Dame Carcas est l'héroïne légendaire et la figure allégorique éponyme de Carcassonne (Aude, France). Elle est célèbre pour avoir sauvé, par la ruse, la cité assiégée par Charlemagne.
Dans le registre des contes et légendes, son histoire constitue l’un des rares exemples mettant en scène une héroïne maîtresse de son propre destin.
Les recherches historiques suggèrent que sa légende est une construction complexe, ancrée dans la tradition épique médiévale occitane et évoluant au fil des siècles pour servir des enjeux politiques, identitaires et économiques.
Les sources centré|vignette|400x400px|Dame Carcas dans Le Palais des nobles dames, de Jean Dupré, 1534 La légende de Dame Carcas nous est parvenue à travers deux canaux : une tradition orale populaire, demeurée vivace jusqu’au , et une tradition savante écrite, attestée dès le . Le poète quercinois Jean Dupré (ou Jehan du Pré) en est le premier témoin dans un poème dédié à Marguerite d’Angoulême, reine de Navarre et sœur de François , publié en 1534. On décèle à la même époque quelques allusions à la légende dans un poème du Carcassonnais Malbosc ou dans les quatrains de Nostradamus. Les sources se multiplient au siècle suivant grâce aux récits de voyage de visiteurs lettrés - pour la plupart des protestants de pays du Nord.. Mais les premiers récits détaillés de la légende sont l’œuvre de deux historiens : le Toulousain Guillaume Catel (avant 1626) et le Carcassonnais Guillaume Besse (1645). Voici une synthèse de leur récit :
Le récit légendaire L'histoire se déroule durant la domination sarrasine. Charlemagne, empereur des Francs, assiège la ville de CarcassonneLa légende attribue à l'empereur la prise de la ville qui en réalité a été réalisée par son père Pépin-le-Bref vers 759. Toutefois, Charlemagne qui était alors un adolescent, avait l'âge de participer aux expéditions militaires de son père et a pu être présent au siège. alors dirigée par le roi sarrasin Balaach. Ce dernier apprenant l'arrivée des troupes franques de Charlemagne, part à sa rencontre mais est fait prisonnier par l'empereur. Refusant de livrer la ville et ayant blasphémé, il est décapité. Dame Carcas, l'épouse de Balaach, apprenant la mort de son mari organise la défense de la cité.
Le siège s'éternisant, les défenseurs viennent à manquer. La reine utilise une ruse consistant en la réalisation de mannequins pourvus chacun d'une arbalète, qu'elle fait fabriquer et placer sur les remparts. Faisant le tour des murailles, elle ne cesse de décocher des traits sur les ennemis en faisant croire qu'ils sont tirés par ces faux soldats, afin de décourager les assiégeants.
Au bout de sept (ou cinq ans selon Besse), les vivres viennent à leur tour à manquer, menaçant les défenseurs de famine. Dame Carcas ordonne alors de faire l'inventaire de toutes les réserves qui lui restent. Les citadins amènent ainsi une truie et un sac de blé. Devant une population affamée, Dame Carcas prend une décision surprenante. Elle fait engraisser la truie avec le blé puis la précipite depuis la plus haute tour de la Cité, au pied des remparts.
Charlemagne et ses hommes, croyant que la Cité déborde encore de vivres au point de gaspiller un porc nourri au blé, lèvent le siège. Voyant l'armée des Francs quitter la plaine, Dame Carcas remplie de joie par la victoire de son stratagème décide de faire sonner du cor (ou, selon les versions, les cloches de la ville). Un des hommes de Charlemagne s'écrie alors « Carcas sonne ! », expression d'où viendrait le nom Carcassonne. Dame Carcas ouvre alors les portes de la cité à Charlemagne. Celui-ci, impressionné par la résistance de la dame, lui laisse la seigneurie de la ville qu'il baptise Carcassonne en son honneur. Dame Carcas se convertit au christianisme et épouse un noble franc, qui selon les versions se nomme Oliba, Olivier ou Roger. La légende affirme que c'est de ce couple que descendent les seigneurs et habitants de Carcassonne.
Origines et formation de la légende
Un contexte de création médiéval alt=Armoiries « sonnantes » de la famille Carcassonne à Montpellier : « De gueules à trois cloches d’or fleurdelisées d’argent, à la bordure d’or » Fin -1ère moitié du |centré|vignette|600x600px|Armoiries « sonnantes » de la famille Carcassonne à Montpellier : « De gueules à trois cloches d’or fleurdelisées d’argent, à la bordure d’or » La légende de Dame Carcas ne surgit pas ex nihilo au . L'analyse historique et philologique suggère qu'elle dérive d'une ou plusieurs chansons de geste occitanes disparues, composées au plus tard vers le ou le à la cour des comtes de Carcassonne ou de leurs successeurs, les Trencavel, vicomtes de Carcassonne. Plusieurs indices soutiennent cette hypothèse :
Tradition épique : Le siège de Carcassonne par Charlemagne est brièvement décrit dans des textes du et comme la Chanson de la croisade albigeoise et le Roman de Notre-Dame de Lagrasse (Philoména). La Chanson de Roland évoque la prise de la ville par le paladin Roland. Personnages : Les personnages figurent dans la littérature épique médiévale. Balaach, apparaît sous le nom Balatz dans la version occitane de la chanson Fierabras et Balan dans la version française. Olivier et Charlemagne sont présents dans la plupart des chansons de geste. Dame Carcas est présente sous le nom Floripas dans la chanson Fierabras. Ces personnages ont des modèles historiques. Balaach pourrait être inspiré du rebelle musulman Bahlûl ibn Marzûq () . Cet article contient deux erreurs qu'il convient de rectifier : La bataille de 793 est à situer sur l'Orbiel et non l'Orbieu. Balaach n'apparaît pas dans le Roman de Notre-Dame de Lagrasse ou Philomena mais seulement dans la légende de Dame Carcas.. Les noms Oliba et Roger sont empruntés à des comtes de Carcassonne. Dame Carcas pourrait avoir pour modèle une femme politique telle que Ermessende de Carcassonne, comtesse de Barcelone. Iconographie : La peinture murale du au château comtal de Carcassonne, identifiée récemment comme une représentation de la chanson de geste Fierabras, figure plusieurs épisodes communs à cette geste et à la légende, dont la mort du roi Balaach. Le jeu de mots « Carcas sonne » est attesté par les armoiries de la famille Carcassonne représentées dans un hôtel particulier de la fin du à Montpellier. Sur le plafond figure des écus chargés de cloches d'or. Sur la fresque murale des cloches d'or alternent avec des éléphants sonnant de leur trompe transformée en corCe décor est aujourd'hui présenté dans la Maison aux images, office de tourisme de Lagrasse. Voir et . Légendaire : Une étude comparative des légendes médiévales apparentées comme celle d'Uzerche (attestée en 1149) et celle de Lourdes (attestée au ) montre qu'elles s'inspirent de la légende de Dame Carcas.
Sources d'inspirations Le personnage et son histoire sont le fruit de multiples traditions :
Substrat antique : Dame Carcas pourrait s'inspirer d'une déesse éponyme locale, sorte de Cérès gauloise dont l'attribut principal était une truie, expliquant ainsi l'origine du nom de la ville.
Modèle courtois : Les qualités de l'héroïne reflètent les idéaux féminins de la poésie courtoise, agissant peut-être comme un miroir flatteur pour une comtesse ou vicomtesse de l'époque.
Littérature et mentalités : Les stratagèmes employés (le cochon, les mannequins) sont des motifs empruntés à la littérature antique, comme le récit du siège de Milet et les sièges rapportés par Frontin, ou encore la littérature hagiographique. La légende traduit une mentalité méridionale qui valorise la sagesse et la ruse face à la force brute, comme dans l'Iliade, l'Odyssée ou Sinbad le marin.
Cadre historique : Le siège épique s'inspire de souvenirs déformés de la conquête réelle de la région par les Francs sur les Sarrasins au , notamment la prise de Carcassonne vers 759 par Pépin-le-Bref et la bataille de l'Orbiel en 793. La peinture murale du du château comtal représente d'ailleurs cet affrontement..
Analyse symbolique et morphologique Le sens profond du récit dépasse la simple anecdote guerrière. L'analyse morphologique révèle une structure tripartite de l'héroïne : la truie, la dame et la ville sont trois formes d'une même entité.
Le sacrifice fondateur : La quête de l'héroïne est la fondation d'un foyer. Pour cela, elle doit sacrifier son « avatar » impur, la truie (dont l'état décharné serait, selon une hypothèse, à l'origine du mot « carcasse »). Le sacrifice de la truie gavée de blé semble constituer une réminiscence de rites antiques. Cette filiation expliquerait le choix de cet animal au sein d’une cité sous domination musulmane, en dépit de la consommation avérée de porc par les populations mozarabes. Par ailleurs, l’attribution de la truie à la figure de la Sarrasine relève, selon l’analyse de Sylvie Caucanas, d’une volonté d’assimiler l'infidèle à l'animal même qu'il juge impur — un procédé de stigmatisation analogue à celui appliqué aux Juifs. Cette confusion symbolique s'incarne d'ailleurs dans la langue d'oc, où le terme maura désigne indifféremment la truie et la Sarrasine.
Purification et conversion : Ce sacrifice permet à Dame Carcas de se débarrasser de son aspect sarrasin (considéré comme impur) pour accéder au baptême et épouser un chrétien.
Morale : La légende véhicule une morale politique et sociale : on ne fonde pas un foyer durable sur la force, mais sur le respect mutuel et l'amour.
Variantes et diffusion
Le second siège de Carcassonne vignette|Dame Carcas, figure allégorique de Carcassonne, en amazone. Frontispice de l'Histoire de Carcassonne par Guillaume Besse, 1645.Guillaume Besse apporte à son récit la suite suivante, mise en ici en français modernisé :
« Le récit fabuleux de cette guerrière ajoute que les Sarrasins étaient indignés — non pas parce qu'elle avait rendu la place (car ils savaient bien qu'elle avait combattu jusqu'à la dernière extrémité), mais bien plutôt parce qu'elle s'était convertie au christianisme et avait épousé l'un de leurs ennemis. Ils revinrent assiéger Carcassonne deux ans après qu'elle eut été remise à Charlemagne, menaçant Carcas d'une mort infamante si elle tombait entre leurs mains.
Mais à peine les païens [=musulmans] avaient-ils installé leur camp que cette femme courageuse résolut de vaincre le sort qui menaçait de faire d'elle la victime honteuse de la colère de ses ennemis. Dans ce but, elle se fit armer. Comme elle était enceinte et que ses mamelles étaient déjà très remplies, elle fit fabriquer spécialement ces deux petits boucliers que l’on voit encore dans cette ville pour protéger ses seins.
Pour faciliter son entreprise, elle voulut se servir des armes de son sexe : elle prit une quenouille qu'elle fixa à son côté, après avoir imbibé le chanvre qui la recouvrait d'eau-de-vie, de soufre, de camphre et d'autres matières inflammables (feu grégeois). Dans une sorte de fuseau qu'elle tenait à la main, elle transportait une mèche allumée dissimulée.
C'est ainsi équipée qu'elle sortit de la ville pendant la nuit. Elle exécuta le plan qu'elle avait préparé si parfaitement que l'armée sarrasine vit, presque au même instant, et le feu et les cendres de leurs machines de guerre. À ce signal, les Chrétiens sortirent de la place selon l'ordre qu'elle leur avait donné. La confusion et le désordre furent tels parmi les ennemis que ce fut une déroute totale.
On raconte mille autres histoires sur cette Dame Carcas, dont les vieilles femmes du pays amusent habituellement les enfants. »
Par la conclusion de son récit Guillaume Besse nous apprend qu'il existaient bien d'autres versions de la légende, malheureusement disparues, à l'exception de la suivante :
Une version morisque