L'élixir d'orqui ne doit pas être confondu avec l'élixir d'or de Thomas Norton est une ancienne préparation pharmaceutique qui fut utilisée au . Cet élixir a porté de nombreux noms différents et sa composition, d'abord tenue secrète, a varié au cours des époques et des préparateurs. Il s'agissait vraisemblablement à l'origine d'une préparation à base d'or, sous différentes formes chimiques, or colloïdal (de couleur pourpre) ou solution de chlorure aurique (de couleur jaune). Par la suite, on a substitué le perchlorure de fer (FeCl3) (également de couleur jaune) au chlorure d'or dans la préparation de l'élixir.
thumb|Un échantillon de perchlorure de fer à l'état cristallin. La couleur de ce sel explique le nom de l'élixir d'or qui en est une solution aqueuse. On attribue son invention, en 1728, au diplomate Alexis Bestoujev-Rioumine, grand sous Élisabeth . Le secret de sa fabrication fut vendu par le préparateur de Bestoujev au général La Motte. Ce dernier, après avoir modifié la formule originale de l'élixir (vraisemblablement en diminuant sa teneur en or, peut-être même en supprimant totalement ce métal qu'il remplaça par le perchlorure de fer), l'introduisit et le commercialisa en France à un prix très élevé, ce qui fit sa fortune.
Particulièrement populaire à Paris sous le règne de Louis XV, la variété d'élixir d'or vendue par La Motte était administrée dans des indications thérapeutiques très larges sous forme de gouttes de deux sortes différentes : gouttes jaunes et gouttes blanches, d'où le nom donné aux gouttes du général La Motte d'« élixir d'or et blanc ».
Suivant les lieux et les époques, cette préparation a été connue sous les noms suivants :
« teinture tonique et nervine de Bestucheff », (en latin tinctura toniconervina Bestuscheffi et en russe Бестужевские капли) ;
« teinture d'or du général La Motte » ; « liqueur anodine de Klaproth » ; « liqueur d'Hoffmann » ; « esprit sulfurique éthéré martial » (dans la pharmacopée de Prusse, selon August Dörffurt, cité par Desertine.
D'innombrables autres dénominations de l'élixir d'or ont été répertoriéesCertains noms sont français : teinture éthérée de fer, teinture éthérée alcoolique de muriate de fer, teinture tonico-nervine ou nervino-tonique, liqueur anodine martiale, éther martial ou ferré, élixir d'or, liqueur nervine, gouttes du général Lamotte. D'autres sont latins : Alcohol trithercus ferratus s. sutphurico-æthereus ferri, Ether martialis s. sulphuricus ferratus , sulphurico-ferratus, Alcohol sulphuricus cum ferro, Gutta- nervinos, Liquor anodynus martialis, s. anodynus mineralis martialis, s. de Lamotte, s. martialis, Naphtha vitrioli martialis, Solut. muriatis ferrici ætherea s. muriatis ferriri, spirituoso-ætherea, Spiritus sulphurieo-æthereus martialus, s. ætheris ferratus, s. salfmrico-æthereus martiatus, Tinctura æthera alcoholica de muriate, ferri s. nervina Hatensis, s. tonico-nervina Hatensis, s. antra, s. ætherea fórrala s. nervinotonica martialis, s. nervina Beslucheffii, s. nervino-tonin Lamotte, s. ætherea ferri ...... Son nom habituel au était : Teinture de Bestucheff et de Klaproth.
La préparation originale de Bestoujev
thumb|Le comte Alexis Bestoujev-Rioumine (1693-1768)
En 1728, le comte Alexis Bestoujev-Rioumine met au point la formule de l'« élixir d'or », une solution aqueuse ainsi nommée en raison de sa couleur jaune d'orIl est vraisemblable que parmi les sels en solution figure le chlorure aurique qui possède cette coloration.. L'idée de cette préparation lui serait venue de la lecture de manuscrits du chimiste Böttcher, l'inventeur de la porcelaine allemande, qu'il avait trouvés à Copenhague où il se trouvait en poste trois ans auparavant. Pour préparer son élixir, Bestoujev se fait assister d'un chimiste nommé Lembke dont il surveille personnellement le travail. Certains médecins ayant prêté des vertus curatives au produit, celui-ci est d'abord distribué gratuitement, puis vendu au prix fort en Russie et dans d'autres pays sous le nom de teinture nervine jaune de Bestuchef. L'année même de la mise au point de l'élixir, Lembke, trahissant la confiance du comte, s'enfuit pour se rendre à Hambourg, où il vend le secret de sa préparation au général La Motte.
La teinture d'or du général La Motte thumb|left|L'Hôtel des Invalides où le général La Motte fabriquait et commercialisait son « élixir d'or ».
Un commerce fructueux Antoine Duru de La MotteOn trouve aussi pour ce nom propre les variantes orthographiques La Mothe et Lamotte, , a été général d'artillerie au service de Léopold Ragotzky, prince de Transylvanie. De retour à Paris, il s'installe à l'Hôtel des Invalides pour y produire sa teinture, qu'il prétend être de son invention et qu'il vend sous le nom de « gouttes d'or du général Lamotte » ou « élixir d'or et blanc » au prix d'un louis le flacon d'une demi-oncesoit 15,3 grammes.
Le couteux remède de La Motte connait bientôt un succès considérable auprès des patients fortunés, notamment à la cour de Versailles, tout comme l'élixir de Garus ou l'eau de mélisse. Comme marque de considération, Louis XV en offre deux cents flacons au pape souffrant de la goutte. Ayant vendu son secret au roi contre une rente annuelle de livres et obtenu l'exclusivité de la vente de son remède, le général La Motte fait rapidement fortune et se voit élever au grade de major-général. À sa mort, sa veuve, et mieux connue sous le nom de se remarie avec Jean-Antoine de' Calzabigi, le frère cadet de l'homme de lettres et librettiste Ranieri de' Calzabigi, devenant ainsi « Mme Calsabigi ». Ayant récupéré, par une lettre patente du 3 mai 1742Calames : Catalogue en ligne des manuscrits de l'enseignement supérieur Archives de la BIUP : Dossier 319-B88, le privilège d'exclusivité de son défunt mari, elle reprend la commercialisation des gouttes d'or à l'Hôtel de Longueville et continue à faire fructifier l'affaire en exportant l'élixir en province et à l'étranger, notamment en Russie et en Allemagne. Lorsque l'ex-générale la Motte, Calsabigi, meurt à son tour, le procédé de fabrication de l'élixir et son privilège de vente sont transmis à un certain Hiesme Paulian, après quoi le remède ne tarde pas à tomber dans l'oubliL'Année scientifique et industrielle.
Indications et mode d'emploi des « gouttes d'or » thumb|Étiquetage des fioles contenant les gouttes du général La Motte Les gouttes d'or du général Lamotte se présentaient sous deux formes de couleurs différentes, les gouttes jaunes (ou élixir d'or ) et les gouttes blanches (ou élixir blanc). Leurs indications thérapeutiques extrêmement larges comprenaient notamment diverses affections appartenant aux domaines de la neurologie et de la rhumatologie, selon la terminologie moderne.
Les gouttes jaunes étaient administrées en cas de paralysie, de , d'épilepsie, On les utilisait aussi dans les troubles provoqués par . Elles étaient aussi censées agir comme fortifiant général : . Les gouttes blanches étaient recommandées dans les rhumatismes, la goutte, les « humeurs », le « sang scorbutique », mais aussi dans les maladies vénériennes, et des troubles neuro-psychiatriques tels que paralysies, crampes, épilepsie, hypocondrie, etc. .
L'Elixir de M. le Général de la Motte continue d'opérer les effets les plus heureux, principalement dans l'apoplexie, la paralysie, la goutte, les pleurésies, la petite vérole, la rougeole, les fièvres malignes et les fluxions de poitrine. L'expérience autorisée par nombre de certificats prouve qu'il est très souverain dans les maladies de lait répandu, les indigestions, les obstructions, la dysenterie et rétention d'urine et les mois, les pertes de sang, la jaunisse et les vapeurs de toutes sortes... Plusieurs personnes incommodées d'asthme sont parfaitement bien trouvés de l'usage qu'elles en ont fait.« ..... On avertit le Public que ceux qui y auront recours trouveront chez Madame la Générale de La Motte un petit Livre nouvellement imprimé qui instruit de la manière dont on doit s'en servir dans toutes les maladies ci-dessus énoncées avec extrait de plusieurs certificats. Nous avons parlé de cet ouvrage dans les Nouvelles Littéraires. Elle demeure toujours rue de Richelieu, vis-à-vis des Écuries de Son Altesse Royale, et non à l'Hôtel Royal des Invalides, ainsi que l'annonce un Almanach de cette année
On les prenait mélangées à du vin, de l'eau de fleur d'oranger, du bouillon, de six à trente gouttes par jour, etc.
La formule modifiée de Bestoujev et son rachat par Catherine II thumb|left|Catherine II de Russie. Lorsque le comte Bestoujev compare la teinture de La Motte avec la sienne, il constate que l'élixir du général contient du fer : . Tombé en disgrâce, il décide, à partir de 1748, de confier la préparation et la distribution d'une teinture ressemblant à celle de La Motte, sous le nom de , à un pharmacien nommé Model. Après la mort de Bestoujev en 1768 et celle de Model en 1775, la formule de la teinture est rachetée, en 1779 aux ayants droit par l'impératrice Catherine II qui la remet au Collège de Médecine en ordonnant sa publication.
Composition de l'élixir d'or thumb|Aspect extérieur d'une solution aqueuse de chlorure aurique (ou trichlorure d'or). La couleur de cette solution est identique à celle d'une solution de perchlorure de fer. La composition de l'élixir d'or n'a jamais pu être déterminée avec précision, en raison du secret qui l'entourait et parce que sa formule a notablement varié au cours du temps et selon les préparateurs. Plusieurs sources semblent attester que l'élixir inventé par le comte Bestoujev, dans sa formule originale, contenait de l'or.
L'élixir d'or, selon le Précis de matière médicale de Joseph Lieutaud, était à l'origine obtenu par réaction d'un mélange des quatre composants suivants : or, eau régale, huile éthérée de Frobenius et esprit de vinCe médicament se vend encore comme secret par des personnes qui aiment le posséder seules, quoique M. Pott ait découvert et publié le procédé par lequel on obtient ces gouttes. De toutes les diverses teintures d'or inventées par les Charlatans et les Empiriques, il n'en est, je crois, aucune qui ait reçu plus d'éloges que celle-ci. Pour la composer, on mêle une dissolution d'or faite par l'eau régale, avec l'huile éthérée de Frobenius, au lieu de l'esprit de vin qu'employoit Lamotte : cette huile se charge des molécules d'or qui ont été dissoutes, et dont l'eau régale qui va au fond du vaisseau, se trouve alors privée. Cet éther, chargé d'or, ayant été séparé suivant l'art, on le laisse, pendant un mois, en digestion au bain marie, avec de l'esprit de vin dont on met cinq fois la quantité de l'autre liqueur. Par le moyen de la digestion, on a une liqueur qui est d'une belle couleur d'or, et qu'on a jugé à propos de nommer de l'élixir d'or. Il n'est pas douteux que cette liqueur contienne de l'or ; mais c'est avec raison que des Auteurs prétendent que ce métal ne donne aucune vertu au médicament, qui reçoit ce qu'il en possède de la liqueur éthérée, ou de l'éther. On vante ces gouttes d'or comme céphaliques : elles sont salutaires dans affections comateuses, aux Cephaliques : fortifient, excitent la transpiration. On leur reconnaît même la vertu anodine à quelque degré. Communément on prescrit depuis six jusqu'à trente de ces gouttes d'or qui se prennent dans du vin, de fleurs d'orange, du bouillon ; dans des cas pressants, cette dose peut se répéter plusieurs fois dans l'espace d'un jour.
Après la mort de La Motte, plusieurs chimistes français s'efforcent, en vain, d'imiter cette teinture dont le secret reste un mystère et orientent leurs recherches en ce sens : .
Ainsi, s'il est possible qu'à l'origine cette teinture ait contenu de l'or, celui-ci fut ensuite remplacé par du chlorure de fer, ferreux (protochlorure de fer FeCl2) ou ferrique (perchlorure de fer FeCl3)Formulaire raisonné des médicaments nouveaux et des médications nouvelles selon une formule divulguée par Julien-Joseph Virey et modifiée par Martin Klaproth.