Les bufotoxines sont une famille de toxines présentes dans les glandes parotoïdes, la peau et le « venin »en réalité un liquide ou mucus toxique improprement qualifié de « venin » chez les amphibiens car ces derniers, à la différence des serpents ou d'autres espèces, ne possèdent pas d'organes inoculateurs. de certains crapauds du genre Bufo, ainsi que d'autres amphibiens et certaines espèces de champignons.
Symptômes d'intoxication
Les symptômes varient selon l'animal, son âge, le patient et le contexte. Outre de premiers signes bénins (picotement ou brûlure (sur yeux, muqueuses, blessures), les symptômes les plus cités par la littérature sont :
pâleur bradycardie arythmie cardiaque fibrillation ventriculaire fibrillation atriale bloc de branche hypotension dyspnée Tachypnée hallucination Trouble de la vision paralysie (extrémités d'abord) hypersalivation diarrhée vomissement choc anaphylactique perte de connaissance arrêt respiratoire arrêt cardiaque
Un syndrome épileptique a été observé chez un enfant de 5 ans, cinq minutes après qu'il eut porté à la bouche un spécimen de Bufo alvarius. L'enfant a été soigné avec succès au diazepam et phénobarbitalHitt M, Ettinger DD. Toad toxicity. N Engl J Med ; 1986 ; 314:1517.
Dans les cas graves faisant suite à ingestion de mucus ou extrait de peau, la mort survient généralement dans les 6 à 24 h. Les patients ayant survécu plus de 24 h sont généralement sauvés.
Histoire ; entre toxique et médicaments
Bien que connues depuis longtemps pour leur toxicité, certaines de ces toxines semblent depuis longtemps (non sans certains risques, avec parfois même des morts) utilisées par des médecines traditionnelles. En Chine, une poudre obtenue en broyant de la peau de crapaud séchée, connue sous le nom de chansu, 蟾酥, "Bufonis Venenum", est utilisée en médecine chinoise traditionnelle.
En France, un hémostatique à base de bufotoxine était commercialisé sous le nom de Bufox jusque dans les années 1960 Un buvard publicitaire très évocateur : « Bufox, hémostatique »; Cécile Raynal 2010 .
Dans le cadre de la recherche contre le cancer du foie, du poumon et du pancréas, les équipes américaines du Texas (Anderson Cancer Center) et chinoises (Université de Fudan) ont repris ce remède issu de la bufotoxine reconnue par la pharmacopée traditionnelle chinoise afin d'évaluer les capacités thérapeutiques du puissant venin huachansu provenant des glandes cutanées de deux espèces de crapauds, le Bufo gargarizans et le Bufo melanostictus ; en 2013, l'Assemblée Nationale a déclaré avoir créé en 2009 un groupe d'étude scientifique afin d'évaluer les bienfaits de la médecine traditionnelle chinoise (MTC).On les a notamment utilisées pour leurs effets sur le cœur (tonicardiaque à doses infimes, facteur d'arythmie cardiaque éventuellement mortelle (par perturbation de la gestion des ions potassium, dite hyperkaliémie) à faible dose. D'autres pathologies ont été soignées par du venin de crapaudsBrosset F ; Bufo bufo : Étude de ses venins et de leurs emplois en thérapeutique. ; Th. D. Pharm. Lyon. 1989, 89LYOIP025,81p.. Des venins de crapaud ont été expérimentés comme psychotrope aux États-Unis et en AustralieLittle T ; Misuse and legend in the « toad licking » phenomenon. Int. J. Addict. 1993 ; 28(3) : 521-38. Leurs effets psychoactifs sont pour partie discutésLittle T, Goldstein O., Gartz J. Bufo toads and bufotenine : fact and fiction surrounding an alleged psychedelic. J. Psychoactive Drugs. 1996 ;28(3) : 267-90.
Le mucus de Bufo marinus est encore utilisé pour fabriquer une drogue utilisée par le culte vaudou.
Hypothèses expliquant certains effets sur le cerveau thumb|Bufoténine Une des molécules communes du « venin » des crapauds est la bufoténine (N,N-dimethyl-5-hydroxytryptamine), aussi présente chez certaines grenouilles amazoniennes (Osteocephalus sp.), chez l'étoile de mer anciennement appelée Asterina pectinifera mais aujourd'hui Patiria pectinifera, dans le venin d'abeilles et dans certains champignons (Amanita). Cet alcaloïde indolique toxique est chimiquement très proche d'un neurotransmetteur, la sérotonine ; il en est la forme diméthylée (N,N-diméthylsérotonine). La molécule (5-hydroxy indol) est proche de la psilocybine (4-hydroxy indol), alcaloïde hallucinogène de champignons du genre Psilocybe. On a récemment découvert que cette bufoténine est parfois également présente chez l'Homme ; elle est anormalement synthétisée et retrouvée dans le sang et l'urine de patients présentant des troubles psychiques, et aussi chez des patients non drogués, n'ayant pas eu de contacts avec des amphibiens, mais violentsKtirkktiinen J., Rtiisstinen M., Huttunen M., Kallio E., Naukkarinen H., Virkkunen M. Urinary excretion of bufotenin (N,N-dimethyl-5-hydroxytryptamine) is increased in suspicious violent offenders : A confirmatory study. Psychiatry Res. 1995 ; 58 : 145-52.. On la retrouve dans l'urine ou le sang des patients pour toutes les grandes maladies psychiatriques, au point de la proposer comme indicateur de diagnosticTakeda N., Ikeda R., Ohba K., Kondo M. Bufotenine reconsidered as a diagnostic indicator of psychiatric disorders. Neuroreport. 1995 ; 6(17) : 2378-80. La molécule semble bien être identique dans les deux cas, mais il reste à confirmer que le même processus soit en jeuCiprian-Ollivier J., Cetkovich-Bakmas M.G. Altered consciousness states and endogenous psychoses : a common molecularpathway ? Schizophr. Research. 1997; 28: 257-65 et à déterminer si cette molécule est à l'origine des troubles mentaux chez l'hommeForsstrom T, Tuominen J., Ktirkktiinen J. ; Determination of potentially hallucinogenic N-demethylated indole amines in human urine by HPLCIESI-MS-MS. ; Scand. J. Clin.Lab. Invest. 2001 ; 61 : 547-56., ou si elle est elle-même un sous-produit d'un autre processus pathologique. Des indices plaident en tous cas pour certaines similitudes entre l'action de la bufotoxine sur le cerveau, et en particulier sur la dégradation de la sérotonine et des processus intervenant dans les désordres mentauxTakeda N. Serotonin-degradative pathways in the toad (Bufo bufo japonicus) brain : clue to the pharmacological analysis of human psychiatric disorders. Comp. Biochem. Physiol. 1994 ; 107C : 275-81..
Exemples de crapauds étudiés pour la toxicité de leur mucus
Bufo alvarius Bufo americanus Bufo arenarum Bufo asper Bufo blombergi Bufo bufo Bufo gargarizans Bufo formosus Bufo fowleri Rhinella marina (autrefois dit Bufo marinus) Bufo melanostictus Bufo peltocephalus Bufo quercicus Bufo regularis Bufo valliceps Bufo viridis Bufo vulgaris
(liste non exhaustive)
Crapauds et toxines ; généralités De nombreux amphibiens produisent des toxines endogènes ou stockent des toxines empruntées à leurs proies. Le venin endogène des crapauds, souvent très toxiqueHitt M., Ettinger 0.0. Toad toxicity. N Engl. J. Med. 1986; 314: 1517Thèse de Poudret D. Les constituants toxiques des venins de crapaud et du Ch'an su (préparation issue de la médecine chinoise traditionnelle). Th. D. Pharm. Marseille. 1983: 145pPoisindex. Toad Toxins. Micromedex® Healthcare Series ; Vol 126 expires 1212005 (parfois mortellement toxique pour de nombreux animaux pesant jusqu'à plusieurs dizaines de kilos) est produit par des glandes muqueuses spécialisées, disposées en amas (glandes granuleuses) ou isolées et dispersées. Les glandes parotoïdes situées derrière les yeux sur les côtés de la tête en produisent habituellement le plusLelogeais P. ; De l'extrait parotidien du crapaud commun. ; Ed Foulon, Paris, 1956, 195p.. Ces toxines semblent avoir au moins trois fonctions : elles protègent efficacement la peau d'infections fongiques et bactériennes, y compris lors de leurs longs séjours d'hibernation (ou d'estivation chez certains crapauds de zone aride) ; elles les défendent de leurs prédateurs ; elles protègent les œufs d'éventuels prédateurs en les rendant inappétents et toxiques (il existe au moins un cas documenté d'arythmie cardiaque ayant entrainé la mort chez l'Homme après ingestion d'œufs de crapaud (Bufo marinus)Licht L.E. ; Unpalatibility and toxicity of toad eggs. Herpetologica. ; 1968 ; 24 : 93-98. ; et peut-être les aident-ils à tuer leurs proies ou jouent-elles aussi un rôle d'hormones. Ce venin peut agir par contact avec les muqueuses (dont bouche, nez et yeuxVan Tittleboom T, Strauven A., Kuhn D. ; À propos d'un cas d'atteinte oculaire par venin de crapaud. J. Toxicol. Clin. Exp. 1988 ; 8(2) : 95-9Peyresblanques J. Atteinte oculaire par venin de crapaud. Bull. Soc. Ophtalmol.Fr. 1964 ; 64 : 493-502.), par ingestion (y compris accidentelleKo R.J., Greenwald M.S., Loscutoff S.M. ; Lethal ingestion of Chinese herbai tea containing Ch'an su. West J. Med. 1996; 164: 71-75. ou volontaire avec par exemple des patients morts d'arrêt cardiaque après avoir bu une soupe traditionnelle chinoise au crapaud, réputée éclaircir le sangChern M.S., Ray c.Y., Wu D. Biologic intoxication due to digitalis-like substance after ingestion of cooked toad soup. Am. J. Cardiol. 1991 ; 67: 443-44.), ou par mise en contact de mucus de crapaud avec une blessure ou une brûlure fraîche.
Exemples de toxines produites par des crapauds On les divise en deux catégories de substances, regroupées selon leur structure moléculaire : Bufadiénolides, qui sont des glycosides stéroïdaux (ex : bufotaline, bufogénine) Dérivés de la tryptamine (ex : bufoténine)
On connait actuellement 5 bufotoxines composantes principales du venin (leur nom provient de l'espèce chez laquelle ces molécules ont été pour la première fois identifiées) :
Vulgarobufotoxine, Cinobufotoxine, Gambagufotoxine, Marinobufotoxine, Alvarobufotoxine (5) et il en existe probablement d'autres.
Chez les crapauds du genre Bufo, ces toxines dérivent toutes de la tryptamine.
Tous les bufos étudiés produisaient au moins la 5-HT et la bufoténine qui est hallucinogèneLimon Duparcmeur N. Bufoténine et bufoténidine : des hallucinogènes issus du crapaud Bufo. Th. D. Pharm.Rennes. 1999, W 8, 98p. ;
Bufo alvarius est le seul crapaud connu contenant de la 5-Me0-DMTWeil AT, Davis W Bufo alvarius : a potent hallucinogen of animal origin. J. Ethnopharmacolgy. 1994; 41 : 1-8. ;
Bufo gargarizans contient de la bufothionine.
Le Bufo excrète aussi par les parotoïdes des bufodiénolides, dont des bufogénines ou bufagines en plus des bufotoxines. Ce sont des stéroïdes cardioactifs (stérols cardiotoniques à très faibles doses), synthétisés à partir du cholestérolSiperstein MD, Murray AW, Titus E. Biosynthesis of cardiotonic sterols from cholesterol in the toad Bufo marinus. Arch Niochem Biophys 1957;67:154-160.. Ils sont extrêmement toxiques ; leurs effets sont toxicologiquement comparables à ceux des toxines végétales telles que la digitaline Kwan T, Paiusco AD, Kohl L, « » . 1992 ; 102 : 949-50. et l'ouabaïne. Avant la découverte de la digitaline (molécule extraite de la digitale pourpre Digitalis purpurea), la médecine traditionnelle utilisait d'ailleurs des extraits de glandes ou des peaux de crapauds séchées et broyées comme tonicardiaque, expectorant, diurétique ou contre les maux de dents, la sinusite et des hémorragies digestives. Ils perturbent les cycles du sodium, du potassium et de l'adénosine triphosphateLichtstein P, Kachalsky S, Deutsch J; Identification of a ouabain-Like compound in toad skin and plasma as a bufodienolide derivative. Life Sci 1986;38:1261-1270.. S'ajoutent éventuellement des catécholamines : épinéphrine et norépinéphrine (certaines espèces produisant un venin contenant jusqu'à 5 % d'épinéphrine), indoléalkyulamines, stérols, tétrodotoxine (TTX, trouvé chez Atelopus oxyrhynchusYotsu Yamishita M, Mebs D, Yasumoto T. ; Tetrodotoxin and its analogues in exracts from the toad Atelopus oxyrhynchus (Family : Bufonidae). Toxicon 1992 ; 30:1489-1492.)