vignette|370px|Le Palais des papes d'Avignon avec le Rhône en premier plan.
La papauté d’Avignon désigne la résidence du pape à Avignon.
Cette résidence, qui déroge à la résidence historique de Rome depuis saint Pierre, se divise en deux grandes périodes consécutives : la première, de 1309 à 1378, celle de la papauté d’Avignon proprement dite, correspond à une époque où le pape, toujours reconnu unique chef de l’Église catholique, et sa cour se trouvent installés dans la ville d’Avignon au lieu de Rome ; la seconde, de 1378 à 1418, coïncide avec le Grand schisme d'Occident où deux papes rivaux (et même trois si l'on considère l'éphémère pape de Pise) prétendent régner sur la chrétienté d'Occident, l’un installé à Rome et l’autre à Avignon.
Les origines
Précédentes ingérences de souverains dans l’Église.
vignette|upright| et le pape , miniature de 1450.
La papauté d'Avignon s'insère dans le cadre d'une forte proximité, voire d'une mise sous contrôle, de l'autorité pontificale vis-à-vis des pouvoirs temporels, notamment le roi de France. Aussi, il convient de rappeler que malgré les prétentions théocratiques de la réforme grégorienne, lors de laquelle, du XIe au XIIIe siècle, la papauté avait affirmé l'indépendance de l’Église, de nombreux souverains ont déjà par le passé exercé des ingérences dans l'institution ecclésiale au cours du Moyen Âge.
Dès le Xe siècle, nomme des évêques comme vassaux et, fort de sa puissante clientèle, peut mettre au pas les autres princes germaniques. Il reconstitue ainsi l'empire ; sa puissance est sans équivalent en Occident et il peut imposer sa prééminence au pape dont il obtient d'être couronné empereur après être venu à son secours face aux tumultes de l'aristocratie romaine le Grand (912-973). Roi de Germanie (936-973) et empereur (962-973). Otton Ier exige ensuite des Romains un serment où ceux-ci s’engagent à : « n’élire ni ordonner aucun pape en dehors du consentement du seigneur Otton ou de son fils ». L’empereur contrôle alors totalement l’élection du pape. Les avantages en sont considérables : l’autorité impériale sur les Églises locales du Saint-Empire est garantie par la collaboration du pontife. L’empereur utilise en effet les évêques pour diriger l’empire.
L'autorité de l'empereur est faible sur ses vassaux et pendant le règne d', comte de Tusculum, une puissante famille romaine est maîtresse de la ville. Habituée à faire élire le pape, elle tente de reprendre ses prérogatives. Critiquant la faible moralité des papes désignés par l'empereur, elle fait élire un pape concurrent, obligeant l'empereur à intervenir militairement et à réunir un grand concile le pour démettre les papes concurrentsProsper Alfaric, Un pape alsacien : d'Eguisheim, Annuaire de la Société historique, littéraire et scientifique du Club Vosgien, (1-2), Strasbourg Imprimerie Alsacienne 1933, Encyclopédie universelle. Mais cela ne suffit pas : coup sur coup, deux papes désignés par l'empereur sont assassinés ( et ). Le nouveau candidat envoyé par l'empereur a la finesse de demander aux Romains de l'élire, ce qui leur convient : il est sacré sous le nom de en 1049. Il constitue la première figure de la réforme grégorienne qui émancipe progressivement l'Église de la tutelle de l'empereur. Le concordat de Worms de 1122 sonne définitivement le glas du césaropapisme en OccidentJean Chélini, Histoire religieuse de l’Occident médiéval, Hachette, 1991, . Bien plus, dans la seconde moitié du , la plénitude de pouvoir spirituel est devenue une "notion totalitaire". L’Église ne peut tolérer un autre pouvoir que celui du pape. Selon la théorie des deux glaives, le pape détient aussi bien le glaive spirituel que le glaive temporel. Il donne le second au prince pour qu’il en fasse l’usage que le pape lui indique.. L’Église catholique romaine tente ainsi d’instaurer une théocratie pontificale en faisant du pape le représentant de Dieu sur terre.
Précédents exils de la papauté hors de Rome Au XIIIe siècle, dans le cadre de la lutte du sacerdoce et de l'Empire, la papauté doit faire face à de nombreuses ingérences dans la péninsule italienne de l'Empereur Frédéric II. Le pape Innocent IV trouve alors refuge dans la ville de Lyon, espérant bénéficier de la protection du roi de France voisin. Innocent IV espérait au départ pourvoir être accueilli au sein même du royaume de France, à Reims. Toutefois, face au refus des barons français d'accueillir le pape et la volonté Louis IX de ne pas prendre parti dans la querelle, Innocent IV doit se retrancher à Lyon, ville officiellement en terre d'Empire mais à la stricte frontière de la France. Innocent IV tient dans cette ville un concile général au cours duquel il promulgue une sentence solennelle de déposition de l'empereur le 17 juillet 1245. L'agitation provoquée par cette action à travers toute l'Europe ne se termine qu'à la mort de l'empereur Frédéric II en 1250. Le pape peut alors revenir à Rome en 1253.
En 1274, Grégoire X ouvre un second concile oecuménique à Lyon.
L'affrontement entre Philippe le Bel et la papauté vignette|redresse|Arnolfo di Cambio, statue de , Museo dell'Opera del Duomo (Florence). vignette|redresse|Philippe le Bel, Recueil des rois de France, vers 1550. Le règne de Philippe le Bel marque un tournant dans les relations entre la France et la papauté. Alors que jusqu'à la mort de Frédéric II en 1250, le principal adversaire de la papauté était l'Empereur germanique, le roi de France apportait jusqu'ici son soutien au pontife. Le règne de Philippe le Bel est quant à lui marqué par deux conflits avec Boniface VIII dont la royauté ressort comme nettement dominante.
Le premier conflit, a lieu en 1295, lorsque Philippe le Bel lève un impôt exceptionnel sur le clergé, la décime, afin de financer la guerre de Guyenne. Le pape , qui tire d'abondants revenus de France, répond par la bulle de 1296, Clericis laicos. Visant les souverains, il y affirme que le clergé ne peut être soumis à aucun impôt sans l'accord du Saint-Siège. Les évêques sont tenus de suivre les recommandations du Saint-Siège sous peine d'excommunication. En rétorsion, Philippe Le Bel interdit toute exportation de valeurs hors du royaume de France, ce qui a pour effet de priver le pape d'une part importante de ses ressources. Le conflit se conclut quelques mois plus tard en revenant au statu quo antérieur.
Les rapports avec Rome se tendent ; en 1302, par la bulle Unam Sanctam, affirme la supériorité du pouvoir spirituel sur le pouvoir temporel et, de ce fait, la supériorité du pape sur les rois, ces derniers étant responsables devant le chef de l'Église John Wyclif's Political Philosophy, Stanford Encyclopedia of Philosophy. C'en est trop pour Philippe le Bel, qui réunit un concile des évêques de France pour condamner le pape. Il convoque aussi des assemblées de nobles et de bourgeois à Paris, cherchant l'appui de tous ses sujets pour légitimer sa lutte contre le papeLaurent Theis, Histoire du Moyen Âge français, Perrin 1992, . Ce dernier menace d'excommunier et de jeter l'interdit sur le royaume de France.
vignette|Tombe de , grotte vaticane.
Fort du soutien de la population et des ecclésiastiques, le roi envoie son garde des sceaux, le chevalier Guillaume de Nogaret avec une petite escorte armée vers l'Italie afin d'arrêter le pape et de le faire juger par un concile. Nogaret est bientôt rejoint par un ennemi personnel de , Sciarra Colonna, qui lui fait savoir que le pape s'est réfugié à Anagni. Le , lors d'un entretien tumultueux, le pape est menacé par Guillaume de Nogaret. Il meurt quelques semaines plus tard.
Son successeur est élu le dans une atmosphère des plus tendues. Il annule la plupart des mesures de nature à vexer le puissant roi de France avant de mourir lui-même le .
Pendant onze mois de pénibles tractations se déroulent entre le parti français conduit par la famille romaine des Colonna, et le parti du défunt mené par les Caetani. On décide finalement de choisir le pape à l'extérieur du Sacré Collège des cardinaux et l'unanimité ou presque se fait sur le nom de Bertrand de Got, prélat diplomate et juriste éminent, resté neutre dans la querelle entre Philippe le Bel et . Le les cardinaux, réunis en conclave à Pérouse, portent à la tête de l'Église Bertrand de Got qui choisit le nom de . C'est le dixième pape français. Il monte sur le trône de saint Pierre à l'âge de quarante ans, alors que l'Église traverse une grave crise politique.
Le nouveau pape renonce à se rendre à Rome par crainte des intrigues locales et des risques liés au conflit des guelfes et des gibelins. Il choisit en définitive de se faire couronner à Lyon, en terre d'Empire, le .
Origine de l'implantation à Avignon vignette|Blason du Comtat Venaissin et des papes d'Avignon. Après son élection à Pérouse, le et son couronnement à Lyon, le , le pape entreprit une longue errance dans le royaume de France et la Guyenne anglaise. L'ancien archevêque de Bordeaux avait été élu grâce au soutien du roi de France, dont il était le sujet mais non le vassal, en échange duquel soutien il lui devenait redevableDictionnaire raisonné de l'architecture française du , Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc, publié par Banc, 1864, .
fait son possible pour se concilier les bonnes grâces du puissant Philippe le Bel, mais repousse sa demande d'ouvrir un procès posthume contre qui aurait pu justifier a posteriori l'attentat d'Anagni. En 1307, il a un entretien avec le roi capétien où il est question en particulier du sort des Templiers. Philippe le Bel veut supprimer cet influent et riche ordre de moines-chevaliers qui répond de l'autorité du pape et non de la sienne — et qui, au passage, est son créancier pour . C'est chose faite le vendredi , sans opposition du pape.
Le concile de Vienne convoqué par Clément V pour juger l'ordre du Temple, nécessitait qu'il se rapprochât de cette ville. Il rejoignit donc le Comtat Venaissin, terre pontificaleLe Comtat Venaissin, ensemble de châteaux, de bourgades et de fiefs, ancienne possession du comte de Toulouse, avait été attribué à l'Église en 1229. Mais la papauté n'en avait pris possession que depuis 1274. .. Si son choix se porta sur la ville d'Avignon, possession du comte de Provence (roi de Naples et à ce titre vassal du Saint-siège), c'était que sa situation sur la rive gauche du fleuve la mettait en relation avec le nord de l'Europe, par l'axe Rhône/SaôneEn Europe occidentale, le sillon rhodanien est la seule percée naturelle qui fasse communiquer le Nord et le Sud. Voir .. Par ailleurs dans cette vallée du Rhône, frontière commune entre la France et le Saint-Empire romain germanique, seules des villes desservies par un pont pouvaient postuler à un rôle de capitales internationales.. C'était le cas d'Avignon avec le pont Saint-Bénézet, lieu de passage obligé entre l'Espagne et le Languedoc, la Provence et l'Italie..
La présence pontificale allait redonner à Avignon un dynamisme économique qu'elle était en passe de perdre et le conflit entre l'Angleterre et la France une importance politique que n'aurait pu avoir Rome trop excentrée vis-à-vis de ces deux royaumes.
Si Rome, dès l'Antiquité, avait dû sa puissance et sa grandeur à sa position centrale dans le bassin méditerranéen, elle avait perdu de l'importance et, dans cette fin du Moyen Âge, le centre de gravité du monde chrétien s'était déplacé. La situation d'Avignon était bien plus favorable géographiquement et politiquement explique que si Rome n'était qu'à d'Otrante, elle se trouvait à de Cracovie, de Stockholm et d'Édimbourg, et à de Lisbonne. Par contre, d'Avignon se dessine une étoile plus régulière avec Otrante à , Stockholm à , Lisbonne à , Cracovie à et Édimbourg à ..
La première papauté d'Avignon (1309-1378)