Jean-Pierre Taïeb Aïfa est un homme politique néo-calédonien, né le à Boghen dans la commune de Bourail sur la côte Ouest de la Grande Terre (Nouvelle-Calédonie). Maire de Bourail de 1977 à 2001 et de 2008 à 2014, descendant d'Algériens du Pacifique comme beaucoup d'habitants de cette commune rurale, et président de l'association des Arabes de la Nouvelle-Calédonie, il est surnommé « le Calife »« Les déportés Algériens de Nouvelle-Calédonie », La Voix des Opprimés, 26/05/2005. Il a pendant longtemps été une figure de l'autonomisme et d'une « troisième voie » entre les camps indépendantistes et loyalistes qui se partagent la vie politique locale depuis la fin des années 1970.

Un « broussard » aux origines multiples Jean-Pierre Aïfa provient d'une famille d'éleveurs « Caldoche » (natif de Nouvelle-Calédonie non mélanésien) de « Brousse » (les zones rurales, en dehors du Grand Nouméa), ou « broussarde », issue de la colonisation pénale. Il est le deuxième fils ainsi que le quatrième (et dernier) enfant de Taïeb Ben Assen, originaire d'El Eulma en Algérie française dans le département de Constantine (et dans l'actuelle wilaya de Sétif) condamné à la déportation, et de Jeanne Richard, fille de gendarme. Par sa mère, il a donc des origines métropolitaines et réunionnaises.

Ouvrier et syndicaliste, puis éleveur Employé à la fin des années 1950 comme monteur électricien sur le site de Yaté pour la Société Le Nickel (SLN), il participe très tôt aux principaux mouvements sociaux de l'époque qui vont aboutir à la création du régime accidents du travail et maladies professionnelles en 1957, plus important encore de la Caisse de compensation des prestations familiales et des accidents du travail (CAFAT, la Sécurité sociale locale) en 1958, ou encore des régimes de retraite et de prévoyance en 1961. En 1965, il participe avec d'autres meneurs ouvriers de la SLN dont Roland Caron, à la création du Syndicat des ouvriers et employés de Nouvelle-Calédonie (SOENC). Le , celui-ci s'unit à d'autres centrales syndicales, celles des dockers et de la manutention portuaire, pour créer l'Union des syndicats des ouvriers et employés de Nouvelle-Calédonie (USOENC). Il s'agit encore aujourd'hui de l'une des principales organisations ouvrières du Territoire.

Il connaît également une certaine carrière sportive en athlétisme à l'échelle régionale. Il remporte ainsi l'or en steeple aux Jeux du Pacifique Sud à Suva (Fidji) en 1963, terminant en 10 min 23 s 08 Palmarès des athlètes médaillés par discipline aux Jeux du Pacifique. Il avait toutefois été menacé d’une disqualification, les autorités fidjiennes l'accusant d'avoir gêné lors du franchissement d'une « rivière » son principal rival, arrivé deuxième, le Fidjien Viliame Saulekaleka : c'est l'intervention de ce dernier qui sauve finalement son titre, son adversaire estimant n'avoir en aucune manière été bousculé et que « Aifa était le meilleur »P. GUILLOT, « Fidji : Paul Zongo domine le champion du Pacifique Sud », Les Nouvelles calédoniennes, 15/04/2004.

Il finit par prendre sa retraite de la SLN et par quitter le milieu syndical pour s'installer en 1972 sur le terrain familial à Bourail comme éleveur. Il y possède du bétail, des moutons et des chevaux, organisant notamment des stages d'équitation sur son terrain au lieu-dit des « trous aux perruches » et prenant la présidence en de l'Unité néo-calédonienne de promotion et de sélection des races animales (Upra) équine« Jean-Pierre Aïfa président de l’Upra », Les Nouvelles calédoniennes, 26/04/2005 et cultive également de la pomme de terre. Mais il va surtout s'impliquer en politique, s'étant engagé en même temps que ses premiers combats ouvriers.

Carrière politique Un jeune dirigeant de l'Union calédonienne Il adhère dès 1959 à l'Union calédonienne (UC) du député Maurice Lenormand, grand parti majoritaire depuis sa création en 1953 qui milite alors, à travers son slogan « Deux couleurs, un seul peuple », pour un certain degré d'autonomie, le dialogue interculturel notamment entre Européens et Kanaks et pour la défense d'une amélioration des conditions de vie de ces derniers, le tout accompagné d'une forte influence des missions (catholiques ou protestantes) très importantes dans la société mélanésienne et des syndicats, et donc d'un discours teinté de démocratie-chrétienne. Jean-Pierre Aïfa est élu pour la première fois à l'Assemblée territoriale sous cette étiquette lors des élections du pour la (le Sud, à savoir Nouméa, Dumbéa, le Mont-Dore, Yaté et l'île des Pins), fidèle de Maurice Lenormand qui doit néanmoins se mettre en retrait et démissionner de tous ses mandats à la suite d'une condamnation judiciaire en 1964, il devient rapidement une figure majeure du mouvement. Au congrès de au Mont-Dore, qui voit le retour de Lenormand, il est élu secrétaire général de l'UC ce qui en fait l'un des trois personnages de têtes, aux côtés de l'ancien député et de son successeur Rock Pidjot. L'année 1971 fait néanmoins connaître également au parti ses deux plus importantes dissidences depuis 1960 : celle de mélanésiens de l'aile gauche emmenés par Yann Céléné Uregeï qui créent l'Union multiraciale, et celle de jeunes « Caldoches » de l'aile droite dirigés par Jean Lèques, Max Frouin ou Georges Nagle qui vont fonder le Mouvement libéral calédonien (MLC). Il doit également faire face à la montée en puissance durant les années 1970 d'une nouvelle génération de militants partisans de l'indépendance, à laquelle il est opposé, dont Jean-Marie Tjibaou, Pierre Declercq, François Burck ou Éloi Machoro.

Il est réélu à l'Assemblée territoriale lors du élections territoriales du , mais cette fois-ci dans la deuxième circonscription (à savoir la côte Ouest de la Grande Terre au nord de Dumbéa, ainsi que les îles Belep, Poum et Ouégoa). L'Union calédonienne perd lors de ces élections pour la première fois la majorité absolue tout en restant le premier parti du Territoire, avec 12 sièges sur 35. Ils doivent composer un temps avec l'Union multiraciale (5 élus) et le petit Mouvement populaire calédonien (MPC, centre gauche ouvriériste, 2 conseillers territoriaux), mais aussi avec l'opposition de droite.

Maire de Bourail et dissident de l'UC Il est élu maire de Bourail pour la première fois à l'occasion des élections municipales du . Il est réélu en 1983, 1989 et 1995. Sa réalisation reste la plus célèbre est la renaissance de la foire-exposition agricole et artisanale de Bourail, organisée une première fois le et réactivée dès 1977 : elle a lieu depuis lors chaque année lors du week-end de la semaine de l'Assomption sur l'hippodrome de Téné. Cette manifestation, considérée comme le plus grand évènement de la « Brousse », est célèbre pour son rodéo ainsi que sa fantasia que Jean-Pierre Aïfa mène lui-même.

Il accueille dans sa commune, au « Colisée » (le cinéma municipal), une réunion de l'Union calédonienne au cours de laquelle tenants de la ligne autonomiste (menés par Aïfa) et ceux de l'indépendance (derrière Jean-Marie Tjibaou, Gabriel Païta ou Éloi Machoro) s'opposent violemment. Jean-Pierre Aïfa reproche notamment l'exclusion l'année précédente des maires de Païta Raymond Hénin et de Thio Roger Galliot, ce dernier ayant notamment été ainsi sanctionné en pour avoir rejoint le Comité d'action contre l'indépendance (CACI) du chef Gustave Kataoui de Canala. La ligne indépendantiste semblant l'emporter (sans que la prise de position soit encore officielle, cela ne venant qu'au congrès du ), Jean-Pierre Aïfa décide de démissionner du mouvement le , suivant en cela plusieurs autres élus territoriaux arrivés en politique en même temps que lui (dont son ancien compagnon de lutte syndicale, Roland Caron). À l'approche de nouvelles élections territoriales, il crée avec d'autres dissidents son propre parti autonomiste mais anti-indépendantiste : l'Union de Nouvelle-Calédonie (UNC). Il obtient lors du scrutin du deux sièges sur 35 tandis que l'Union calédonienne (9 élus) perd son statut de premier parti néo-calédonien au profit du nouveau grand mouvement créé pour fédérer les anti-indépendantistes à droite et au centre droit, le Rassemblement pour la Calédonie (RPC, 12 conseillers) de Jacques Lafleur, fils de l'ancien sénateur RI Henri Lafleur, un opposant de longue date à la domination du « parti à la croix verte ».

Le faiseur de majorités L'UNC et d'autres petits mouvements s'associent d'ailleurs au RPC pour former une coalition non-indépendantiste, du moins jusqu'à son affiliation au Rassemblement pour la République (RPR) métropolitain de Jacques Chirac et sa transformation en Rassemblement pour la Calédonie dans la République (RPCR) le . Ils votent la motion de censure contre le conseil de gouvernement d'André Caillard le , et se rapprochent de dissidents « giscardiens » du Rassemblement emmenés par le sénateur Lionel Cherrier. Passant désormais un accord avec l'Union calédonienne qui retrouve le contrôle de l'exécutif, Jean-Pierre Aïfa est élu président de l'Assemblée territoriale le .

Mais les deux nouveaux blocs dominants se mettant en ordre de bataille pour les élections territoriales anticipées du (avec la création le d'un Front indépendantiste autour de l'UC et de Jean-Marie Tjibaou), les petits mouvements centristes et autonomistes décident de faire de même pour exister et pouvoir proposer une alternative à cette logique bipolaire. Le , l'UNC d'Aïfa, le Parti républicain calédonien (PRC) tout juste créé par Lionel Cherrier pour y réunir ses partisans et faisant échos au Parti républicain héritier des Républicains indépendants de Valéry Giscard d'Estaing, les gaullistes orthodoxes locaux de l'Union démocratique (UD) de Gaston Morlet mais aussi des partis sans élus comme le Mouvement wallisien et futunien (MWF) d'Epifano Tui ou Avenir jeune Calédonie (AJC) de Jean-Paul Belhomme et Willy Porcheron, s'unissent au sein d'une Fédération pour une nouvelle société calédonienne (FNSC). Ses dirigeants sont Lionel Cherrier, Jean-Pierre Aïfa et l'historien du bagne Louis-José Barbançon.

Ne présentant des listes que dans deux des quatre circonscriptions, le Sud (menée par Lionel Cherrier) et la côte Ouest (derrière Jean-Pierre Aïfa), elle crée alors la surprise en obtenant un score particulièrement important et en démontrant sa position de politique du Territoire avec en tout voix (17,82 % des suffrages) et 7 élus sur 36 (elle arrive en deuxième position dans le Sud derrière le RPCR mais devant le FI, avec votes, 26,51 % des voix et 5 sièges sur les 17 à pourvoir). Surtout, elle devient un allié incontournable pour la formation de toute coalition gouvernementale, ni le RPCR (40,24 % des suffrages, 15 sièges), ni le FI (34,43 %, 14 élus) n'obtenant de majorité absolue Publication des résultats des élections territoriales du juillet 1979 (p. 758), JONC n°6003, 13/07/1979.