Dans la mythologie grecque, Éole (en grec ancien , en latin ) est le maître et le régisseur des vents.
Il règne en fait une certaine confusion entre trois personnages portant ce nom, et que les auteurs antiques confondent parfois. Cet article traite de l'Éole homérique, fils d'Hippotès, qui accueille Ulysse ; Éole (fils d'Hellen et éponyme des Éoliens) et Éole (fils de Poséidon et frère de Béotos) font l'objet d'articles à part.
Du nom d'Éole dérivent l'adjectif « éolien » et le substantif « éolienne ».
Éole dans la mythologie vignette|Représentation d'Eole Éole apparaît pour la première fois au chant de l’Odyssée, lorsque Ulysse accoste chez lui :
Homère lui prête douze enfants, six fils et six filles, qu'il a mariés entre eux et qui vivent fastueusement dans son palais : Chant , 5-9. Voir aussi , XIV, 467.. Après qu'Ulysse s'est reposé un mois auprès d'Éole, celui-ci lui fait présent pour son départ d'un sac dans lequel Odyssée, , 19-21.. Ulysse navigue pendant neuf jours à bon rythme avant que son équipage, jaloux, ne délie le sac et que des vents contraires le ramènent en ÉolieOdyssée (, 28-55). Mais cette fois, Éole le chasse assez vertement :
L'ascendance homérique, qui fait d'Hippotès – mortel par ailleurs inconnu – son père, est ensuite reprise par de nombreux auteursQuintus de Smyrne (XIV, 467) ; (XIV, 223) ; (V, 7, 5). Au chant IV (67, 3) Diodore cite par ailleurs le nom de la mère, Mélanippe.. Éole est parfois appelé pour cette raisonOdyssée (X, 2) et Ovide, Métamorphoses, XIV, 223.
Dans l’Énéide, Junon promet à Éole la main de la nymphe Déiopée s'il lâche ses vents sur la flotte d'Énée, I, 74-75. Nous connaissons le nom de ses six garçons (Astyochos, Diorès, Androclès, Phérémon, Iocastos et Agathyrnos) et de deux de ses filles (Polymèle et Alcyoné).
Selon les Histoires incroyables : 17 de Palaiphatos, Éole était un astronome qui a aidé Ulysse en prédisant le temps et les directions dans lesquelles les vents souffleraient.
L'Éolie et les îles Lipari Homère donne le nom d’« île éolienne », c'est-à-dire « île d’Éole », en grec , à l’île où Ulysse et son escadre débarquent. La description qu'en donne le poète, malgré son caractère de fiction, semble retenir certains éléments d'une tradition archaïque ayant trait au royaume de l'archipel des îles Lipari. Thucydide, III, LXXXVIII. décrit la réalité géographique et politique des « îles éoliennes » : Les colons grecs venus de CnidePenthatlos de Cnide, un descendant supposé d'Héraclès, passe pour le fondateur historique de la colonie grecque de Lipari. vers 580 sont donc de paisibles agriculteurs circulant en barques dans un archipel aisément identifiable. L'île d'Hiéra est l'actuelle Vulcano ; le nom de Didymè fait manifestement allusion à l'île aux deux hauteurs, appelée Salina de nos jours ; quant à Strongylè, l'île Ronde, les Anciens l'ont toujours identifiée au Stromboli. Lipari est la seule de ces îles à avoir conservé son nom préhellénique. Au pied de son acropole antique, au milieu des tombes grecques, les archéologuesLuigi Bernabò Brea et Madeleine Cavalier, L'Acropoli di Lipari nelle preistoria, Meligunis-Lipara, Publicazioni del Museo Eoliano di Lipari, Flaccovio Editore, Palermo, 1980, vol.I 153-172 et vol. IV. ont découvert des poteries rituellement brisées, dont l'une conserve, sans ambiguïté aucune, le nom d’Éole inscrit en caractères grecs archaïques, .. Ce fragment de poterie, conservé au musée archéologique Éolien de Lipari, atteste qu'un culte était célébré en l'honneur d'un héros ou d'un dieu préhellénique, du nom d’Éole. On peut donc penser qu'un prototype de l'Éole homérique a réellement existé au début du millénaire avant notre ère.
Dans l'Antiquité, le siège du royaume d'Éole a souvent été localisé sur l'île de Stromboli. Cette île semble répondre à la description qu'en donne Homère au début du chant X cité ci-dessus : vue de loin, elle s'élève à 940 mètres au-dessus de la mer et darde vraiment sa pointe vers le ciel ; pour un navigateur, quel que soit l'angle sous lequel il s'en approche, Stromboli est d'une écrasante hauteur ; et si elle apparaît entourée d'une « côte de bronze », c'est qu'avant le crépuscule, la lumière rose du soir lui donne « une étrange couleur bronze doréTémoignage de Jean Cuisenier au cours de son périple en Méditerranée sur les traces d'Ulysse, en septembre 1999 : , 254. » ; l'île mérite aussi son qualificatif d'« infranchissable muraille » car elle n'offre aucune crique, aucune anse, aucun promontoire à l'abri desquels un navire pourrait mouiller.
Attributions et fonction d'Éole Dans le récit qu'Ulysse fait aux Phéaciens, Éole habite dans un palais, au-dessus de la cité. Il reçoit ses hôtes avec bienveillance et leur accorde une hospitalité d'un mois. Au moment du départ d'Ulysse, il lui apporte une aide remarquable :
La fonction d'Éole est en effet celle d'un « régisseur », c'est-à-dire « d'un dispensateur, qui distribue, dispose » les vents en force et en direction : c'est exactement le sens du nom grec employé ici par Homère. Car le poète sait qu'il existe un régime des vents, qui soufflent en force et en direction variable selon les lieux et selon les saisons, et qui se lèvent ou tombent à certaines heures de la journée. C'est pourquoi Homère parle de véritables « routes des vents », en grec , et le domaine de ces routes, c'est Éole qui l'administre. Mais il ne l'administre pas arbitrairement : Éole est soumis lui-même à la juste loi voulue par les dieux, ce que les Grecs appellent , Thémis, comme il le précise lui-même à Ulysse au vers 73. Ce régime des vents était connu des gens de mer et deux grands savants de l'Antiquité, Aristote, II, IV. et ThéophrasteDes vents., l'ont étudié avec précision.
Dans le passage cité ci-dessus, Homère suggère aussi que la volonté d’Éole peut être fléchie par des prières et des sacrifices : le dieu se livre en effet, en grande cérémonie, à un rite sacrificiel et à des opérations visant à ménager des vents portants. Les fouilles archéologiques menées sur le site de l'antique colonie grecque de Lipara ont montré, par le rite des poteries brisées dédiées à ce dieu, que de telles pratiques cultuelles existaient. Or l'archipel des îles Lipari est précisément balayé par de brusques et incessants changements de vent, en force et en direction, et les équipages de l'Âge du Bronze récent devaient chercher à se concilier des vents favorables.
Interprétation de la rencontre d'Ulysse et d'Éole vignette|redresse|Jan van der Straet, Ulysse dans la grotte des vents (vers 1590-1599), Rotterdam, musée Boijmans Van Beuningen.
La description que donne Homère de la civilisation des populations éoliennes n'est peut-être pas le pur produit de la fiction. Éole est présenté comme un dieu vivant dans l'opulence de son palais, et qui, tel un pharaon, a marié ses fils à ses filleslire toutefois en fin d'article les fortes réserves sur ces assertions. Ce dernier détail doit retenir l'attention : on a pu l'interpréter comme un indice que la rencontre d'Ulysse avec Éole conserve le souvenir de contacts entre les populations archaïques des îles Lipari et les navigateurs grecs, frappés par l'étrangeté de leurs mœurs et de leurs institutionsSur cette interprétation, voir , 227-252.. Or précisément, les fouilles entreprises sur le site d'un village préhistorique du promontoire Milazzese sur l'île de Panarea attestent que du , soit avant la guerre de Troie et près d'un millénaire avant la composition de l’Odyssée, des populations ont vécu sur cette île comme aussi à Filicudi, à Salina et à Lipari. Les archéologues siciliens parlent à leur propos de « culture de Milazzese ». Ces populations entretenaient des contacts suivis avec les navigateurs grecs, comme le prouvent les nombreuses céramiques proto-mycéniennes qui ont été retrouvées. Auparavant encore, ces îles étaient fréquentées par des navigateurs ayant entrepris l'exploitation des carrières d'obsidienne et le commerce de cette pierre, très utilisée par les sculpteurs égyptiens. La présence d'Égyptiens parmi les premiers colons grecs du est elle aussi attestée par la découverte de petites statuettes en faïence appelées ushbeti et placées dans les tombesLes ushbeti sont de petits personnages sculptés, chargés de répondre, à la place du défunt, dans l'au-delà. On peut en voir au musée archéologique éolien de Lipari.. Autre détail qui plaide en faveur de cette interprétation : le nom d'Éole en grec, , serait d'origine sémitique d'après Victor BérardVictor Bérard,
Nausicaa et le retour d'Ulysse, Armand Colin 1929, 204., ce qui laisse supposer que les Phéniciens qui composaient l'essentiel de la marine égyptienne, connaissaient déjà ce pays.
Néanmoins, si le talent du grand traducteur-poète qu’était V. Bérard ne fait aucun doute, il faut néanmoins reconnaître que, en matière d’itinéraire, les incertitudes sont énormes, dès l’antiquité, et a fortiori chez Homère lui-même. En effet, au début du Chant X de l’Odyssée, le poète lui-même nous indique que l’île d’Éole est « une île flottante » ( : vers 3), ce qui ne peut que laisser perplexe face à une éventuelle « localisation » ou « identification ». Déjà les commentateurs antiques ne sont pas d’accord. Le géographe Ératosthène déclare prudemment qu’il ne faut pas chercher de vérité géographique dans Homèrecité par S. Saïd, Homère et l'Odyssée, ch. VI : selon lui, le poète cherche à plaire, et non à instruire. Si un certain nombre d’Anciens situent cette île flottante dans les « îles éoliennes », c’est sûrement par un réflexe étymologique constant dans l’antiquité (« raisonnement » du type : — ou inversement : ). Le nom d'« îles éoliennes » s'expliquera plus facilement par leur caractère venté, que par la présence d'un dieu homérique, encore que, dans la culture grecque, cela soit la même chose : Éole est le (vent) vif, tout comme Mémoire est la mémoire (), Hasard est le hasard (), Justice est la justice (), Amour est l'amour (), Discorde est la discorde () : tous ces mots sont d'abord des noms communs promus ensuite au rang de divinité. De même la Vénus latine, ou la Concorde romaine qui sont initialement des noms communs.
La fascination pour Ulysse a engendré des dizaines d’itinéraires, surtout aux temps modernes, en particulier au et au début du , itinéraires qui sont autant de conjectures, surtout pour un personnage dont l’historicité n’est pas flagrante. Certains savants se sont amusés à faire l’inventaire de ces itinérairesA. Heubeck die homerische Frage, 1978 et aussi B. Rubens & O. Taplin An odyssey round Odysseus, 1989, dont les points de chute vont des Canaries à Aden… La conclusion s’impose :
Quant à l'inceste des fils et filles d’Éole, il n'a rien de typiquement égyptien : il est constant dans la mythologie olympienne, ne serait-ce qu'entre Zeus et sa sœur Héra. Plutôt qu'une marque de la culture égyptienne, il faut y voir une marque d'une conception anthropologique de la nature des dieux, chez qui l'inceste n'est pas prohibé.