La Bencao gangmu (), La matière médicale classifiée est une pharmacopée écrite au par Li Shizhen (1518-1593), un médecin naturaliste chinoisle titre signifie , voir section « La nouvelle classification ». Selon la romanisation de l'EFEO le titre est Pents'ao kangmou., et publiée la première fois en 1596, après sa mort. C’est probablement la description la plus connue et la plus respectée de la pharmacopée traditionnelle chinoise. thumb|upright=0.8|Préface du Ben cao gangmu Elle se place dans la perspective de la longue et riche histoire des matières médicales (bencao) chinoises, qui a ressemblé au cours des siècles des informations sur l’utilisation médicinale des substances naturelles minérales, végétales et animales. Au cours des seize siècles de son déroulement, on mesure le progrès important des connaissances accompli mais il était inévitable que leur processus de production par accumulation continue et non exclusive sur tant de siècles, conduise à des ouvrages lourds de répétitions et de contradictions. Li Shizhen en réorganisant ce corpus suivant un système de classification clair et explicite, donnera avec la Bencao gangmu une œuvre majeure qui sera considérée comme le point culminant, le climax de ce qui peut être fait avec la méthode traditionnelle de compilation.

Li Shizhen organise toutes les substances médicinales en un système de classification hiérarchique constitué de 16 sections (bu), 60 catégories (lei), et environ (zhong). Chaque notice sur une substance médicinale est très bien structurée suivant un plan type. Pour organiser les myriades de choses, il avait certainement en tête une scala naturae, allant des airs, eaux aux minéraux, puis des petites aux grandes plantes, aux invertébrés, vertébrés, mammifères et finalement l’homme – du plus modeste au plus haut. Cette classification est l’innovation principale de Li Shizhen mais ne constitue en rien une taxonomie moderne des genres naturels.

L’autre apport important de Li Shizhen, est de compléter les informations médicales par des informations d’histoire naturelle. Il donne quantité de renseignements philologiques, historiques, des descriptions assez précises des plantes et des animaux collectées dans les encyclopédies agricoles et horticoles et même des grands classiques. La Bencao gangmu, est l'ouvrage le plus accompli, après la Zheng lei bencao de Tang Shenwei, publiée après sa mort, en 1108, combinant la pharmacopée et l'histoire naturelle.

Dans chaque notice d’une matière médicinale, après avoir cité plusieurs auteurs anciens, Li Shizhen donne en général ses propres recommandations. Le plus souvent, il rajoute une opinion à d’autres opinions, sans aucune analyse critique. Parfois cependant, il corrige un auteur ancien sur un point de description botanique ou philologique ou essaie de concilier des opinions différentes en les contextualisant. Au besoin, il fait appel à sa propre expérience de praticien médical, donnant l’exemple de patients guéris par sa prescription. Enfin quand, il ne peut s’appuyer sur les anciens textes, il fait appel à des concepts de la pensée médicale naturaliste, comme la théorie des correspondances, pour justifier un traitement.

Dans la Bencao gangmu, Li Shizhen affiche une conviction ferme dans l’unité et la régularité de la nature, et un grand respect de la tradition mais sans soumission inconditionnelle. Cependant il reste prisonnier du contexte culturel du début de la pharmacopée chinoise, très marquée aux premiers siècles par le milieu des alchimistes taoïstes chercheurs d’immortalité, des fangshi, possesseurs de recettes et méthodes plus ou moins magiques. Il semble très bien s’accommoder de la thérapie démonologique du Shennong bencao jing (selon l’expression de Unschuld) et de la pensée magique en général, en procédant à une naturalisation des esprits/démons (gui 鬼). Il les traite de manière semblable aux facteurs pathogènes naturels comme, le vent ou le froid et il explique leurs actions pathogènes par les mouvements du qi, les interactions yin-yang ou la théorie des correspondances systématiques du Huangdi neijing. Pour les médecins, les esprits (gui) font partie du monde naturel, et savoir comment vivre avec eux et s’en protéger (quand c’est nécessaire) relève d’une bonne pratique médicale.

Cette tradition médicale des bencao est toujours vivante de nos jours, non seulement en Chine mais aussi ailleurs dans le monde. Alors qu’en Europe, le travail d’analyse chimique des substances médicinales par les apothicaires a permis à partir du , d’extraire les principes actifs des drogues et de passer de la digitale à la digitaline puis de manière générale, des herbes médicinales aux médicaments modernesLes trois figures importantes sont: Hieronymus Brunschwig 1450-1512, l’apothicaire de Strasbourg, qui développe des techniques de distillation pour extraire de la matière médicale la partie pure, thérapeutiquement efficace (appelé plus tard les principes actifs des plantes médicinales). Paracelse 1493-1541, le médecin et philosophe suisse, qui ouvre la voie de l’analyse réductionniste des maladies, et de l’usage thérapeutique des principes actifs des substances extraits par voie chimique. Puis Étienne de Clave 1587-1645, un chimiste médecin célèbre pour avoir annoncé vouloir réfuter la physique d’Aristote par les moyens de la chimie.. La constitution de la pharmacognosie moderne a conduit à la relégation de l’herboristerie à la marge de la médecine.

La riche tradition des pharmacopées chinoises Quand au , Li Shizhen entreprend son projet de répertorier toutes les matières médicales connues, il se place d’emblée dans la longue tradition des ouvrages de matières médicales (en chinois bencao 本草) qui perdure depuis un millénaire et demi. Ces corpus de substances naturelles minérales, végétales et animales, sélectionnées empiriquement par les soignants pour traiter les diverses maladies, n’ont pas été conçues dans le cadre des premières théories médicales (utilisant strictement les principes du Huangdi Nei Jing par exempleComme en Europe, au premier siècle, Dioscoride a écrit sa Materia medica indépendamment de la médecine hippocrato-galénique grecque, qui lui, préfère recourir à l’acupuncture), bien qu’elles soient très marquées par le contexte culturel de leur époque.

L’acupuncture et la théorie médicale du Huangdi Nei Jing sont restées une facette isolée de la culture médicale et en tout cas séparée de la tradition des bencao, jusqu’aux s. C’est la thérapie des apothicaires qui a constitué le pilier central de la pratique médicale chinoise jusqu’à nos jours (Unschuld, 2021). Shennong bencao jing, la matière médicale princeps Les rédacteurs de la première matière médicale, le Shennong bencao jing 神农本草经 (abréviation Benjing 本经 , réalisé à un moment entre le premier siècle avant l’ère commune et le premier siècle aprèsabr. A.D. : Anno Domini soit Ap. J.-C., ont manifestement été influencés par les fangshi (spécialistes des techniques pour atteindre l’immortalité), mouvance qui plus tard deviendra celle des alchimistes taoïsants. Les traces culturelles de ce milieu se retrouvent dans le vocabulaire des fonctions des drogues, comme les expressions 不老 bulao , 神仙不死 shenxian busi , 延年 yannian , 轻身 qingshen (comme celui d'un immortel capable de voler), autant de formules évoquant les pratiques alchimiques d'adeptes qui cherchaient à prolonger la vie et à atteindre l'immortalité. D’après une statistique de Unschuld sur le Benjing, 30 % des drogues 轻身 qingshen, essentiellement des drogues de catégorie supérieure (70 % d’entre-elles). Deux autres courants de pensées (paradigmes) de cette époque ont aussi eu leur influence. La communauté taoïstes des Cinq boisseaux de riz (Wudoumi dao 五斗米道) avait aussi développé une doctrine selon laquelle les maladies étaient causées par des démons (gui 鬼) alors que la conception naturaliste du milieu médical voyait leur origine dans un souffle pathogène (xieqi 邪气) pouvant provenir d'une cause naturelle (excès de vent, de froid, de chaleur, d'humidité 风寒署湿). Environ 15 % des notices sur les drogues mentionnent la nécessité de « tuer » ou « chasser » les démons, selon Unschuld.

Toutes ces influences culturelles se manifestent dans le vocabulaire de toutes les notices sur les drogues.

Les drogues du Benjing sont classées en trois catégories : les remèdes de catégorie supérieure qui ne sont pas destinés à soigner mais à rester en bonne santé, voire à allonger la vie pour atteindre l’immortalité. Les drogues de catégorie inférieure ont au contraire une puissante action thérapeutique sur l’organisme, ce sont des poisons à utiliser à doses contrôlées. Celles de catégorie intermédiaire possèdent les deux fonctions.

La Shennong bencao deviendra l'étude princeps de laquelle procéderont tous les autres bencao.

Une très riche tradition de bencao s’établit au cours des siècles suivants, qui voulait que les nouvelles œuvres reprennent tels quels les anciens contenus. Les nouvelles formules thérapeutiques et les nouveaux commentaires étaient ajoutées aux anciens sans chercher à éviter les incohérences (Unschuld, 1986). Les compilations procédaient par accumulation non exclusive d'informations, suivant l’expression de Frédéric Obringer.

Trois étapes importantes du développement des bencao

Nous allons passer rapidement en revue les trois grandes étapes de la longue et riche histoire des bencao qui précèdent l’époque de Li Shizhen. Elle produisit un nombre substantiel d’ouvrages de materia medica, sans équivalent en Europe durant la même époqueD’après l’historien Georges Minois . Dans le premier chapitre de son ouvrage, Li Shizhen donne la liste des 40 principaux bencao qu’il a utilisé (lidai zhujia bencao 歷代諸家本草, les bencao des auteurs historiques).

thumb|Tao Hongjin

1) La première compilation importante du Shennong bencao jing fut celle du grand maitre taoïste Tao Hongjing 陶弘景 456-536. Dans son Shennong bencao jizhu 神农本草集註 , il reprit les 365 notices du Shennong bencao de son époque et y rajouta 365 nouvelles drogues. Les 365 notices d’origine sont à l’encre rouge, les autres à l’encre noire. Il dédia son travail aux praticiens de l’alchimie et de la médecine.

Il révisa la structure tripartite du Benjing et organisa les remèdes suivant la nature des substances : les jades et pierres (yushi), les herbes (cao), les arbres (mu), les fruits (guo), les légumes (cai), les grains (mishi), et les créatures (chongshou).

2) En 659, sous la dynastie Tang, la Xinxiu bencao 新修本草 marque la seconde expansion importante du Shennong bencao. Pour compléter l’œuvre de Tao Hongjing, une commission de compilateurs officiels nommée par la cour impériale de la dynastie Tang donnèrent l’ordre d’envoyer à la capitale Chang'an des spécimens et des comptes-rendus de drogues. Ils présentèrent 850 drogues dont 735 d’entre-elles provenaient de Tao Hongjing. Les monographies de ces dernières reprenaient entièrement l’original. L’innovation principale par rapport à Tao Hongjing consiste en l’introduction d’illustrations (yaotu) accompagnées de leurs commentaires. Pour Needham . Mais la pharmacopée de Nuremberg demandait une stricte adhésion aux règles d’usage des drogues, remarque Paul Unschuld.