La statue de Denis Diderot est une œuvre d'Auguste Bartholdi installée sur la place Diderot de Langres en . Longtemps contrarié par les partis conservateurs, cet hommage dut attendre l'élection d'un conseil communal républicain, en 1880, et le centenaire de la mort de l'écrivain en 1884 pour aboutir. Afin de financer le monument, deux comités présidés honorifiquement par Victor Hugo sont chargés de récolter des dons. En outre, de par les relations qu'entretenait Catherine II de Russie avec Diderot, le conseil municipal s'emploie à demander une participation au tzar Alexandre III, qui accepte et contribue à hauteur de , non sans que cela ne provoque des réactions. Conçue à Paris, la statue y est d'abord exposée avant d'être acheminée en train à Langres. L'inauguration du monument a lieu le dimanche avec le maire et en présence de députés, sénateurs, du préfet du département, de représentants de la Société des gens de lettres et de membres du conseil municipal de Paris ; il s'est ensuivi diverses manifestations festives et deux banquets.
En raison de l'oxydation, la statue est rénovée en 2008, s'inscrivant dans un plan de mise en avant du philosophe à l'intention de son tricentenaire en 2013.
Genèse de l’œuvre Un hommage contrarié En 1780, la Ville de Langres avait déjà demandé, et obtenu de Diderot-même, son buste réalisé en bronze par Jean-Antoine Houdon en 1773Le , le conseil municipal de Langres, demanda par lettre à Diderot la permission d’avoir son portrait, contre paiement, pour orner une salle de l’hôtel de ville. Diderot leur envoya le buste de lui, récemment sculpté par Houdon. Il fut installé dans une salle de l’hôtel de ville, sur une armoire renfermant un exemplaire de l’Encyclopédie ; Houdon envoya à son tour les plâtres correspondants. Voir : Anne L. Poulet, Jean-Antoine Houdon: Sculptor of the Enlightenment, University of Chicago Press, 2005, ; Mémoire pour servir à l’histoire de la vie et des ouvrages de Diderot, par Madame de Vandeul, sa fille, in : Mémoires, correspondance et ouvrages inédits de Diderot, vol. 1, Paris, 1830, . Cette acquisition est également évoquée dans la correspondance de Diderot.. Ce buste se trouve toujours à Langres, à la Maison des Lumières Denis Diderot..
En 1835, l'avocat Jean-Baptiste Migneret manifeste son incompréhension face à l'absence de toute inscription sur la maison natale de l'écrivain..Confondant d'ailleurs la maison d'enfance de Diderot et sa maison natale.. La Société républicaine d’instruction se chargera d'une telle inscription en 1880La Société républicaine d'instruction de l'arrondissement de Langres a été inaugurée le , sous la présidence de . Voir Le Spectateur, et le tiré à part de la conférence inaugurative, publié à Langres, impr. de A. Dessoye, 1879 (notice en ligne..
En 1844, Joseph Lescorné proposa à la ville de Langres une statue de l'écrivain.. La place du Marché aux Porcs (actuelle place de l’Hôtel-de-Ville) devait recevoir le monument et être renommée place Diderot. Sur cette proposition de statue, le journal La Haute-Marne rapportera la réaction d'un Langrois, datée du :
Le projet, d'abord approuvé par le conseil municipal du , fut manifestement abandonné par la pression des partisans catholiques de la ville.. Une souscription pour acheter le bronze et parer aux frais accessoires avait même été ouverte.. Lescorné sculptera néanmoins dans le marbre un buste de Diderot, présenté au Salon de 1853, et offert, la même année à la Comédie-Française....
Dans une note datant de 1864-1865, Sainte-Beuve se montre lui-même réticent à l'idée d'ériger, à Langres, une statue à l’effigie de Denis Diderot : ..
Par la suite, la guerre franco-prusse (1870) et le gouvernement de l'Ordre moral (1873-1876) interdit toute avancée d’un projet de statue dédiée au philosophe.. Un nouveau projet émerge en 1879, à l'occasion du de la mort de Diderot., mais il provoqua encore des tensions au sein du conseil municipal, au point, d'ailleurs de justifier la venue du préfet à Langres..
L'occasion du centenaire de la mort de Diderot
Il faut finalement attendre 1882 pour qu'un conseil municipal, républicain et présidé par Jean-Ernest Darbot, introduise un nouveau projet, en prévision du centenaire de la mort de l'écrivain. La décision est prise le Chantal Andriot, « La statue de Diderot par Bartholdi en 1884 : Un hommage controversé », in: .Extrait des procès-verbaux des délibérations du conseil municipal de Langres correspondant disponible dans le du journal Le Spectateur du . Journal disponible à la lecture à la médiathèque Marcel Arland de Langres..
La place Chambeau, rebaptisée place Diderot, est choisie pour accueillir le monument et Auguste Bartholdi (1834-1904) est chargé de réaliser l’œuvre. La rue Saint-Amâtre donnant sur la place est elle aussi rebaptisée rue Diderot, poussant la rue qui portait alors le nom de rue Diderot à reprendre son nom précédent de rue de la Boucherie.. Le choix de Bartholdi est dû aux relations des républicains proches de Léon Gambetta, aux liens du sculpteur avec la franc-maçonnerie et à l'influence d'Eugène Spuller, ami de Gambetta et co-fandateur du Journal de Langres, ancêtre du Spectateur. Au reste, le sculpteur est déjà bien connu à l'époque, pour le Lion de Belfort, réalisé trois ans plus tôt, et pour travailler sur La Liberté éclairant le monde qu'il terminera en 1884.
Financement
Deux comités chargés de contribuer, selon Le Spectateur, sont mis en place : l'un à Langres, appelé Comité local, l'autre à Paris, appelé Comité parisien et rassemblés au sein d'un Comité général dont le président d'honneur est Victor Hugo.. Dans ses lettres à Bizot de Fonteny, Louis-François Marcel dénoncera d'ailleurs l'incohérence du choix de Victor Hugo qui qualifiait l’Encyclopédie de , expliquant que ..
Le comité local se compose des conseillers municipaux de l'époque ainsi que des directeurs de journaux républicain du département, celui de Paris est composé des deux sénateurs de la Haute-Marne, de ses trois députés, de Jean-Marie de Lanessan, de Claude Anthime Corbon et de plusieurs autres personnalités issue de la presse et de la politique.
Le , le conseil municipal se charge d'écrire au tsar Alexandre III.. La décision provoque selon Louis-François Marcel quelques remous au sein du conseil : un membre d’extrême gauche dénoncera le fait de devoir demander, en tant que Républicain, de l'aide à un monarque ; un autre membre soulignera l'incohérence avec le fait de ne pas vouloir de rois en France. Le , le prince Orloff, ambassadeur de Russie à Paris, donnera réponse en apportant la somme de au projet. : Monsieur le maire,
J'ai l'honneur de vous transmettre ci-après la somme de que l'Empereur, mon auguste maître, a daigné destiner à la souscription pour l’érection d'un monument à Denis Diderot, à Langres.
Veuillez agréer, monssieur le maire, l’assurance de ma considération très distinguée.
L’ambassadeur de Russie, Prince ORLOF Sur cette réponse, Gustave Geffroy de La Justice déclarera : , continuant sur la décision prise par le Conseil municipal :
Le , le conseil général de la Haute-Marne s'engage à contribuer à hauteur de .. De même, le ministère de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, dont le directeur est proche de Bartholdi, accorde aussi une subvention de . Parmi les généreux donateurs, la famille de Vandeul est aussi à noter.
En 1885, le montant des donations s'élève à pour une dépense totale de ( pour les fondations, pour le piédestal, pour la statue et pour les dépenses diverses). Pour couvrir le déficit, le conseil municipal votera une subvention de . En outre, les festivités de l'inauguration qui devaient coûter , auront finalement coûtées au moins , suscitant des critiques de la part de l'opposition.
Réalisation et installation
Conception
Sculptée par Auguste Bartholdi, la statue est fondue dans les ateliers Thiébaut frères, avenue de Villiers, puis exposée aux Champs-Élysées avant d'être transportée à Langres par la compagnie de l'Est. La compagnie de transport accordera le tarif le plus réduit par la demande du maire et des députés.
Une maquette du monument et le modèle plâtre sont conservés à Colmar au musée Bartholdi, et deux maquettes sont conservées dans les musées de Langres« Monument à Diderot », notice sur anosgrandshommes.musee-orsay.fr..
Description gauche|vignette|326x326px|La statue de Denis Diderot La statue d'une hauteur de et d'un poids de est coulée en bronze par le procédé de la fonte au sable, Le Journal de la Haute-Marne.... Elle est creuse mais soutenue par une armature métallique. La statue représente Diderot pensif dans sa robe de chambre, venant de se lever d'un siège où il se livrait à la lecture et à la méditation. Il tient encore un livre de sa main gauche et soutient sa robe de chambre de la droite..
Le piédestal cylindrique est en pierre du Jura, une sorte de granit très dur dont la coloration est rosée. On peut y lire la dédicace .. Le noms des contemporains associé à ses combats, dont des collaborateurs de l’Encyclopédie, sont gravés sous la corniche et entourés de feuilles de laurierL'association de Diderot et des Encyclopédistes est le choix qui sera fait aussi en 1913, lors de l'installation au Panthéon d'un Monument à la mémoire de Diderot et des encyclopédistes.. : d'Alembert, Voltaire, Helvétius, Grimm, Condillac, Buffon, Turgot et d'Holbach. Enfin, des faisceaux ornent sa base.
Installation
L'installation se fait sans encombre le . L’œuvre remplace un kiosque urinoir à cinq places démantelé le . À la suite d'un retard indépendant de la volonté de Bartholdi, un piédestal provisoire en plâtre peint est disposé en lieu et place de celui en pierre du Jura. De par l'orientation de la statue, Diderot tourne le dos à la cathédrale et regarde l'artère commerçante et animée de la ville.
Inauguration
La statue est inaugurée le , par beau temps, déjà précédée la veille au soir d'une retraite aux flambeaux, accompagnée d'une fanfare et d'illuminations..
Le matin de l'inauguration, ont lieu une salve d'artillerie, la réception des délégations et une distribution de secours aux indigents. Jean-Ernest Darbot, maire de Langres et vice-président du conseil départemental de Haute-Marne, reçoit la Légion d'honneur, au titre de chevalier, des mains du préfet de la Haute-Marne., à la suite de sa nomination à ce titre, la veille, par décret du président de la République, Jules Grévy..
Un cortège se forme à deux heures et demie de l'après-midi devant l'hôtel de ville, en présence des députés et sénateurs de Haute-Marne, du préfet, du sous-préfet de Langres, du conseil général, du conseil d'arrondissement, de messieurs Jolliet, Richebourg et Renaud pour la Société des gens de lettres et messieurs Cernesson et Pichon du conseil municipal de Paris. S'ensuit un discours devant la statue de la part du député de Haute-Marne Bizot de Fonteny, de Pichon, Richebourg et Jolliet avant que le voile recouvrant l’œuvre ne soit retiréL'intégralité des discours des intervenants ainsi que les toasts portés sont disponibles dans le du journal Le Spectateur, le . Erratum dans le , le ..
Par la suite a lieu une fête place Bel-Air. Un ballon dirigeable monté par Henri Lachambre est lâché vers , malgré l'orage s'annonçant. Ce dernier atterrira vers près de Montigny-le-Roi. Plusieurs fanfares et sociétés de gymnastique sont conviées. Les sociétés de gymnastique sont au nombre de cinq : les sociétés langroise, chaumontaise et bourbonnaise, la Celtique d'Ivry-Paris et la Patriote de Vendeuvre ; les fanfares et harmonies sont quant à elles au nombre de six..
Le soir, deux banquets sont organisés : le premier en plein air réunit les sociétés ayant participé à la fête avec environ 400 convives, et le second par souscription, se tenant au dortoir du collège, comprend toutes les personnes ayant fait partie du cortège.. De nombreux toasts sont portés au sein du second banquet..