Enrico Baj, né le à Milan et mort le à Vergiate, est un peintre, graveur et sculpteur italien. Figure de l'art contemporain d'après-guerre, il est cofondateur du Mouvement nucléaire (1951) avec Sergio Dangelo et du Mouvement international pour un Bauhaus imaginiste (1952-1953) avec Asger Jorn. Son œuvre associe collage, assemblage et détournement d'objets hétéroclites, créant un langage plastique à la frontière entre peinture, sculpture et installation.
Il est principalement connu pour ses séries satiriques des et des , personnages surchargés de décorations militaires et d'ornements bourgeois, exposées notamment à la Biennale de Venise (1964) où elles provoquent une censure. En 1972, il réalise , installation monumentale inspirée du Guernica de Picasso, longtemps interdite d'exposition et finalement installée au Museo del Novecento de Milan en 2025. Proche du surréalisme tardif, il collabore avec André Breton, Marcel Duchamp, Raymond Queneau et Umberto Eco.
Anarchiste convaincu et satrape du Collège de 'Pataphysique au titre d', il lie constamment création artistique et engagement politique. Ses œuvres sont conservées dans de nombreuses institutions internationales, dont le Musée national d'art moderne (Centre Pompidou), le Museo del Novecento de Milan et le MAMAC de Nice.
Biographie
Issu d'un milieu bourgeois milanais, Enrico Baj peint et dessine dès l'âge de quatorze ans. Très jeune, il manifeste son opposition au régime en se moquant de dignitaires fascistes en visite à Milan, ce qui lui vaut des ennuis avec la police.
En 1944, il se réfugie à Genève pour échapper à la conscription dans l'Armée royale italienne.
Après la guerre, il fréquente l'Académie des beaux-arts de Brera de 1945 à 1948 et poursuit parallèlement des études de droit à l'Université de Milan. Il obtient son diplôme juridique mais se consacre entièrement à l'art à partir de 1950.
vignette|gauche|Enrico Baj en 1955, photographie de Paolo Monti.
En 1950, avec le peintre Sergio Dangelo, il fonde le Mouvement nucléaire (), considéré comme l'équivalent italien du mouvement CoBrA.
En 1953, il se rapproche du peintre Asger Jorn pour fonder le Mouvement international pour un Bauhaus imaginiste et organise les Rencontres internationales de céramique d'Albisola, auxquelles participent Matta et Roland Giguère. À la même période, il se lie d'amitié avec le peintre néerlandais Guillaume Corneille.
À partir de 1955, il compose ses tableaux avec des éléments hétéroclites : morceaux de verre, écheveaux de laine, toile à matelas, cadrans de montre. La même année, avec l'écrivain Édouard Jaguer, il crée la revue italienne .
Après avoir rencontré Mesens à Londres, Marcel Duchamp et Arturo Schwarz à New York, il fait la connaissance d'André Breton à Paris en 1962 ; Alain et Odette Virmaux, , La Manufacture, Lyon, 1987, .
À partir de 1965, il crée une série de collages représentant des et des en costume d'apparat surchargé de décorations militaires.
En 1970, il réalise , installation inspirée du Guernica de Picasso, longtemps interdite d'exposition. En 2025, l'installation est exposée au Museo del Novecento de Milan.
En 1991, sa rencontre avec le peintre Régis Deparis est à l'origine d'une longue amitié. En 1993, un ensemble de quarante-cinq tableaux réalisés à quatre mains, intitulé d'après l'ouvrage du psychiatre Ronald Laing, est présenté à Paris, dans la galerie Caroline Beltz.
Il aide le mouvement anarchiste en Italie et ailleurs, faisant des dons d'œuvres au Centre international de recherches sur l'anarchisme de Lausanne.
Enrico Baj est satrape au titre d' du Collège de 'Pataphysique de Milan.
Œuvre et style artistique
Les débuts et l'Art nucléaire
Au début des années 1950, Baj pratique une peinture abstracto-gestuelle proche du tachisme.
En 1951, il cofonde avec Sergio Dangelo le Mouvement nucléaire, qui oppose l'art à la menace nucléaire.
En 1952-1953, il fonde avec Asger Jorn le Mouvement international pour un Bauhaus imaginiste, en opposition à la rationalisation formelle de l'Hochschule für Gestaltung Ulm de Max Bill.
Le collage et l'assemblage
À partir de 1955, Baj développe le collage et l'assemblage de matériaux hétéroclites (étoffes, passementeries, boutons, galons militaires, cadrans, verre, toile à matelas, plastiques), créant un langage à la frontière entre peinture, sculpture et objet.
Les séries « Généraux » et « Dames »
Au milieu des années 1950, Baj crée la série des , personnages surchargés de décorations militaires. Exposés à la Biennale de Venise en 1964, certains tableaux font l'objet d'une censure, les décorations étant recouvertes de ruban adhésif noir.
André Breton décrit cet aspect ironique comme un masque couvrant un engagement contre l'oppression.
Parallèlement, il élabore la série des , figures féminines surchargées d'ornements.
La dimension littéraire et éditoriale
Proche de cercles littéraires, Baj collabore avec André Breton, Marcel Duchamp, Raymond Queneau, Edoardo Sanguineti et Umberto Eco. En 1955, il crée avec Édouard Jaguer et Sergio Dangelo la revue .
Il publie plusieurs ouvrages : (1982), (1983), (1990).
Les Funérailles de l'anarchiste Pinelli
En 1972, Baj réalise , installation de 3 mètres de haut et 10 mètres de long, inspirée du Guernica de Picasso, dénonçant la mort de Giuseppe Pinelli en 1969. Longtemps interdite, elle est installée en 2025 au Museo del Novecento de Milan.
L'univers pataphysique et Ubu
À partir des années 1960, Baj explore la pataphysique d'Alfred Jarry. Satrape du Collège de 'Pataphysique, il crée des créatures grotesques inspirées d'Ubu. En 1989, il conçoit des marionnettes en Meccano pour l'opéra de Lorenzo Ferrero sur livret d'Anthony Burgess.
L'engagement politique
En 1960, il participe au avec Jean-Jacques Lebel et d'autres artistes ; l'œuvre reste sous séquestre pendant vingt-cinq ans.
Dans les années 1990, il crée un monument ironique à Bakounine (Berlin, Ascona) et réalise la série satirisant Silvio Berlusconi.
Collections publiques
Les œuvres d'Enrico Baj sont conservées dans de nombreux musées en Italie, en France et en Suisse.
France
Paris, Musée national d'art moderne (Centre Pompidou) : et plusieurs œuvres collectives. Nice, MAMAC : plusieurs œuvres en collection permanente, présentées lors de la rétrospective (1998-1999).
Italie
Milan, Museo del Novecento : (1972), installation polymatérielle, exposée depuis 2025 dans une salle monographique dédiée. Gallarate, Museo MAGA : œuvres en collection permanente.
Suisse
Lausanne, Centre international de recherches sur l'anarchisme (CIRA) : œuvres données par l'artiste.
Archives
L'archive de l'artiste est conservée à l'Archivio del '900 du MART de Rovereto.
Expositions
Expositions personnelles vignette|droite|Enrico Baj en 1967, par Paolo Monti. 1951 : exposition personnelle, Galleria San Fedele, Milan. 1957 : exposition personnelle, Gallery One, Londres. 1971 : rétrospective, Palazzo Grassi, Venise. 1998-1999 : , MAMAC, Nice. 2000 : . 2024-2025 : rétrospective pour le centenaire de la naissance, Palazzo Reale, Milan.
Expositions collectives
1959, 1970 : expositions internationales surréalistes, Paris et Stockholm. 1960 : , réalisé avec Gianni Dova, Roberto Crippa, Antonio Recalcati, Erró et Jean-Jacques Lebel, Milan — œuvre demeurée sous séquestre pendant vingt-cinq ans. 1962 : , New York (rencontre avec Marcel Duchamp). 1963 : Biennale de São Paulo — ses tableaux de sont lacérés. 1964 : salle dédiée à la Biennale de Venise — ses provoquent une censure, les décorations étant recouvertes de ruban adhésif noir. 2025 : salle monographique permanente au Museo del Novecento, Milan, avec l'installation Les Funérailles de l'anarchiste Pinelli.
Réception critique
La reconnaissance par les surréalistes
Dès les années 1960, l'œuvre de Baj est accueillie dans le cercle du surréalisme tardif. André Breton décrit l'aspect ironique de son travail comme un masque couvrant un engagement contre l'oppression.
Alain Jouffroy lui consacre en 1972 la première monographie de référence.
Le regard des philosophes
Dans les années 1980-2000, plusieurs penseurs s'intéressent à son œuvre. Jean Baudrillard signe en 1987 un essai analysant la dimension simulacrale des assemblages de médailles et de décorations. Umberto Eco publie en 1991 , consacré à Baj, où il examine le jeu entre le monstrueux et l'humain. Paul Virilio engage avec lui un dialogue publié en 2003, , sur la marchandisation de la création artistique.
Un artiste difficile à classer
Le Larousse situe Baj aux confins du tachisme, de l'art nucléaire et du surréalisme, soulignant l'originalité de sa technique d'assemblage. L' insiste sur la cohérence d'une démarche confrontant l'art à la réalité politique et sociale. L'historienne de l'art Gabriele Huber, dans sa monographie de 2003, le replace dans les avant-gardes italiennes de l'après-guerre (1945-1964), analysant ses liens avec le groupe CoBrA, le lettrisme et l'Internationale situationniste.
La critique politique
Bernard Hennequin, dans la revue (2003), forge le mot « anartiste » pour qualifier Baj. Les scandales provoqués par les à la Biennale de Venise (1964) et à la Biennale de São Paulo (1963), ainsi que la censure des , sont interprétés par une partie de la critique comme la conséquence d'un art de combat.
Réception posthume
À la mort de Baj en 2003, le quotidien le qualifie de « peintre libertaire anarcho-pataphysicien ». Nick Heath () note que la nécrologie du omet la dimension anarchiste de son œuvre.
En 2025, l'installation des au Museo del Novecento de Milan et la rétrospective au Palazzo Reale pour le centenaire de sa naissance (2024-2025) marquent sa reconnaissance institutionnelle en Italie.
Distinctions et prix
Anarchiste convaincu, Baj entretient tout au long de sa carrière un rapport distant avec les honneurs institutionnels, préférant les reconnaissances émanant de milieux proches de sa sensibilité artistique et politique.
Sa distinction la plus notable lui vient du Collège de 'Pataphysique : il est élu Satrape le , puis reçoit en 1997 le titre d'Imperator Analogico pour l'Italie, la Padanie, l'Albanie et le campanile de San Marco, qu'il considérait comme son honneur le plus prestigieux.
Sur le plan institutionnel, Baj obtient en 1964 une salle personnelle à la Biennale de Venise, présentée en catalogue par Raymond Queneau, ainsi qu'une invitation à la Triennale de Milan. La même année, il participe à l'exposition « Nieuwe Realisme » au Gemeentemuseum de La Haye.
En 1974, il fait don de collections complètes de ses estampes à la Bibliothèque nationale de France, au Musée Boijmans Van Beuningen de Rotterdam et au Cabinet des estampes de Genève ; l'année suivante, il lègue l'intégralité de son corpus graphique à la Ville de Milan, donation présentée au Château des Sforza en décembre 1975.
À titre posthume, une salle monographique permanente est inaugurée en février 2025 au Museo del Novecento de Milan, abritant notamment l'installation Les Funérailles de l'anarchiste Pinelli.
Citation
« L'anarchisme est la meilleure piste de lancement vers l'implosion créative. »
Écrits
D'Enrico Baj
Ouvrages collectifs
Notes et références
Annexes Bibliographie Ouvrages généraux Alain Jouffroy, , Le Musée de Poche, Paris, . Adam Biro et René Passeron, , Office du livre, Fribourg, et Presses universitaires de France, Paris, 1982, . José Pierre, , Somogy, Paris, 1983, . Gabriele Huber, , Berlin, Mann (Gebr.), 2003. Otto Hahn, , Au Même Titre, 2000.
Articles Harry Bellet, « Enrico Baj, peintre "libertaire anarcho-pataphysicien" », , . Bernard Hennequin, « Enrico Baj, Sous l'art, l'or », , , automne 2003. Angela Sanna, « Le grand météore nucléaire », in , Milan, Fondazione Arnaldo Pomodoro, 2013. Angela Sanna, « Enrico Baj et le surréalisme, de l'exposition Eros à la querelle de l'Anti-procès », , , Somogy, 2005.