vignette|Luxembourgeois célébrant la libération du pays et souhaitant la bienvenue aux soldats des Alliés après l’armistice, en novembre 1918.
L’occupation allemande du Luxembourg pendant la Première Guerre mondiale fut la première des deux occupations militaires du grand-duché de Luxembourg par l’Allemagne au . De à , le Luxembourg avait été totalement occupé par l’Empire allemand. Le gouvernement allemand a justifié cette occupation par la nécessité de soutenir ses armées en France voisine, mais de nombreux Luxembourgeois, contemporains de l’occupation ou actuels, ne partagent pas ce point de vue.
Pendant cette période, le Luxembourg fut autorisé à maintenir son propre gouvernement et son système politique, mais toutes les mesures prises étaient assombries par la présence militaire allemande. En dépit du caractère dominateur de l’occupation, les Luxembourgeois tentèrent de mener une vie aussi normale que possible. Les partis politiques essayèrent de se focaliser sur l’économie, l’éducation et la réforme constitutionnelle.
De plus, l’environnement politique intérieur se trouva compliqué par la mort en de Paul Eyschen qui avait été Premier ministre depuis 27 ans. Après son décès démarra une longue période d’instabilité gouvernementale, qui culmina par une insurrection et une crise constitutionnelle après le départ des soldats allemands.
Le contexte Depuis le traité de Londres de 1867, Le Luxembourg était officiellement un état neutre. La crise du Luxembourg avait vu la Prusse contrecarrer la tentative d’achat par la France du grand-duché aux Pays-Bas. La neutralité du Luxembourg fut acceptée par le chancelier allemand de l’époque, Otto von Bismarck, qui affirma : « En échange de la forteresse du Luxembourg, nous avons obtenu la neutralité du pays, et la garantie qu’elle sera maintenue à perpétuité Discours de Bismarck au Reichstag d’Allemagne du nord le 27 septembre 1867. ».
En , l’Archiduc François-Ferdinand, héritier de la couronne d’Autriche-Hongrie, était assassiné par un nationaliste panslave, ce qui amena à une brutale détérioration des relations entre l’Autriche-Hongrie et la Serbie. Les deux pays avaient des pactes défensifs, l’Autriche-Hongrie avec l’Empire allemand et la Serbie avec l’Empire russe. Quand le , l’Autriche-Hongrie attaqua la Serbie, cette dernière appela la Russie à son secours, qui mobilisa, et, par ricochet, l’Allemagne en fit de même dans le cadre de son alliance avec l’Autriche-Hongrie.
vignette|Le plan Schlieffen, prévoyait que l’Allemagne contourne les défenses françaises en traversant la Belgique et le Luxembourg. Anticipant une déclaration de guerre de la France, plus proche allié occidental de la Russie, l’Allemagne déclencha le plan Schlieffen. Selon cette stratégie, élaborée par le comte Alfred von Schlieffen en 1905, l’Allemagne lancerait une attaque éclair sur la France à travers les territoires faiblement défendus de la Belgique et du Luxembourg, contournant ainsi les principales défenses françaises, plus au sud. L’armée allemande pourrait ainsi encercler Paris, forcer la France à déposer les armes et tourner tous ses efforts vers le front de l’Est.
Depuis les années 1860, les Luxembourgeois étaient parfaitement conscients des ambitions allemandes ()., et le gouvernement luxembourgeois bien conscient des conséquences du plan Schlieffen. En 1911, le Premier ministre, Paul Eyschen confia à un ingénieur la mission d’évaluer le réseau de chemins de fer de l’ouest de l’Allemagne, et en particulier la probabilité d’invasion du Luxembourg par ce pays pour répondre à ses besoins logistiques lors d’une éventuelle campagne militaire en France.. De plus, du fait des fortes accointances ethniques et linguistiques entre le Luxembourg et l’Allemagne, il y avait la crainte que l’Allemagne ne cherchât à annexer le Luxembourg à son empire. Le gouvernement du Luxembourg s’évertua par conséquent à réaffirmer la neutralité du pays ()..
L’invasion vignette|gauche|L’axe principal d’invasion était vers Luxembourg-Ville. Le , l’Allemagne déclarait la guerre à la Russie. Dès le début de la guerre avec son voisin de l’est, l’Allemagne mit en œuvre le plan Schlieffen et les craintes du gouvernement luxembourgeois se concrétisèrent. Au début, le Luxembourg n’était qu’une zone de déploiement puis de transit pour les unités de la allemande d’Albrecht von Württemberg. L’une des lignes de chemin de fer du nord de la Rhénanie vers la France passait par Troisvierges, à l’extrémité nord du Luxembourg, et la première violation de la souveraineté et de la neutralité du Luxembourg fut l’utilisation non autorisée de la gare de Troisvierges., utilisée pour débarquer directement des troupes. Eyschen protesta mais ne pouvait rien faire pour s’opposer à l’intrusion allemande.
Le lendemain, , alors que les troupes françaises étaient encore loin de sa frontière, l’Allemagne déclencha l'invasion totale du Luxembourg.. Après avoir traversé la Moselle à Remich et Wasserbillig, les soldats allemands se mirent en mouvement à travers le sud-est du pays en direction de la capitale Luxembourg-ville. Des dizaines de milliers de soldats allemands s’étaient déployés au Luxembourg durant ces vingt-quatre heures (même si le gouvernement du Grand-Duché réfuta tous les chiffres précis qui furent avancés). La Grande-duchesse Marie-Adélaïde ordonna à sa petite armée de moins de . de ne pas résister et, l’après-midi du , Eyschen et elle rencontrèrent le commandant allemand l’Oberst (colonel) , sur le pont Adolphe à Luxembourg-ville, symbole de la modernisation du Luxembourg.. S'ils protestèrent formellement, ils ne pouvaient que subir l’occupation militaire allemande avec fatalisme.
vignette|Theobald von Bethmann Hollweg, chancelier allemand. Le même jour, le chancelier allemand Theobald von Bethmann Hollweg justifia l’occupation totale du Luxembourg en raison d’impératifs militaires, soutenant que la France était de son côté prête à envahir le Luxembourg. Le gouvernement français et son chargé de mission réfutèrent cette argumentation, affirmant que la France « entendait respecter la neutralité du Grand-Duché de Luxembourg » mais que sa violation par l’Allemagne l’obligeait « à s'inspirer désormais à cet égard du souci de sa défense et de ses intérêts ». Bethmann Hollweg tenta d’afficher sa bonne volonté en offrant des compensations au Luxembourg pour les pertes consécutives à la présence militaire. Le , Bethmann-Hollweg déclara dans un discours au Reichstag :Toutefois, quand il apparut que l’Allemagne était sur le point de l’emporter, le chancelier révisa son discours. Dans son Septemberprogramm, Bethmann Hollweg voulait que, une fois la Triple Entente vaincue par l’Allemagne, le Luxembourg devienne un État de la fédération allemande, quand bien même il faudrait y obliger les Luxembourgeois.. Devant cette perspective, la plupart des Luxembourgeois furent soulagés quand la France et le Royaume-uni stoppèrent l’avance allemande à la bataille de la Marne à la mi-septembre. Les belligérants furent ensuite enlisés dans la guerre des tranchées et le Luxembourg s’en trouva indéfiniment occupé par l’Allemagne.
Le gouvernement Eyschen
vignette|redresse|Le long ministère de Eyschen avait été une période de paix et de prospérité. Lorsque le sort de la guerre était en jeu sur le front de l’ouest, le destin du Luxembourg tanguait avec lui. Il était clair pour tous qu’un bon comportement du gouvernement luxembourgeois, qui réponde pleinement aux attentes des administrateurs militaires allemands, pourrait garantir l’autonomie gouvernementale du Luxembourg, au moins à court terme. Paul Eyschen était un dirigeant réputé et extrêmement populaire, et tous les courants politiques avaient la plus grande confiance dans sa capacité à frayer un chemin au Luxembourg à travers le terrain miné de l’occupation. Le , il expulsa le chargé de mission français au Luxembourg à la demande des Allemands, suivi par le chargé de mission belge quatre jours plus tard, puis italien quand son pays entrera en guerre en .. Dans la même perspective il se refusa à dire du mal de la Zollverein (union douanière allemande) (), même s’il avait ouvertement envisagé de la quitter avant la guerreLettre de Eyschen à Nyssens, 28 décembre 1882..
Parfois, Eyschen se trouvait en situation de réaffirmer avec vigueur ses convictions. C'est ainsi que le , un journaliste luxembourgeois, nommé Karl Dardar, fut arrêté par l’armée allemande pour avoir publié des histoires anti-allemandes. Il fut alors emmené à Coblence, jugé et condamné par une cour martiale à trois mois d’emprisonnement. Eyschen fut indigné que les Allemands aient kidnappé un citoyen luxembourgeois et qu’ils l’aient jugé pour un délit hors de leur territoire, et il ne fit rien pour cacher son indignation. Il dit à l’ambassadeur allemand au Luxembourg que cette action était une « atteinte directe à la souveraineté nationale du Grand-Duché » Télégramme de Eyschen à Buch, 8 décembre 1914..
De telles plaintes vexatoires se répétèrent, par Eyschen et par Victor Thorn, quand un employé des chemins de fer fut arrêté en pour présomption d’intelligence avec l’armée française et jugé et condamné à Trèves. En tant que ministre de la Justice, Thorn fut révolté que le système judiciaire luxembourgeois ait été traité avec un tel mépris Télégramme de Thorn à Berg, .. De telles réactions n’étaient pas du goût des autorités allemandes. Mais, même si elles s’agaçaient de l'opiniâtreté de Eyschen, il restait une pièce utile pour unir les différentes sensibilités politiques luxembourgeoises. Le , une lettre fut adressée au gouvernement luxembourgeois déclarant que les Allemands considéraient le Luxembourg comme zone de guerre et que, par conséquent, la population serait assujettie aux lois militaires.
Eyschen n’était pas le seul à laisser ses convictions interférer avec les affaires gouvernementales. Lors de l’été 1915, Eyschen voulut réduire plus encore le rôle de l’église catholique dans le système public d’enseignement. La Grande-Duchesse Marie-Adélaïde protesta. Fervente catholique (comme la majorité du pays mais non comme son défunt père qui était protestant), on lui prêtait cette phrase : « Je ne laisserai pas leur plus précieux héritage [le catholicisme] leur être volé tant que j’aurai les clés » ().. Marie-Adélaïde campa sur sa position, invitant Eyschen à démissionner s’il ne s’accommodait pas de sa décision. Eyschen faillit le faire, mais s’abstint finalement (). Au demeurant, il n’allait pas rester encore longtemps en fonction.
L’après Eyschen Le décès d’Eyschen vignette|L'hommage de la nation aux funérailles de Eyschen manifestait ce que le pays lui devait. Sa mort allait conduire à trois années de troubles politiques. Le , le système politique luxembourgeois fut sonné par le décès de Paul Eyschen (). Quand la guerre avait éclaté, Eyschen était âgé de 73 ans et son primo-ministériat de vingt-sept ans était le seul gouvernement que la plupart des Luxembourgeois avaient connu. Durant la première année d’occupation allemande, il avait été tel un roc pour le peuple luxembourgeois. Il avait également joué un rôle important auprès de Marie-Adélaïde ; la Grande-Duchesse n’avait jamais été initiée à sa fonction (), avait cinquante trois ans de moins qu’Eyschen et était considérée comme à la fois politiquement naïve et dangereusement partisane pour un monarque constitutionnel. Leurs récentes tensions relevaient toutefois du cosmétique par rapport à la situation du pays.