Francesco Pazienza, né le à Monteparano (province de Tarente, Pouilles) et mort le à Sarzana (province de La Spezia, Ligurie), est un homme d'affaires italien, ex-officier du SISMI, les services de renseignement de l'armée, et qui a également travaillé pour le SDECE puis la DGSE française, ainsi qu'occasionnellement pour la CIA. Il fut à la tête du Super-SISMI en 1980.

Il est impliqué, de près ou de loin, dans de nombreuses affaires des années de plomb, entre autres l'attentat de Bologne de 1980, qui fait 85 morts, ou les négociations avec la Camorra lors de l'enlèvement de Ciro Cirillo en mai-.

Condamné en 1982 pour avoir instrumentalisé des secrets d'État "Tale of Intrigue: How an Italian Ex-Spy Who Also Helped U.S. Landed in Prison Here", Wall Street Journal, 7 août 1985. et en 1993 pour son implication dans le scandale de la Banco Ambrosiano Olivetti Chief Convicted in Bank Scandal, The Guardian, 17 avril 1993, il a obtenu une libération conditionnelle en , devenant assistant volontaire public à Lerici "Faccenderie Pazienza Volontario Pubblica Assistenza Lerici", ANSA, 17 avril 2007. Par la suite, il est de nouveau devenu consultant, travaillant pour des contrats en Afrique Milena Gabalenni, "Io, Gelli e la strage di Bologna" Ecco le verità della super-spia, La Repubblica, 30 janvier 2009..

En tout, il a été condamné à 13 ans de prison, 10 pour obstruction à la justice dans le cadre de l'attentat de Bologne, et 3 pour le krach de la Banco Ambrosiano et association de malfaiteurs. Francesco Pazienza est aussi lié aux services secrets d'Amérique latine, et un ami de Manuel Noriega, le baron de la drogue du Panama.

Biographie

Des services secrets franco-italiens à la cavale

Venant de la petite noblesse italienneFabrizio Calvi et Olivier Schmidt (1988), Intelligences secrètes. Annales de l'espionnage, Hachette, 1988, portrait succinct de Pazienza 291., Francesco Pazienza obtint un diplôme de médecine à l'Université de Rome ; amateur de plongée sous-marine, sa thèse de doctorat portait sur l'immersion en grandes profondeursFabrizio Calvi et Olivier Schmidt (1988), Intelligences secrètes. Annales de l'espionnage, Hachette, 1988, portrait succinct de Pazienza 87-90. Il parle cinq langues. Selon la CIA, il crée en 1969 Edilsub Services, une firme modeste consacrée aux travaux sous-marins, qui ne dura guère. Il fonde alors Coiper Spa, qui s'occupe de la manutention des navires, mais qui ne marche pas non plus, et part alors en France, en 1971.

Il y travaille à la Compagnie maritime d'expertises puis à la Cocéan, une société océanographique. Selon lui, il aurait été employé par le commandant Cousteau ; son père, propriétaire d'Usea, une société d'appareillage de plongée, travaillait bien avec celui-là.

C'est à cette époque qu'il aurait rencontré Alexandre de Marenches, le directeur du SDECE, l'ancêtre de la DGSE, ainsi que son chef de cabinet, Michel Roussin. Marenches affirmera par la suite avoir rencontré Pazienza au début des années 1980. Ainsi, Pazienza, devenu consultant, devint honorable correspondant du SDECE dans les années 1970. Il est expert financier pour la firme Interfininvest, du milliardaire Akram Ojjeh (intermédiaire pour les contrats d'armement entre Paris et Riyad), puis s'associe avec l'homme d'affaires Robert Armao. Parallèlement, il est consultant pour Lhor, Italsat, Air liquide, etc. Il joue aussi l'intermédiaire pour le milliardaire grec Ghertsos.

Il effectue alors plusieurs missions, rencontrant Khadafi à Malte pour le compte de Rome, ou Yasser Arafat en tant qu'émissaire du Vatican. Il est en contact aussi bien avec Marcinkus, qui présida la Banque du Vatican (l'IOR), qu'avec Silvestrini, chargé des affaires étrangères, et intime avec l'éditeur de L'Osservatore Romano ( jusqu'en 1978) ou l'ambassadeur du Vatican à l'ONU. De l'autre côté, il fréquente la Camorra et la mafia sicilienne, s'affichant à Rome à côté de son ami Domenico Balducci, chef de la bande de Magliana.

Lors de l'enlèvement d'Aldo Moro, en , il collabore avec la CIA.

Le Billygate et l'élection de Reagan

Engagé en 1979 par le SISMI, Francesco Pazienza devint, à 35 ans, l'assistant de son directeur, le général Giuseppe Santovito, et développe à l'intérieur de celui-ci un service secret parallèle, le « Super S », dirigé par lui et quatre autres responsables ; il racontera cela aux juges plus tard. Le Super S aurait travaillé en France, en Italie, en Suisse, aux États-Unis, et dans plusieurs pays du Moyen-Orient (Liban, Arabie saoudite, Maroc). Il déclara en 2009 avoir rencontré Santovito par son neveu, l'ingénieur Luciano Berarducci.

Il recrute alors le directeur du Washington Quarterly, Michael Ledeen, rencontré à New York à l'été 1980, et présenté par Santovito. Avec Ledeen, il monte le « Billygate », qui conduit le frère du président Jimmy Carter à être accusé d'avoir reçu des fonds de la Libye. Ce scandale, monté avec l'aide du SISMI qui s'efforce de rassembler les informations sur Billy Carter, contribua à l'échec de Carter lors de la présidentielle de novembre 1980. Il piège Billy Carter, qui aurait rencontré Georges Habache, le fondateur du FPLP, lors de l'anniversaire de la révolution libyenne, en obtenant que le journaliste Giuseppe Settineri fasse une interview de l'avocat Michele Papa, et acquérant aussi une photo des festivités par l'intermédiaire de Papa et de , le chef des « Affaires réservées » du ministère de l'Intérieur italien. Lorsque La Repubblica lui demande, en 2009, si le Ministère de l'Intérieur italien avait donc interféré avec les élections dans un pays allié, il répond affirmativement, ajoutant que, même sans cette affaire, Carter aurait été défait.

Pazienza connaissait déjà Alexander Haig, chef de SACEUR (l'OTAN en Europe) et qui devint, en 1981, secrétaire d'État, avec Michael Ledeen comme conseiller spécial. Pazienza déclara plus tard que Ledeen, Z-3 au SISMI, aurait reçu plus de du SISMI en 1980 ou 1981.

Selon l'ami de Pazienza, , des Affaires réservées, après l'élection de Reagan, une période d'intermède vit l'ambassadeur Richard Gardner et la CIA se faire court-circuiter par Pazienza et Michael Ledeen, qui furent, pendant ce « curieux vide », les intermédiaires entre la classe politique italienne et WashingtonFabrizio Calvi et Olivier Schmidt (1988), Intelligences secrètes. Annales de l'espionnage, Hachette, 1988, portrait succinct de Pazienza 91-97. Les deux hommes organisent des voyages: ainsi, Pazienza prend-il en charge le président de la DC, Flaminio Piccoli, lors de son séjour à Washington début 1981, et lui fait rencontrer Alexander Haig, tout juste nommé secrétaire d'État.

Selon l'ex-secrétaire de Pazienza, Placido Magri, c'est en fait le général Santovito qui ordonna à Pazienza de préparer le terrain aux États-Unis, voyage au cours duquel Pazienza aurait dépensé (sur les fonds du SISMI) plus de 40 millions de lires (). Toujours selon Magri, il aurait aussi profité de l'occasion pour trafiquer de la cocaïne.

L'enlèvement de Ciro Cirillo

À la demande, dit-il, de Flaminio Piccoli, Francesco Pazienza joua un rôle clef lors de l'enlèvement de Ciro Cirillo, gouverneur démocrate chrétien de la Campanie (région de Naples), entre mai et , en agissant comme intermédiaire entre les milieux de la DC, le SISMI et Raffaele Cutolo, le parrain de la Camorra alors emprisonné, ainsi que son bras droit, Vincenzo Casillo, afin de négocier sa libération auprès de la colonne des Brigades rouges dirigée par le criminologue Giovanni SenzaniFabrizio Calvi et Olivier Schmidt (1988), Intelligences secrètes. Annales de l'espionnage, Hachette, 1988, chap. V, 98Philip Willan (2002), Puppetmasters: The Political Use of Terrorism in Italy (2002), 326-335.

Selon Fabrizio Calvi et Olivier Schmidt (1988), l'enquête ultérieure révéla que les services secrets, dont Francesco Pazienza, avaient récupéré lors de l'opération presque autant d'argent que la rançon versée, qui se serait élevée à plus de 3 milliards de lires; la moitié aurait été détournée par le ministre de la Défense et trois chefs du SISMI, le général Pietro Musumeci, le général Santovito et Pazienza.

La journaliste Milena Gabalenni (2009), de La Repubblica, affirme cependant que la rançon s'élevait à 1,5 milliard de lires, que les BR en auraient reçu , et que les derniers auraient été, selon la rumeur, empochées par Pazienza.

Ce dernier raconta lui-même une partie de cet épisode dans un livre de 1999 intitulé Le Désobéissant Francesco Pazienza, Il Disubbidiente, Longanesi, Milan, 1999, pp. 177-184., bien qu'il continue à nier, en 2009, avoir touché quelque chose.

P2 et la chute de Pazienza, agent de la DGSE

Tout comme son supérieur Santovito, Francesco Pazienza travailla au SISMI jusqu'à ce qu'éclate le scandale de Propaganda Due (P2), la loge secrète néofasciste de Licio Gelli, en 1981. Bien que son nom ne figure pas sur la liste (partielle) des piduistes, celle de Santovito y est bien. De plus, Fabrizio Calvi et Olivier Schmidt (1988), qui rapportent cette information, ajoutent ailleurs que la carrière de Pazienza au sein de P2 fut « fulgurante », passant du premier grade maçonnique au troisième entre mars et Fabrizio Calvi et Olivier Schmidt, Intelligences secrètes. Annales de l'espionnage, Hachette, 1988, 78. La journaliste Milena Gabanelli (2009) le décrit aussi comme « bras droit de Licio Gelli ».

Le scandale P2 force Francesco Pazienza à démissionner officiellement du SISMI en . Il devient alors collaborateur de Roberto Calvi, le « banquier de Dieu », qu'il avait rencontré lors d'une réunion du FMI à Washington, en 1978. Calvi pense en effet se servir de ses contacts auprès de l'administration Reagan.

Avec l'assassinat de Calvi, retrouvé mort à Londres en , le scandale concomitant de la Banco Ambrosiano, et une inculpation de détournement des enquêtes judiciaires concernant l'attentat de Bologne de 1980, Pazienza entra en cavale. Son dossier disparut alors des bureaux du SISMI.

Arrivé aux États-Unis, menacé de mort, il fit l'objet d'une requête d'extradition en 1984, mais ne sera arrêté que le "Italy's No. 1 Fugitive Arrested by Customs Agents", Associated Press, 4 mars 1985. "Former Italian Spy Loses First Round in Extradition Case", Wall Street Journal, 12 septembre 1985..

De sa prison américaine, il parle, pour sauver sa vie, et révèle ainsi que le Vatican a détourné une bonne partie du 1,3 milliard de dollars parti en fumée lors de la faillite d'Ambrosiano. Sommes qui ont financé Solidarnosc en Pologne, l'IRA en Irlande et des groupes intégristes latino-américains, ennemis de la théologie de la libération. Les informations de Pazienza permettront à la justice italienne de réclamer au Vatican l'extradition de Marcinkus, qui s'enfuit aux États-Unis. En 2009, il déclara avoir lui-même transmis 4 millions de dollars, provenant d'un compte mixte du Crédit suisse appartenant à l'IOR et à la Banco Ambrosiano, à Solidarnosc pour financer la grève.

Après une procédure d'appel, il fut extradé le "Pazienza Extradited", Financial Times, 20 juin 1986.. L'arrêt du procès de la chambre criminelle de Rome, du , affirme qu'à cette date, Pazienza travaillait toujours pour la DGSE. Après interrogation, il est mis en liberté provisoire en .

Le , les États-Unis, qui n'avaient accordé l'extradition que pour l'affaire Ambrosiano, autorisent la justice italienne à poursuivre Pazienza dans le cadre de l'enquête sur l'attentat de Bologne : il est immédiatement arrêté. Il menace alors, via presse interposée, Reagan et Al Haig de révéler des informations sur des « assassinats politiques » hors d'Italie.

Mehmet Ali Ağca et la « piste bulgare » dans la tentative d'assassinat du Pape

Après la tentative d'assassinat de Jean-Paul II du 13 mai 1981, Francesco Pazienza prétend qu'avec Alexandre de Marenches, chef du SDECE, il aurait informé le Vatican, six mois auparavant, que l'URSS préparait cet assassinat. Marenches confirma ces déclarations.