Jean Charles Davillier, né le à Rouen et mort le à Paris, est un collectionneur, voyageur et écrivain français.
Issu d’une famille anoblie et initialement active dans les affaires, la banque et l’industrie, il se détourne de ces activités pour se consacrer aux arts décoratifs et constitue une importante collection, qu’il lègue aux musées du Louvre et de Sèvres. Il acquiert des objets et les étudie en profondeur, ce qui le place à la frontière entre le collectionnisme et l’histoire de l’art. Ses acquisitions et les ouvrages qu’il publie à ce sujet contribuent au développement de l'histoire des arts décoratifs au XIXe siècle.
Biographie
Jeunesse et formation Jean-Charles Davillier est scolarisé au collège Stanislas puis au collège Saint-Louis à Paris. Il est ensuite formé aux affaires comme commis auprès de ses oncles à Gisors, puis à la Banque de France à Paris, ce qui lui donne l’occasion de voyager à travers l’Europe. Il maîtrise plusieurs langues étrangères telles que l’anglais, l’italien et l’espagnol, une compétence très utile pour ses voyages.
Dès sa jeunesse, il manifeste un intérêt certain pour les objets anciens. Vivant des rentes issues de ses parts dans l’entreprise familiale, il peut se consacrer précocement à la constitution d’une collection et à des voyages d’étude. Selon son biographe Paul Eudel, sa première acquisition notable est une maquette en bronze du Persée tenant la tête de Méduse de Benvenuto Cellini.
Les débuts du collectionneur À partir des années 1840, Jean-Charles Davillier fréquente les ventes publiques et les antiquaires parisiens, et commence à constituer une collection d’objets d’art. Ses intérêts se précisent à la fin des années 1850 et dans les années 1860, lorsqu’il se spécialise dans la faïence méridionale française, en particulier la faïence de Moustiers. Cette activité s’inscrit dans une démarche à la fois collective et savante, menée en collaboration avec son frère Léopold et en lien avec des institutions, notamment le musée de la Manufacture de Sèvres.
Il voyage dans le Midi de la France afin de rencontrer les acteurs des anciennes manufactures, de recueillir des archives et d’acquérir des pièces anciennes, tout en contribuant à l’enrichissement des collections publiques. Ces travaux aboutissent à la publication en 1863 de son Histoire des faïences de Moustiers, dans laquelle il propose une première synthèse historique et une classification des productions méridionales.
Collection Jean-Charles Davillier a développé dans sa jeunesse un goût pour les antiquités alors qu'il fréquentait régulièrement les quais de Seine. Sa première acquisition était une maquette en bronze d'une sculpture de Benvenuto Cellini qui représentait le héros antique Persée tenant la tête de Méduse. Il fait son premier achat d'œuvre en vente publique vers 1846.
Néanmoins il développe ses goûts de collectionneur dans les années 1860. Il était particulièrement sensible aux périodes du Moyen Âge et de la Renaissance mais collectionnait également des objets d'autres périodes historiques. Sa collection était ainsi éclectique et composée de différents objets : faïences, céramiques, orfèvrerie, émaux, meubles, verres, tapisseries, broderies, tableaux, instruments de musique, sculptures, armes, manuscrits...
Pour construire cette collection, Davillier participait à des ventes publiques et il voyageait. Ainsi, il a acquis des œuvres lors de la vente de la collection d'un ami peintre Mariano Fortuny y Marsal entre le 26 et le . Auparavant, en , il avait voyagé à Ségovie pour rencontrer le marchand Nicolas Duque et lui acheter une tapisserie dite du Couronnement de la Vierge et datant de 1485.
La collection de Jean-Charles Davillier était une collection importante du car elle faisait partie des premières consacrées aux objets d'art du Moyen Âge et de la Renaissance. De plus, la place importante octroyée aux objets venus d'Espagne et aux œuvres issues du travail des arts du feu la singularisait.
Voyages en Espagne
Le voyage avec Gustave Doré
Genèse du projet Entre les années 1861 et 1862, le collectionneur Jean-Charles Davillier et l’illustrateur Gustave Doré voyagent tous deux en Espagne. Gustave Doré s’y était déjà rendu en 1855, accompagné de Théophile Gautier et de l'éditeur Paul Dalloz, mais l’artiste souhaitait y retourner aux côtés de son ami Charles Davillier, fin connaisseur de la péninsule. Ils empruntent un itinéraire similaire à celui d’Alexandre de Laborde en commençant par le village de La Junquera, avant de longer la côte levantine pour arriver en Andalousie. Ils visitent ensuite l’Estrémadure, Madrid, les deux Castilles, l’Aragon, Saint-Jacques-de-Compostelle, La Rioja, le Pays basque et Majorque.
Les publications vignette|Gustave Doré, Taureaux de combats conduits à Valence pendant la nuit, illustration pour L’Espagne, 1874. C’est également l'occasion de répondre à une commande du journal Le Tour du monde de Hachette. Leur voyage y est ainsi rapporté par Davillier sous forme de livraisons successives entre 1862 et 1873. Le récit compte parmi les premiers voyages inédits de la revue et rencontre un tel succès que l’éditeur Hachette publie L’Espagne en 1874, un ouvrage regroupant les textes du collectionneur, illustrés par 309 gravures sur bois d’après les dessins de Doré. Certaines de ces illustrations résultent d’observations directes et d’autres s’inspirent de gravures antérieures ou de photographies d’autres voyageurs.
Ces gravures composent la partie la plus importante de l'œuvre tauromachique de Doré dont les dessins, gravures et lithographie sur ce thème ont été réunis sous le titre La Tauromachie de Gustave Doré.
Les thématiques Au cours de cette expédition, Doré et Davillier veulent montrer une image authentique de l’Espagne. Ils dressent un inventaire des paysages et coutumes espagnols, mettant à l’honneur les fêtes populaires, les danses, les célébrations religieuses, les processions, la corrida, ou encore la musique.
Ils s’inscrivent toutefois dans un contexte littéraire et artistique dominé par l’orientalisme et le romantisme. La guerre d’indépendance, devenue un épisode fondateur de l’imaginaire romantique, et la volonté de s’éloigner des préceptes rationalistes des Lumières au profit de l’esprit médiéval, expliquent l’essor du voyage en Espagne au . Ainsi, Doré et Davillier s'intéressent particulièrement aux coutumes populaires pittoresques et aux monuments espagnols dans le goût du Moyen Âge.
Les Arts décoratifs espagnols Davillier est l’un des premiers spécialistes des arts décoratifs espagnols, alors peu étudiés. Ses séjours dans la péninsule lui ont permis de constituer une collection d'arts décoratifs ayant nourri son œuvre savante.
Il est à l’origine de plusieurs études pionnières sur les arts décoratifs hispaniques. En 1861, son étude des faïences hispano-mauresques à reflets métalliques fait date et popularise l’emploi du terme « hispano-mauresque ». Ce premier ouvrage s’inscrit dans son projet d’écrire une histoire de la céramique espagnole. En 1865, il rédige le premier article traitant des arts décoratifs espagnols dans la Gazette des Beaux-Arts, consacré à Niculoso Pisano, un peintre céramiste italien du XVe siècle. En 1878, il publie une note sur les cuirs de Cordoue. L’année suivante, dans L’Art, il signe un compte-rendu de l’exposition du Trocadéro de 1878 et publie Les arts décoratifs en Espagne au Moyen âge et à la Renaissance. Il y présente succinctement une histoire de l’art de l’orfèvrerie, des armes et des armures, de la sculpture (bois, bronze, ivoire, cire, terre cuite), des meubles et tissus, et enfin, de la céramique espagnole. Le contexte de production de ces œuvres est détaillé et illustré notamment par des exemples présentés lors de l’exposition du Trocadéro de 1878. Il dédie par ailleurs un ouvrage complet à l'orfèvrerie espagnole intitulé Recherches sur l'orfèvrerie en Espagne au Moyen âge et à la Renaissance, publié en 1879.
Collections de céramiques
Parmi ses collections d’œuvres d’art, Jean Charles Davillier développe un goût marqué pour la céramique et s’intéresse plus particulièrement aux productions des régions méditerranéennes.. Sa collection, particulièrement développée dans ce domaine, comprend des pièces exceptionnelles, parmi lesquelles figurent des majoliques du peintre céramiste Nicola da Urbino, ainsi que de rares exemplaires de porcelaines Médicis. Sa collection inclut également des œuvres contemporaines, telle qu’une pièce de Théodore Deck, qu’il lègue au musée de la Céramique de Sèvres.
Cet intérêt ne se limite pas à la collection de ces objets : Davillier contribue également aux recherches consacrées à la céramique, notamment en se rendant sur les lieux de production afin d’en étudier l’histoire. Il consacre plusieurs ouvrages à ce domaine, parmi lesquels : Histoire des faïences hispano-mauresques à reflets métalliques (1861), Histoire des faïences et porcelaines de Moustiers, Marseille et autres fabriques méridionales (1863)., Les Porcelaines de Sèvres de Mme du Barry d'après les mémoires de la Manufacture royale (1870) et Les origines de la porcelaine en Europe, les fabriques italiennes du au (1882).
Cette passion et son goût pour les céramiques de collection lui vaut la dédicace d'une polka intitulée Les Beautés céramiques par le compositeur Johann Strauss..
Outre ses recherches sur les céramiques espagnoles, il s’intéresse dans son ouvrage sur les origines de la porcelaine en Europe, aux autres centres italiens s’étant essayés à cette technique dès le . Il fait une somme des articles et ouvrages ayant mentionné des ateliers ayant développé ce matériau et évoque notamment le rôle de Pise. Toutefois les seules productions de porcelaine attestées à la Renaissance, dont des exemplaires sont connus à ce jour, sont les porcelaines Médicis.
Cet intérêt pour la céramique s’inscrit dans un engouement plus large du pour cet art, partagé par de nombreux collectionneurs et érudits, tels que Albert Jacquemart ou Jules Champfleury. Davillier entretient par ailleurs des relations étroites avec les directeurs successifs du musée de la Céramique de Sèvres, Denis Désiré Riocreux et Champfleury, institution à laquelle il lègue une part importante de ses collections.
Redécouverte des faïences de Moustiers En 1863, Jean Charles Davilliers publie son Histoire des faïences de Moustiers, ouvrage qui constitue un jalon dans la redécouverte de la manufacture de Moustiers-Sainte-Marie. Il contribue ainsi à aviver l'intérêt des collectionneurs et du public sur l'excellente qualité de ces faïences.. Il dédie ce livre à Denis Désiré Riocreux, premier à avoir identifié certaines pièces du musée National de la céramique comme étant des productions de cette ville, alors même qu’Alexandre Brongniart, son prédécesseur, n’en avait pas fait mention dans son Traité des Arts Céramique et des poteries : ; ; ., daté de 1844. Ces faïences étaient en effet mal attribuées aux manufactures de Marseille ou Rouen. Cette erreur avait été perpétuée par Louis-Alphonse Salvétat, qui publie une deuxième édition du Traité des arts céramiques avec la même erreur d'attribution ; et par Joseph Marriat dans son Histoire des poteries, faïences et porcelaines. Cité dans ...
Il s’attache ainsi à réattribuer ces céramiques et en retrace l’histoire chronologique et stylistique. Il identifie plusieurs manufactures actives à Moustiers au et au , onze au total en 1789. Il étudie notamment celle des Clérissy, pour laquelle il établit une chronologie particulièrement développée. Son analyse se fonde notamment sur un plat ovale peint par Gaspard Viry, actif au sein de la manufacture Clérissy, présent dans ses collections.