Le fiscus iudaicus (latin : fiscous ioudaïcous, hébreu : המס היהודי HaMas HaYehoudi, « [l']impôt juif ») est une capitation annuelle prélevée sur les Juifs dans l'Empire romain à partir de l'année 73 ap. J.-C.Il s'agit d'une mesure discriminatoire, visant à punir les sentiments nationaux et religieux des Juifs pour s'être opposés à Rome lors de la Grande révolteGeoffrey Wigoder (dir.), Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, Cerf-Laffont, coll. « Bouquins », 1996, p. 1225..
Histoire du fiscus iudaicus
Imposition des Juifs par Vespasien
Le fiscus 'i'udaicus est instauré par Vespasien vers la fin de la première guerre judéo-romaine, en 73, alors que le siège de Massada est en cours. Il s'agit d'une mesure de rétorsion envers les vaincus. Il a été imposé à toute la diaspora, non de manière purement arbitraire, mais parce que les offrandes envoyées par tous les Juifs ont continué à alimenter le temple durant la guerre, servant à financer la rébellion.
Cette institution est techniquement calquée sur celle du mahatsit hasheqel, l'impôt annuel d'un demi-sheqel prescrit par la Torah pour l'entretien du sanctuaireExode 30: 13 ; cf. Mishna Shekalim 1:1. Au vu de la centralité du Temple de Jérusalem pour l'ensemble des Juifs, il était versé par ceux de la terre d'Israël comme ceux de la diaspora. Après la destruction du Temple par les Romains, le mahatsit hasheqel aurait dû disparaîtreCf. Mishna Shekalim 8:8. Cependant, Vespasien ordonne qu'un impôt soit prélevé sur les Juifs, et eux seuls, pour la reconstruction puis l'entretien du temple de Jupiter capitolin à Rome, détruit pendant les conflits de l'année des quatre empereurs. Des sources rabbiniques suggéreront que ce fiscus (panier d'osier et, par extension, d'argent, désignant le trésor impérialDictionnaire Gaffiot, s.v. fiscus.) était un châtiment divin pour les Juifs qui avaient négligé le devoir du mahatsit hasheqel à l'époque du TempleMekhilta sur Yitro, XII. ; T.B. Ketoubot 66b.
À l'époque romaine, la monnaie grecque est la plus usitée en Judée ; l'impôt porte alors le nom de "δίδραχμον" (didrachmon, les deux drachmes) : c'est ainsi qu'il est signalé par les textes grecs, chez Dion Cassius ou dans le Nouveau-Testament. Le montant du fiscus est fixé à deux drachmesFlavius Josèphe, Guerre des Juifs VII. 6, § 6 ; Dion Cassius, LXVI. 7 (équivalant à huit sestercesJona Lendering, Fiscus Judaicus sur Livius.org). Un fonctionnaire nommé procurator ad Capitularia Judaeorum est chargé d'établir la liste des Juifs sujets à l'impôt«CIL» VI., N° 8604. Contrairement à la taxe payée pour le Temple de Jérusalem, qui ne concernait que les hommes âgés de 20 à 50 ans, le fiscus judaicus est imposé à tous les Juifs, hommes ou femmes, jeunes ou vieuxPeter Schäfer, Judeophobia : Attitudes toward the Jews in the Ancient World, Harvard University Press, 1998 , pp. 113-114. jusqu'à l'âge de 62 ans.
Cet impôt assure non seulement un revenu non négligeable à l'Empire mais est aussi une humiliation collective pour les Juifs et une entrave à leur prosélytisme : en effet, seul celui qui a abandonné le judaïsme en est exempté. L'idée également que l'impôt dû à Dieu aille à une divinité polythéiste, Jupiter Capitolin, est également pour les Juifs la plus forte humiliation.
Fiscus Judaicus ou didrachmon ? Comme l'a souligné Mireille Hadas-Lebel en 1990 dans sa thèse d'ÉtatMireille Hadas-Lebel, Jérusalem contre Rome, Cerf, Paris, 1990, pp. 229-238., le terme latin de "Fiscus" désigne non pas un impôt, mais un trésor. Pour preuve, l'un des fameux trésors de l'Empire se nommait le Fiscus, ce qui a donné le mot actuel du "fisc". Il semble alors que l'impôt ait gardé le nom de didrachmon, mais que Vespasien ait constitué une caisse spéciale, le Fiscus Judaicus, destiné à le recevoir.
Cet avis a été repris par Jérôme France FRANCE Jérôme, « Les catégories du vocabulaire de la fiscalité dans le monde romain », dans V. Chankowki et J. Andreau, Vocabulaire et expression de l'économie dans le monde antique, Ausonius, Bordeaux, 2007, pp. 333-368. en 2007.
Le fiscus sous Domitien
Domitien, fils de Vespasien et successeur de Titus, son frère aîné, fait appliquer l'impôt avec une rigueur extrême : il le généralise à tous ceux qui se conduisent more judaico (« à la façon des Juifs »), sans faire la différence entre de nombreuses pratiques juives et philosophiquesMax Rodin, The Jews among the Greeks and Romans, p. 333, Jewish Publication Society of America, Philadelphia, 1915, fait mener par le procurateur et ses agents des enquêtes généalogiques pour débusquer des « crypto-Juifs » et ne respecte pas la limite d'âge des 62 ans (Suétone se souvient avoir vu un homme de 90 ans dévêtu pour vérifier s'il n'était pas circoncis)Suétone, Domitien, § 12. Le satiriste Martial fait allusion à des Juifs qui tentent de cacher le signe visible de leur religion, VII, 82 et VII, 35..
Cette politique encourage un climat de délation et de chantage à Rome et dans l'ensemble de l'Italie, car l'accusation de judaïser est facile à porter et difficile à infirmer. De nombreuses victimes préfèrent s'arranger hors tribunal avec leurs adversaires, à des conditions souvent fort désavantageuses, encourageant par là-même les maîtres-chanteurs à poursuivre leurs pratiques.
Devenir du fiscus
Nerva, qui succède à Domitien, fait abolir cette campagne vexatoire, ce qui figure sur l'une des pièces de monnaie frappées lors de son règne (« Fisci iudaici calumnia sublata » - « Abolition des poursuites intentées au sujet de l'impôt sur les Juifs »). Cependant, l'impôt continue à être prélevé. Il est possible que Nerva l'ait restreint à ceux qui pratiquaient le judaïsme ouvertement, ce qui aurait alors marqué une étape dans la séparation des Juifs et des premiers chrétiensWylen, Stephen M., The Jews in the Time of Jesus : An Introduction, Paulist Press (1995), , Pp. 190-192 ; Dunn, James D.G., Jews and Christians : The Parting of the Ways, A.D. 70 to 135, Wm. B. Eerdmans Publishing (1999), , Pp. 33-34.; Boatwright, Mary Taliaferro & Gargola, Daniel J. & Talbert, Richard John Alexander, The Romans : From Village to Empire, Oxford University Press (2004), , p. 426.. Mais cela est discuté car cette séparation fut un processus lent et graduel et qu'il est possible que les chrétiens aient continué à payer l'impôt, au moins en Judée.
La date de l'annulation du fiscus iudaicus n'est pas connue avec exactitude et se situe sans doute au . Certains attribuent cette initiative à l'empereur Julien au Paul Halsall, Jewish History Sourcebook : Julian and the Jews, 361-363 CE, 1998, consulté le 29 mars 2010.
Mireille Hadas-Lebel interprète différemment la monnaie frappée par Nerva en 96, en regardant les écrits de certains auteurs. AppienAppien, Le Livre Syriaque, 50., en effet, dit qu'en Palestine, la capitation est plus importante que dans les pays voisins à cause des nombreuses révoltes de cette province. Origène, au , écrit : « Maintenant que les Juifs paient le didrachmon... »Origène, Epistula Ad Africanum, 14.. Selon Mireille Hadas-LebelMireille Hadas-Lebel, Jérusalem contre Rome, Cerf, 1990, p. 233., Nerva aurait donc absorbé le fiscus iudaicus dans l'habituelle capitation. Par là, il aurait mis fin à la différenciation entre Juifs et non-Juifs, et donc aussi aux poursuites occasionnées par cet impôt particulier, sans pour autant amoindrir les revenus de l'État. On notera toutefois que la "taxe juive" reste attestée à Edfou, en Egypte, vers 116. Ainsi, Martin Goodman a pensé que le fiscus iudaicus avait pu être aboli par Nerva et restauré aussitôt lors de l'adoption de Trajan, fils d'un général de Vespasien, comme son successeur. Mais cela ne semble pas avoir été suivi par les historiens.
Un équivalent du fiscus iudaicus fut réinstauré en Allemagne au , sous le nom d’Opferpfennig« Opferpfennig », article de la Jewish Encyclopedia., par les empereurs du Saint-Empire.
Influence du fiscus iudaicus sur les relations entre Juifs et chrétiens
Les premiers chrétiens payèrent eux aussi cet impôt, puisque les Romains, au début, considéraient le christianisme comme une secte juiveSelon Maurice Sartre, la superstitio judaica, pour les Romains, désignait aussi bien les juifs que les chrétiens. L'Orient romain, éd. du Seuil, 1991.. Il y eut quelque répit durant le court règne de Nerva. En 96, Nerva limita cet impôt à ceux qui pratiquaient ouvertement le judaïsme, ce qui en excluait les chrétiens et les judéo-chrétiens, du moins en principeWylen, Stephen M., The Jews in the Time of Jesus: An Introduction, Paulist Press (1995), , Pp 190-192 ; Dunn, James D.G., Jews and Christians : The Parting of the Ways, A.D. 70 to 135, Wm. B. Eerdmans Publishing (1999), , Pp 33-34.; Boatwright, Mary Taliaferro & Gargola, Daniel J & Talbert, Richard John Alexander, The Romans: From Village to Empire, Oxford University Press (2004), , p. 426.;. Toutefois, le christianisme n'obtint le statut de religion à part entière que lors de l'édit de Milan, en 313.
Notes et références
Source
Annexes
Bibliographie Louis H. Feldman, Jew and Gentile in the Ancient World: Attitudes and Interactions from Alexander to Justinian, Princeton University Press, 1993,
Heinrich Graetz, Histoire des Juifs, troisième période Solomon Grayzel, The Jews and Roman Law, Jewish Quarterly Review, 1968, 95 Peter Schäfer, Judeophobia : Attitudes toward the Jews in the Ancient World, Harvard University Press, 1998, Menachem Stern, Fiscus Judaicus, Encyclopedia Judaica (CD-ROM Edition Version 1.0). Ed. Cecil Roth, Keter Publishing House, 1997, Marius Heemstra, The Fiscus Judaicus and the Parting of the Ways, Tübingen: Mohr Siebeck, 2010 Mireille Hadas-Lebel, Jérusalem contre Rome, Cerf, Paris, 1990, . Jérôme France, « Les catégories du vocabulaire de la fiscalité dans le monde romain », dans V. Chankowki et J. Andreau, Vocabulaire et expression de l'économie dans le monde antique, Ausonius, Bordeaux, 2007, . Jonathan Bourgel, « Le Fiscus Judaicus, pierre de touche de l’identité juive », dans: D'une identité à l'autre ? : la communauté judéo-chrétienne de Jérusalem : 66 - 135, préface de Dan Jaffé, Le Cerf, coll. « Judaïsme ancien et Christianisme primitif », 2015, . James D.G. Dunn, Jews and Christians: The Parting of the Ways, A.D. 70 to 135, Eerdmans Publishing, Cambridge, 1999.
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