thumb|right|200px|Juif algérien au .

La présence d'établissements juifs en Afrique du Nord concerne dans cet article le Maghreb (Libye, Tunisie, Algérie et Maroc)« Ce qu’il est d’usage d’appeler l’Afrique du Nord comprend le Maghreb c’est-à-dire le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et la Libye : tous ces pays ont été originellement peuplés de tribus berbères et ont subi l’influence de diverses colonisations : carthaginoise sur le littoral maghrébin, grecque en Cyrénaïque, romaine, vandale, byzantine dans toute la partie septentrionale de l’Afrique jusqu’à l’Atlantique et arabe jusqu’au Sahara. »D'après Les Juifs en Afrique du Nord par David Bensoussan. L'origine des Juifs en Égypte est abordée dans l'article Histoire des Juifs en Égypte.

La présence juive est attestée dès le Les communautés juives sont renforcées par diverses vagues d'immigration, notamment à la suite de la destruction de Jérusalem par Titus en 70Richard Ayoun et Bernard Cohen, Les Juifs d'Algérie, deux mille ans d'histoire, éd. J-C Lattès, Paris 1982, et lors des diverses persécutions dans la péninsule Ibérique.

Le judaïsme nord-africain joue à plusieurs reprises un rôle significatif dans l'histoire juive. Son origine est cependant mal connue et est débattue par les historiens, certains estimant que la majeure partie sinon la totalité du contingent est issue des conversions, tandis que d'autres suggèrent une origine majoritairement judéenne.

Cet article ne traite pas de l'apport espagnol au judaïsme nord-africain, mieux connu et traité dans les articles relatifs aux Juifs de Tunisie, d'Algérie et du Maroc.

Études génétiques

Les études récentes qui lèvent petit à petit le voile sur le mystère de l'origine des Juifs d'Afrique du Nord, suggèrent que le patrimoine génétique des Juifs d'Afrique du Nord provient majoritairement du Proche-Orient avec toutefois une contribution européenne et africaine, probablement berbère, minoritaire mais significativeDans son étude Lucotte rapporte en effet une proportion de 27 % d'Haplotypes IV et V, qu'il considère comme africains, chez les Juifs d'Afrique du Nord (soit Haplotype V : 18,6 % et Haplotype IV : 8,4 %). Cette fréquence est de 3,1 % chez les Ashkenazes, de 10,7 % chez les juifs orientaux, de 17,3 % chez les Palestiniens et de 20,4 % chez les Libanais, Y-chromosome DNA haplotypes in Jews: comparisons with Lebanese and Palestinians, Lucotte et al. 2003 et qu'il reste proche du patrimoine génétique des autres communautés juives (Ashkénaze et Mizrahim).

Ainsi, en 2012, une étude autosomale (portant sur les 22 chromosomes homologues ou autosomes plutôt que sur les lignées maternelles ou paternelles) de Campbell et ses collègues a montré que les Juifs d'Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie, Djerba et Libye) forment un groupe proche des autres populations juives dont l'origine se trouve au Moyen-Orient avec un apport minoritaire mais significatif de gènes d'Afrique du Nord représentant 20 % de leur génomeFig. 5. Fraction of genome with ancestry labeled as reference population, Campbell et al. 2012. Deux sous-groupes principaux ont été identifiés marocain/algérien d'une part et djerbien/libyen d'autre part (les Juifs de Tunisie étant partagés entre les deux sous-groupes) . Les auteurs ajoutent que cette étude est compatible avec l'histoire des juifs d'Afrique du Nord à savoir une fondation durant l'Antiquité avec un prosélytisme des populations locales suivi d'un isolement génétique durant la période chrétienne et islamique et enfin un mélange avec les populations juives séfarades émigrées durant et après l'Inquisition.

Origine juive de nombreux Juifs du Maghreb Outre les juifs déjà présents au Maghreb à l'époque romaine et mentionnés plus haut, une importante immigration juive en Maurétanie se produit au , à la suite des persécutions dont sont victimes les Juifs d'Espagne de la part du roi wisigoth Sisebut et de ses successeurs .

Les armées arabes qui font ensuite la conquête du Maghreb, toujours au , sont suivies de commerçants juifs du Yémen et d'Égypte qui pratiquent le judaïsme babylonien. Kairouan, en Tunisie, devient vite un centre de l'orthodoxie juive, qui s'oppose aux pratiques judéo-berbères trop hétérodoxes. Ces auteurs citent Ansky : Les Juifs d'Algérie, du décret Crémieux à la Libération, Paris, Éditions du Centre, 1950, . Dès sa fondation, la ville de Kairouan, devient la ville la plus populeuse et prospère de Tunisie, en dehors de Tunis. Des Juifs d'Arabie, d'Égypte et de Cyrénaïque y affluent rapidement, confirmant les récits d'historiens arabes qui affirment que le calife omeyyade Abd al-Malik demanda à son frère, Abd al-Aziz, gouverneur d'Égypte, d'envoyer coptes ou juives pour s'y installer. Ils sont bientôt rejoints, à la fin du , par une seconde vague d'immigrants, alors que le territoire est sous la direction d'Hassan Ibn Numan, le vainqueur de la Kahena.

Gérard Nahon avait soutenu cette thèse en affirmant que les juifs d'Afrique du Nord parlent arabe dès le mais connaissent aussi l'hébreu et l'araméen, langues des études sacréesGérard Nahon, Le judaïsme algérien, de l'Antiquité au décret Crémieux, dans les Nouveaux Cahiers, , 1972, page 1-13.

Selon le spécialiste du Moyen-Orient Daniel Zisenwine, il y avait des contacts, surtout commerciaux, entre les communautés juives maghrébines et européennes à l'époque précoloniale. Les principaux points de contact étaient Livourne en Italie, avec son port fréquenté par les commerçants tunisiens, et Marseille en France, avec son port pour le commerce avec l'Algérie et le Maroc. La région du Maghreb produisait des épices et du cuir, des chaussures aux sacs à main. Comme beaucoup de Juifs maghrébins étaient des artisans et des commerçants, ils avaient des liens avec leurs clients européens.

Premières attestations de centres juifs en Afrique du Nord Selon les historiens Richard Ayoun et Bernard Cohen, l’origine des Juifs d'Afrique du Nord est très ancienne et mal connue. Compte tenu de la faible documentation historique sur cette période, il n'y a aucune certitude sur l'origine des premiers juifs dans la région. Pour l'historienne Karen Stern aussi, ce qui caractérise l'histoire des Juifs de l'Afrique du Nord romaine reste son obscurité, alors que nous disposons de plus d'information sur les Juifs d'Égypte ou de Cyrénaïque.

Les sources épigraphiques n'ont pas été complètement étudiées mais selon la Jewish Encyclopedia, elles sont rares, ce qui laisse penser que les juifs étaient alors peu nombreux. Cependant, à l'époque de la rédaction du Talmud, soit au cours du ap. J.-C, une forte présence juive semble attestée entre la ville de Sur (Tyr) et Carthage :

Rabbi Yehouda a dit au nom de Rab que, entre Syr et Carthage, les nations reconnaissaient Israël et le Père qui est aux cieux, mais que, depuis Syr vers l’ouest et depuis Carthage vers l’est, les nations ne reconnaissent ni Israël ni le Père qui est aux cieuxTalmud, traité Ménachoth 110a Yann Le Bohec pense aussi à une immigration des Juifs d'Italie, car les premières traces sont écrites en latin. Le père Delattre, attribue aussi l'origine de la communauté juive à des judéo-chrétiens.

Plusieurs évènements historiques ont successivement renforcé la présence juive, notamment lors de la prise de Jérusalem par Titus en 70. En effet, Titus aurait déporté jusqu'à Juifs de Judée à Carthage. Flavius Josèphe, quant à lui, estime à les juifs des colonies grecques de Cyrénaique. Sous le règne du Romain Trajan, éclate la violente insurrection des juifs de Cyrénaïque jusqu'à Alexandrie et Chypre. Celui-ci, après les avoir écrasés, déporte les survivants dans la province de Maurétanie au Maghreb actuel.

Pour Paul Monceaux, il est probable qu'il existât une communauté juive dans la Carthage punique. Mais les témoignages de cette présence ne deviennent nombreux et significatifs qu'à l'époque romaine et Carthage paraît être le centre de cette présence juive, avec particulièrement la nécropole juive de Gammarth. Comme les autres Juifs de l’Empire, ceux d'Afrique romaine sont romanisés de plus ou moins longue date, portent des noms latins ou latinisés, arborent la toge et parlent le latin, même s’ils conservent la connaissance du grec, langue de la diaspora juive de l’époque. L'épigraphie retrouvée indiquerait que les premiers Juifs établis auraient deux origines possibles ; la ville d'Ostie en Italie, qui en commerce avec Carthage, était connue comme foyer d'une communauté juive et d'une importante synagogue et les régions de Cyrène et Alexandrie, colonies à l'origine grecques et foyers, elles aussi, d'une importante communauté juive, qui s'était révoltée contre Rome lors de la révolte juive des années 115-117..

Maurice Sartre affirme qu'« il est indiscutable qu'il n'y a pas eu d'exil général des Juifs à la suite des révoltes de 66-70 et de 132-135, et encore moins d'expulsion », même s'il y a eu, pour des raisons économiques de surpopulation essentiellement, des déplacements de population à courte distance, notamment de Judée en Galilée, entre l'époque des Maccabées et le .. De même, dans un entretien téléviséEntretien télévisé de Maurice Sartre., Sartre relativise l'importance des mouvements de population consécutifs aux deux destructions du Temple de Jérusalem. Flavius Josèphe, le seul historien contemporain de la chute du Temple ne parle, lui, que de prisonniers juifs lors de la prise de Jérusalem, sans préciser leur destination dans l'Empire romain.

En Libye

vignette|Deux femmes juives de Tripoli en habit traditionnel, 1914. Au avant l'ère commune, une importante présence juive à Cyrène est attestée par Strabon cité par Flavius Josèphe : « Il y avait à Cyrène quatre (classes) : les citoyens, les laboureurs, les métèques et les juifs. Ceux-ci ont déjà envahi toutes les cités… ».

Selon l'historien Paul Sebag, l'expansion du judaïsme en Afrique du Nord s'est faite en partie par la fuite des Juifs de Cyrénaïque venu de l'Est du continent à Cyrène (actuelle Libye). En l'an 115, de nombreux Juifs de Cyrénaïque fuirent le pays devant la rude répression de Marcius Turbo et trouvèrent refuge parmi les populations berbères dans la vallée du l'oued Righ et du Mzab dans l'actuelle Algérie et à l'extrémité de la Tunisie Sur le site alger-roi.fr. Sebag écrit dans son ouvrage dédié aux Juifs de Tunisie :

On a de sérieuses raisons de penser que le judaïsme commença à se répandre parmi les populations berbères de massifs montagneux et des confins du désert aux lendemains de l'insurrection des Juifs de Cyrénaïque au début du . La nombreuse population juive établie de longue date en ce pays était d'origine judéenne, mais les descendants… à force de vivre au milieu de populations berbères, avaient sans doute fini par se « berbériser » par leur langue et par leur manière de vivre… Nombre d'entre eux (…) purent facilement répandre leurs croyances et leurs pratiques parmi les Berbères auprès desquels ils avaient trouvé refuge. Amorcée dès cette époque, la judaïsation des Berbères se serait obscurément poursuivie du au pour ne recevoir des persécutions byzantines qu'une nouvelle impulsionCités dans .

Selon Flavius Josèphe, la présence juive à Cyrène et en Libye est due à Ptolémée (305-283) qui demande à des Juifs d'Alexandrie de s'y établir pour lui permettre de mieux assurer son contrôle de la région. Comme Alexandrie, Cyrène était une colonie grecque.

En Tunisie

vignette|« Famille juive » en Tunisie, Revue régionale illustrée (juin 1900).