer une théorie valide de la personnalité et à décrire une personne accomplie. Il s’est basé sur une série d’entretiens (plus de 1000) où il a demandé à des étudiants de caractériser un individu « sain » et « accompli ». Il a ensuite catégorisé les conceptions de l’homme sain et accompli et a remarqué qu’elles semblaient s’ordonner selon un continuum, et en a tiré une échelle de développement. Graves est considéré comme le premier à avoir conceptualisé ce qui est devenu par la suite, la spirale dynamique. Il considère en outre que les stades d'évolution de la conscience correspondent à des évolutions dans le fonctionnement neuronal de l'homme..

Don Beck vignette|Les différents stades de la spirale dynamique selon la théorie intégrale, le livre de Laloux, Wilber. CC By SA M. Van Niel Le travail de Graves a été prolongé par deux élèves, Chris Cowan et Don Beck qui ont été proches de Graves durant les dernières années de sa vie. Ils ont intégré les stades proposés par Graves dans ce qui maintenant connu sous le nom de spirale dynamique (spiral dynamics en anglais, une traduction plus correcte serait « la dynamique spirale »). Les niveaux de la spirale ont été traduits sous forme de couleurs..

Le modèle de dynamique spirale permet selon Saiter de relier entre eux des sujets apparemment aussi différents que d’un côté les apports des grandes traditions de la sagesse éternelle et de l’autre des problèmes modernes complexes comme la dégradation de l'environnement et la nécessité d’une transition. En France, le modèle est relayé par Véronique Guérin et Jacques Ferber..

Sur suggestion de Clare Graves et afin de prouver l'efficacité du modèle pour traiter des problèmes concrets, Don Beck s'est particulièrement impliqué durant les années 1980-1990 dans le processus de transformation des rapports politiques en Afrique du Sud après la fin de l'apartheid. Il y a œuvré avec les dirigeants politiques, économiques, religieux locaux pour favoriser la réconciliation entre les communautés.... La théorie a également été mise à l'épreuve du concret en Palestine.

Ken Wilber Ken Wilber popularise la théorie intégrale en l'incluant dans une représentation du monde qui englobe ses dimensions matérielle et spirituelle. Dans deux livres à grand succès, il intègre les apports de Graves et d'autres psychologues développementalistes, ainsi que des penseurs issus de différentes traditions spirituelles, notamment orientales. Il ajoute à la spirale dynamique le modèle AQAL (All Quadrant - All Level - All lines, All states, & All types) qui pose pour principe que toute chose doit être appréhendée selon ses dimensions individuelle versus collective (axe haut-bas) et intérieur (caché, non accessible) versus extérieur (visible) et qu'en outre cinq éléments constituent les axes sur lesquels le développement est possible (niveaux, lignes, etc.), ce qui ouvre les perspectives de développement personnel, ouvrant aux individus la possibilité d'explorer et de développer systématiquement de multiples aspects d'eux-mêmes, tels que leur corps physique, leur intelligence émotionnelle, leur conscience cognitive, leurs relations interpersonnelles et leur sagesse spirituelle..

alt=Quatre quadrants intérieur versus extérieur et individuel versus collectif|vignette|Le modèle AQAL développé par Wilber (CC) BY SA Université du Nous Si on suit les quatre quadrants, il faut comprendre que, par exemple, les représentations mentales ressortent du quadrant supérieur gauche (individuel et intérieur), les normes sociales implicites du quadrant inférieur gauche (collective et intérieure) alors que les comportements manifestes sont sur le versant droit. Pour Wilber, du point de vue de l'évolution sociale, c'est quand la stabilisation à un niveau de développement de la conscience pose des problèmes qui ne peuvent plus être résolus à ce niveau que le stade suivant apparait, par nécessité et suivant en cela les impératifs d'adaptation continue. L'époque actuelle, arrivée à un cul-de-sac est confrontée à l'obligation de basculer vers le stade de développement suivant, le stade intégral. Le stade intégral (vision-logic) a pour particularité qu'il intègre les stades précédents en en conservant les apports, alors que jusqu'alors les stades étaient apparus en faisant disparaître progressivement les modes de pensée antérieures du champ de conscience. Ken Wilber souscrit pour une temps à la psychologie transpersonnelle, par la suite il quitte ce champ pour fonder la psychologie intégrale.

Susanne Cook-Greuter