Le , Orlando Letelier, ancien ministre de la Défense de Salvador Allende, est assassiné à Washington dans un attentat à la voiture piégée commis sur ordre de Pinochet. Sa collaboratrice Ronni Moffitt fut également tuée, et le mari de cette dernière blessé. Cet assassinat prit place dans le cadre de l'opération Condor de coordination entre les services de renseignement des différentes dictatures militaires du Cône Sud.
L'agent américain de la DINA Michael Townley a été extradé par Santiago aux États-Unis en raison de ses responsabilités dans l'assassinat, qui aurait été décidé à la même réunion qui décida de l'attentat contre le vol 455 Cubana commis le par des terroristes anti-castristes, soit quinze jours après le meurtre d'Orlando Letelier.
Le Chili se refusa toutefois à extrader le chef de la DINA, Manuel Contreras, et Pedro Espinoza. Tous deux restèrent actifs au sein de l'armée tout au long de la dictature, Contreras démissionnant toutefois de la DINA en à la suite des pressions politiques de Washington. Cette affaire conduisit la DINA à être rebaptisée CNI.
En 1987, Armando Fernández Larios, alors major de l'armée de terre, capitaine au moment de l'assassinat de Letelier et également recherché par les États-Unis, déserta et se rendit aux États-Unis, négociant avec la justice américaine sa protection en échange de témoignages sur l'assassinat de l'ex-ministreElizabeth Lira et Brian Loveman (2005), Políticas de reparación: Chile 1990-2004, 119.
En , Espinoza fut condamné au Chili pour l'assassinat de Letelier et finalement incarcéré.
Contexte Orlando Letelier, économiste de la Banque interaméricaine de développement, habitué des cercles de Washington, fut nommé ambassadeur aux États-Unis en 1971 par le président Salvador Allende. Il fut ensuite nommé ministre des Affaires étrangères, puis de l'Intérieur, et enfin de la Défense d'Allende.
Après le coup d’État du 11 septembre 1973, il fut le premier membre du gouvernement Allende à être arrêté, étant incarcéré dans une prison de Terre de Feu. Il resta en captivité, victime de torture, durant un an, d'abord dans le régiment de Tacna, puis à l'Académie militaire, ensuite à l'île Dawson pendant huit mois et dans d'autres centres de détention. Finalement, il fut libéré et forcé à l'exil sous la pression internationale, exercée en particulier par le gouverneur de Caracas (Venezuela) Diego Arria et le secrétaire d'État Henry KissingerDavid Binder, "Opponent of Chilean Junta Slain In Washington by Bomb in His Auto", The New York Times, 22 septembre 1976. Lors de sa libération en 1974, un officier de l'armée l'avertit que le bras de la DINA était long, et que le général Pinochet ne tolèrerait pas des activités contre son gouvernement.
Orlando Letelier s'exila d'abord au Venezuela puis à Washington D.C., où il devint membre de l'Institute for Policy Studies, assisté dans son travail par Ronni Moffitt. Craignant dès 1974 d'être assassiné par la DINA, il maintint au début un profil bas à Washington, vivant discrètement chez un ami à Bethesda et ne recevant que des amis proches. Progressivement, il commença à agir de façon plus ouverte au sein de Washington.
Après l'échec de la tentative d'assassinat contre le démocrate-chrétien Bernardo Leighton à Rome, en 1975, qui avait toutefois intimidé celui-ci en le convainquant de mettre un terme à ses activités politiques, Orlando Letelier devint la figure la plus importante de l'opposition chilienne à la dictature de Pinochet, respecté de tous et capable de rassembler la gauche socialiste et les démocrates chrétiens qui avaient d'abord appuyé la destitution d'Allende mais s'étaient ensuite tournés contre le général Pinochet devant l'ampleur de la répression exercéeKornbluh, Peter (2004), The Pinochet File: A Declassified Dossier on Atrocity and Accountability, The New Press, New York, 2004, 349. Il fonda un groupe d'opposants, l'Unité populaire du Chili démocratique.
En , Letelier devint le directeur de la planification et du développement pour le Programme international de politique économique établi par le Transnational Institute, lié à l'Institute for Policy Studies. À ce titre, il convainquit les Pays-Bas d'abandonner un projet d'investissement de 63 millions de dollars dans l'industrie minière chilienne en faisant valoir que cela reviendrait à soutenir un régime méprisant ouvertement les droits de l'hommeDiuguid, Lewis H. (1976), "Chile Decree Lifts Citizenship Of Ex-Ambassador Letelier", The Washington Post, 16 septembre 1976, p.A30<ref name="TNI">Letelier's Trips to Holland and the Stevin Group Affair, sur le site du 'Transnational Institute.</ref>.
La junte chilienne lui retira la nationalité chilienne le : le décret signé par Pinochet motivait cette décision par l'interférence de Letelier avec le « soutien financier normal au Chili » et ses efforts pour « empêcher l'investissement de capital néerlandais au Chili ».
Au Forum Felt dans le Madison Square Garden, Letelier rétorqua le même jour: Pinochet a signé aujourd'hui un décret qui déclare que je suis privé de ma nationalité. Ceci est un jour important pour moi. Un jour dramatique dans ma vie dans lequel les agissements de généraux fascistes contre moi me font sentir plus Chilien que jamais. Parce que nous sommes les vrais Chiliens, dans la tradition de O'Higgins, Balmaceda, Allende, Neruda, Gabriela Mistral, Claudio Arrau et Víctor Jara, et eux - les fascistes - sont les ennemis du Chili, les traîtres qui vendent notre pays aux investisseurs étrangers. Je suis né Chilien, je suis Chilien et je mourrai Chilien. Ils sont nés traîtres, ils vivent comme des traîtres et ils seront à jamais connu en tant que traîtres fascistesEn anglais : Today Pinochet has signed a decree in which it is said that I am deprived of my nationality. This is an important day for me. A dramatic day in my life in which the action of the fascist generals against me makes me feel more Chilean than ever. Because we are the true Chileans, in the tradition of O'Higgins, Balmaceda, Allende, Neruda, Gabriela Mistral, Claudio Arrau and Victor Jara, and they—the fascists—are the enemies of Chile, the traitors who are selling our country to foreign investments. I was born a Chilean, I am a Chilean and I will die a Chilean. They were born traitors, they live as traitors and they will be known forever as fascist traitors. Voir Transcript of Orlando Letelier's Speech at the Felt Forum, Madison Square Garden on September 10, 1976, Transnational Institute.
Assassinat
Le , Letelier se rendait à son travail à Washington avec Ronni Moffitt et son mari Michael. Voisins, ces derniers avaient été pris par Letelier en voiture en raison d'une panne de leur véhicule. Moffit était assise à droite du conducteur et son mari à l'arrièreLynton, Stephen J., et Meyer, Lawrence, "Ex-Chilean Ambassador Killed by Bomb Blast", The Washington Post, 22 septembre 1976. Alors qu'ils prenaient le rond-point de Sheridan Circle sur Embassy Row (l'Allée des ambassadeurs), à 9h35 du matin, la bombe posée sous leur véhicule explosa, faisant voler la voiture dans les airs. Seul Michael survécut miraculeusement. Ronni Moffitt mourut à l'hôpital 45 minutes après Letelier, décédé lui-même une vingtaine de minutes après l'explosion.
Enquête et procès Dans les jours suivant l'attentat, le département d'État annonça être sérieusement « concerné » par cet attentat. De son côté, la presse attribuait l'attentat à une provocation de l'extrême-gauche. Le sénateur démocrate James Abourezk déclara quant à lui que la « tyrannie » de la dictature chilienne s'était étendue aux États-Unis, tandis que le sénateur Edward Kennedy, l'un des adversaires les plus sérieux de la junte militaire chilienne, parlait d'acte de « terrorisme politique ». Le , Abourezk, Kennedy et Hubert Humphrey proposèrent une résolution au Sénat exigeant une « enquête approfondie sur les circonstances de l'attentat ».
Des membres de l'Institute for Policy Studies organisèrent une manifestation devant l'ambassade chilienne, située à six pâtés de maisons du lieu de l'attentat. Peu de temps auparavant, l'ambassadeur chilien Manuel Trucco déclara que « le gouvernement chilien condamnait cet acte scandaleux de terrorisme ».
Selon le New York Times du , un associé de Letelier à l'Institute for Policy Studies affirmait que les autorités américaines avaient averti quelques mois auparavant Letelier que des agents de la DINA circuleraient dans le pays.
L'enquête du FBI, à laquelle participa notamment Robert Scherrer, en poste à l'ambassade de Buenos Aires, mena finalement vers Michael Townley, un agent d'origine américaine de la DINA qui avait travaillé naguère pour la CIA. Avec le Chilien Armando Fernandez Larios, l'ambassadeur du Paraguay Robert White leur avaient fourni un visa à la demande du gouvernement d'Alfredo Stroessner, apposé sur de faux passeports fournis aux agents de la DINA par le Paraguay à la demande expresse de Manuel Contreras, le chef de la DINA.
L'assassinat de Letelier marqua un tournant dans l'opération Condor et, dans une moindre mesure, dans les relations américano-chiliennes. Selon de nombreux membres des services de renseignements du Cône Sud, cet assassinat, en frappant une cible dans la capitale des États-Unis, marqua l'arrêt de mort de l'opération Condor, la DINA ayant dépassé les bornes, mettant en péril d'autres opérations similaires qui devaient se dérouler en Europe.
En 1978, le Chili finit par accepter d'extrader Michael Townley. Lors de son procès, celui-ci admit qu'il avait organisé l'attentat avec cinq exilés cubains anti-castristes. Il s'agissait notamment de Virgilio Paz Romero et des frères Sampoll (Guillermo et Ignacio). Le terroriste cubain Luis Posada Carriles aurait été, selon le Miami Herald, à la réunion au cours de laquelle fut décidée tant la participation à l'assassinat de Letelier que l'attentat contre le vol 455 Cubana du .
Townley témoigna contre les Cubains et accepta de plaider coupable pour conspiration afin d'organiser un assassinat, ce qui lui valut une condamnation à 10 ans de prison. Sa femme, Mariana Callejas, avec qui il avait déjà organisé l'assassinat du général Carlos Prats à Buenos Aires en 1974, accepta également de témoigner, en échange de l'assurance de ne pas être poursuivie.
En 1978, le militaire chilien Larios déserta et s'exila avec l'aide du FBI. Craignant pour sa vie, il déclarait que la DINA le menaçait parce qu'il refusait de coopérer à l'obstruction de l'enquête des autorités américaines. Le , il plaida coupable aux États-Unis pour complicité de meurtre. En échange de son témoignage, les autorités laissèrent tomber les charges.
Le , le procès des frères Novo Sampoll et d'Alvin Ross Díaz commença à Washington. Le général Pinochet s'opposa toutefois à l'extradition des Cubains Virgilio Paz Romero et José Dionisio Suárez, également accusés du meurtre. Guillermo Novo et Díaz furent condamnés à la perpétuité pour avoir été les auteurs matériels du meurtre; Ignacio Novo reçu une sentence de 8 années de prison. Peu de temps après, Townley fut libéré sous le programme fédéral de protection des témoins.
Enfin, le chef de la DINA Manuel Contreras et son second, le brigadier Pedro Espinoza, furent également accusés par la justice américaine. Bien que Pinochet eût refusé de les extrader, Contreras dut cependant démissionner de l'armée en 1978 et la DINA fut restructurée sous le nom de CNI (Centrale nationale d'intelligence). Ils furent finalement condamnés au Chili, lors de la transition démocratique, le , à 7 et 6 ans de prison (respectivement).
Pinochet lui-même, qui avait été directement accusé par Michael Townley, Manuel Contreras, Pedro Espinoza et le capitaine Larios d'avoir ordonné l'assassinat, ne fut jamais inculpé pour cette affaire, et décéda le . Le , Contreras déclara ainsi, devant la Cour suprême chilienne, lors de son inculpation pour l'assassinat de Letelier: