Le Concerto pour piano en sol mineur, 40, est le quatrième et dernier concerto pour piano et orchestre de Sergueï Rachmaninov. Écrit en 1926 aux États-Unis mais déjà commencé en Russie avant la révolution d'Octobre, la partition a été reprise par le compositeur en 1928, puis en 1941 : jugé trop long par Rachmaninov à la lecture du conducteur, il l'amputera d'une centaine de mesures, ce qui nuira certainement à l'unité de l'œuvre. Elle est dédiée au compositeur et pianiste russe Nikolaï Medtner.

Ce concerto est sûrement le moins connu de ceux qu'a écrits Rachmaninov, mais il est régulièrement joué en Russie. Il y aurait plusieurs raisons pour ce délaissement. La structure même du concerto a été critiquée pour être décousue et difficile à assimiler à la première écoute (voir les critiques de l'époque) : dans les premier et troisième mouvements s'enchaînent des cadences et des passages virtuoses ; seul le deuxième (Largo) montre un thème, un simple motif de quatre notes, encore qu'il soit proche du Concerto pour piano en la mineur de Robert Schumann. En outre, le quatrième concerto fait partie des dernières œuvres de Rachmaninov, marquées par des chromatismes audacieux et l'influence du jazz.

Comme les trois autres concertos de Rachmaninov, le Quatrième Concerto comporte trois mouvements et son exécution dure environ vingt-cinq minutes : I - Allegro vivace (sol mineur) II - Largo (do majeur) III - Allegro vivace (sol mineur → ré bémol majeur → sol majeur)

Historique Composition Inquiété par la révolution d'Octobre, Rachmaninov décida de quitter la Russie avec sa femme et ses deux filles le , prétextant un concert à Stockholm. Il ne reverra jamais son pays natal. Durant cet exil, il était hors de question pour Rachmaninov de composer avec une famille à nourrir. Rachmaninov avait beaucoup composé en Russie (près de 40 opus) et le quatrième concerto devait être sa première œuvre « américaine » ; mais les exigences d'une carrière de pianiste ont forcé Rachmaninov à reculer la composition du concerto pendant près de dix ans.

À Dresde, où il a beaucoup composé dans le passé, Rachmaninov songe à composer de nouveau. Il écrit dans une lettre à Nikolaï Medtner, dédicataire du concerto : . Après huit ans de tournée, il arrête les concerts en 1925 pour se consacrer à son quatrième concerto. Une partie du travail avait été commencée vers 1911 avec la troisième étude-tableau qui, retirée de la publication et publiée à titre posthume, fut réutilisée dans le Largo. Mais ce sont surtout les esquisses commencées en Russie et emportées à son départ de Russie qui en constituent l'ébauche. De plus, si à l'époque où il écrivit sa cadence pour la Rhapsodie hongroise de Liszt la composition n'était pas à l'ordre du jour, des esquisses du finale du concerto figurent au dos de ce manuscrit.

Bien qu'il ait eu un bon départ pour l'écriture de son œuvre, Rachmaninov a été interrompu plusieurs fois notamment par le décès prématuré de son gendre, qui s'était marié avec Irina moins d'un an auparavant. À cause de cette tragédie et d'autres évènements, il ne put finir l'œuvre avant le mois d'août suivant. De plus, Rachmaninov s'est toujours montré très sévère en matière d'autocritique. Le il se confie à Medtner sur la longueur de la partition : .. Medtner lui répondit cinq jours plus tard et lui montra son désaccord envers ce jugement sur son concerto, et plus généralement de son attitude envers la longueur d'une œuvre. Le pianiste Josef Hofmann, un autre ami à qui Rachmaninov montra la partition, l'encouragea. Hofmann disait beaucoup aimer ce nouveau concerto, et espérait que les fréquents changements de mesure ne seraient pas un obstacle pour de futures performances.

Rachmaninov observa deux problèmes avec ce concerto : l'un étant le troisième mouvement qu'il trouvait trop long, l'autre l'omniprésence de l'orchestre. . De ces deux observations il conclut qu'il fallait faire des coupures ; Rachmaninov avait déjà révisé d'autres œuvres dans le passé, après les avoir écoutées ou jouées. Toutes ces années où Rachmaninov n'était pas à son bureau pour composer ont accru ce sentiment d'insécurité face aux choix des idées qui devaient être exprimées ; ce que certains critiques contemporains ont remarqué en qualifiant la structure du concerto de .

Le concerto fut créé le à Philadelphie, avec le compositeur au piano et l'Orchestre de Philadelphie dirigé par Leopold Stokowski. Après une seconde performance le , Rachmaninov joua l'œuvre à New York le , toujours avec les Trois Chansons russes pour chœur et orchestre. Le verdict de la critique est toujours le même : les Trois Chansons russes sont bien accueillies mais pas le concerto.

Réception de l'œuvre Partout les critiques sont acerbes, au point que Rachmaninov n'en avait pas reçu de telles depuis la création de sa Première Symphonie en 1897. Ce ne fut pas une surprise, et encore moins pour le compositeur lui-même. Ce phénomène est comparable aux accueils des dernières œuvres de Debussy, Fauré ou Roussel. Ces hommes, comme Rachmaninov, avaient été alors pointés du doigt pour leur côté conservateur. Chacun a développé son style alors que les critiques considéraient cela plutôt comme un appauvrissement de leur langage. Le Troisième Concerto a bien d'abord été rejeté pour ne pas avoir été une copie du deuxième ! Ensemble, ces deux concertos donnent l'impression d'une forme de composition que Rachmaninov n'avait pas envie de délaisser.

La modernité de ce concerto ne vient pas du nombre important de dissonances par rapport à ses deux prédécesseurs mais de son .

Critiques de l'époque Le Quatrième concerto est créé le sous la direction de Leopold Stokowski avec Rachmaninov au piano. Il connaît un accueil désastreux, à peine tempéré par le succès des Trois Chansons russes op. 41 créées le même soir Jacques-Emmanuel Fousnaquer, Rachmaninov, 1994, Seuil. . Voici un aperçu des critiques de l'époque : Richard Stokes, The Evening World, 23 mars 1927. Lawrence Gilman, New York Herald Tribune, 23 mars 1927. Pitts Sanborn, The Evening Telegram, 23 mars 1927.

Seconde version Rachmaninov se découragea du manque de succès du Quatrième Concerto, et de la version originale et de la version révisée. Après les premières représentations, Rachmaninov a fait des coupures, réduit le premier mouvement de 367 à 346 mesures et le finale de 567 à 476 ; le Largo central est le mouvement le moins retouché. Le concerto entier passe ainsi de 1016 à 902 mesures ; c'est cette version qui fut publiée en 1928 par la maison d'édition du compositeur TAIR, à Paris. La nouvelle version fut jouée plusieurs fois en Grande-Bretagne en 1929 puis dans l'Europe entière la même année. Les nouvelles représentations n'obtinrent pas plus de succès que les premières ; Rachmaninov, encore plus découragé, retira le concerto le temps de le réviser une nouvelle fois.

Les pianistes Vladimir Ashkenazy, Leslie Howard, Ievgueni Sudbine, ainsi que le biographe Max Harrison, ont avancé que tout comme pour la Seconde Sonate, Rachmaninov était satisfait de la première version du Quatrième Concerto. Ils trouvent décevant qu'il ait cédé à l'opinion adverse, appauvrissant une œuvre auparavant pleine de force. Pendant que ces révisions impliquaient une volonté excessive de se compromettre, la motivation de faire ces changements suscite l'incompréhension. Rachmaninov lui-même n'aurait peut-être pas simplement compris la nature de cette œuvre, même une fois crééeHarrison, 256-257.. En revanche, le musicologue Geoffrey Norris avance que Rachmaninov n'est pas allé assez loin dans ses révisionsNorris, Rachmaninoff, 113. ; les avis sont donc mitigés sur la pertinence de la révision du Quatrième Concerto pour piano.

Révision Bien que Rachmaninov ait voulu revoir le Quatrième Concerto après avoir terminé la Troisième Symphonie, il recula la révision de la partition à 1941, soit près de vingt-cinq ans après en avoir commencé l'écriture. C'est de cette façon que le Quatrième Concerto est devenue la dernière composition sur laquelle Rachmaninov ait travaillé : il en révisa l'orchestration, simplifia l'écriture pianistique du Largo central, et revit minutieusement le finale. Il fit d'autres coupures, en plus de celles déjà effectuées en 1928. Ainsi, le premier mouvement passa de 346 à 313 mesures, le deuxième de 80 à 77 et le dernier de 476 à 434. Depuis la première version, le concerto a ainsi perdu près de deux cents mesures. Remaniée, l'œuvre ; c'est cette version que Rachmaninov enregistra le avec l'Orchestre de Philadelphie dirigé par Eugène Ormandy.

Ormandy et Rachmaninov ont rejoué le Quatrième Concerto avec la Deuxième Symphonie. Rachmaninov, toujours insatisfait, revit l'orchestration et, quelques jours avant l'enregistrement, se plaignit de ne pas avoir eu le temps de réorchestrer l'œuvre comme il l'aurait voulu. Plusieurs de ces modifications sont absentes de la partition ; cependant, elles ont été prises en compte dans les enregistrements d'autres pianistes comme Vladimir Ashkenazy ou Earl Wild qui ont étudié celui du compositeur lui-même.

Quoique l'on puisse penser de la version de 1941, des ornementations et des éléments de rhétorique en ont été retirés. En outre, le soliste doit être encore plus impliqué que dans certaines parties du Troisième Concerto. Le finale est un excellent exemple pour témoigner de la qualité architecturale du rythme de cette œuvre ; ces deux éléments montrent l'immense virtuosité du dernier mouvement, mais cette virtuosité est loin d'avoir été écrite pour plaire au public.

Peu avant sa mort, Rachmaninov s'était engagé dans la transcription du Finale pour deux pianos ; à la demande de sa femme, désormais veuve, c'est Robert Russell Bennett qui en acheva la réduction.

Redécouverte du manuscrit de la version originale En 2000, la Rachmaninoff Estate a autorisé Boosey & Hawkes, avec l'assistance des experts Robert Threlfall et Leslie Howard, à publier le manuscrit sans coupures de 1926. Ondine records a enregistré l'œuvre avec Alexander Ghindin et l'Orchestre philharmonique d'Helsinki dirigé par Vladimir Ashkenazy. La publication du manuscrit original suscita beaucoup d'intérêt car la révision de la Seconde Sonate . Dans les œuvres qu'il revit, Rachmaninov ôta beaucoup de passages pour peu en rajouter. La possibilité de lire le manuscrit du Quatrième Concerto permet donc de voir ce que le compositeur avait en tête lorsqu'il le commença.

Analyse de l'œuvre

L'orchestration donnée ci-contre est celle de la troisième version de 1941..

Comparé à ses prédécesseurs, le Quatrième concerto comprend des éléments thématiques avec un raffinement des textures au piano et dans l'orchestre. Cela fait partie de l'évolution du langage de Rachmaninov : les orchestrations du troisième concerto et de la nouvelle version du premier sont moins complexes que celle du deuxième.

Rachmaninov avait déjà utilisé de courts motifs thématiques et des motifs rythmiques forts dans les Préludes op. 32 ; ce raffinement du langage en particulier dans l'orchestration remonte à l'époque des Cloches et s'entend déjà dans la Résurrection de Lazare.

Allegro vivace (Alla breve)