L'incident de Maasmechelen est l'accident d'un avion allemand qui s'est écrasé le , durant la drôle de guerre, à Vucht, près de Mechelen-aan-de-Maas (Malines-sur-Meuse), en Belgique. À bord se trouvait un officier qui transportait des documents ultra-secrets du plan Jaune (Fall Gelb), détaillant la future attaque allemande sur la Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg et la France. Cet événement produit immédiatement une situation de crise. Il se pourrait que cet accident ait forcé l'état-major allemand à changer ses plans, mais cette hypothèse est sujette à débat chez les historiens.

Un accident militaire qui devient un "incident" politique Au matin du , le major allemand Erich Hoenmanns décolle de la base aérienne de Loddenheide, à côté de Münster, pour rejoindre Cologne à bord d'un Messerschmitt Taifun. Il a pour passager le major Helmuth Reinberger, responsable de l'organisation du ravitaillement de la division aérienne, l'unité destinée à être parachutée derrière les lignes belges à Namur le jour de l'attaque à venir. Reinberger se rendait à Cologne pour une réunion de concertation. La nuit précédente, après avoir bu un verre à la cantine de la base, Hoenmanns lui avait proposé de l'emmener en avion. Habituellement, Reinberger aurait dû prendre le train pour ce voyage fastidieux, mais de toute façon Hoenmanns avait besoin de quelques heures de vol supplémentaires et voulait récupérer son linge propre chez sa femme à Cologne. Hoenmanns n'était pas au courant que Reinberger devait transporter le plan d'attaque de la Belgique et des Pays-Bas qui, au jour du vol, avait été fixée par Hitler à la semaine suivante, le .

Une épaisse couche de brouillard cache le paysage lors du vol. Le pilote décide alors de changer son parcours en direction de l'ouest, espérant se réorienter en rejoignant le Rhin. Cependant, il avait déjà survolé la rivière alors gelée et invisible. Il quitte l'Allemagne et rejoint la Meuse dans la zone où la rivière sert de frontière entre la Belgique et les Pays-Bas, il finit par tourner autour de Vucht.

thumb|upright|Maasmechelen sur la carte de Belgique, ainsi que des villes citées. Il semblerait que le pilote ait stoppé l'alimentation du moteur en carburant, en actionnant une manette à l'intérieur du cockpit. Le moteur a « toussé », puis s'est arrêté, ce qui force Hoenmanns à atterrir en catastrophe dans un champ avoisinant aux alentours de 11 heures 30. L'avion est gravement endommagé : les deux ailes se sont brisées lorsque l'appareil est passé entre deux arbres, le lourd moteur a sectionné une partie du nez. Malgré cela, Hoenmanns s'en sort indemne.

Après l'atterrissage, les deux Allemands demandent à un ouvrier agricole où ils se trouvent et comprennent qu'ils ont survolé le territoire néerlandais et ont atterri peu après la frontière belge. Reinberger panique et se précipite vers l'épave de l'avion pour mettre en sécurité sa serviette en cuir jaune, criant qu'il a des documents secrets qui doivent être détruits immédiatement. Hoenmanns fait diversion en s'éloignant de l'avion afin de laisser le temps à Reinberger de détruire les dossiers. Reinberger essaye dans un premier temps de mettre le feu aux documents avec son briquet mais cela n'a pas fonctionné. Il emprunte alors à l'ouvrier agricole une allumette. Reinberger se cache derrière un fourré et empile les papiers par terre afin de les brûler. Deux gardes frontières belges arrivent, le sergent Frans Habets et le soldat de deuxième classe Gérard Rubens. Ce dernier, interpellé par la fumée sortant des buissons, se précipite pour sauver les documents avant qu'ils ne soient complètement détruits. Reinberger s'enfuit mais il finit par se rendre après que deux tirs de sommation ont été faits.

Les deux hommes sont emmenés au poste frontière belge à proximité de Mechelen-aan-de-Maas (Malines-sur-Meuse). Là, ils sont interrogés par le capitaine Arthur Rodrique, qui place les documents carbonisés sur la table. Hoenmanns fait à nouveau diversion en demandant aux soldats belges de lui laisser utiliser les toilettes, ce qui permet à Reinberger d'essayer de bourrer les papiers dans un fourneau brûlant à proximité. Il y réussit mais hurle de douleur en soulevant le couvercle extrêmement chaud. Effrayé, Rodrique se retourne et retire les papiers du feu en se brûlant gravement la main et les documents sont enfermés dans une autre salle. Reinberger décide alors de se suicider et tente de se saisir du pistolet de Rodrique mais le capitaine furieux le met à terre. Reinberger fond en larmes en hurlant . Hoenmanns déclare au capitaine

Deux heures plus tard, le premier officier des services de renseignements belges arrive pour rapporter les papiers à ses supérieurs en fin d'après-midi.

Première réaction allemande Tard dans la nuit du , des rapports de presse annonçant le crash d'un avion allemand arrivent à Berlin. À l'Oberkommando (OKW), c'est la consternation générale lorsqu'on en déduit que Reinberger devait avoir le plan d'attaque avec lui. Le , Hitler furieux démet de leurs fonctions le commandant de la aérienne Hellmuth Felmy et le chef d'état-major de cette dernière, le colonel Josef Kammhuber. Néanmoins, il est décidé à conserver le plan d'attaque originel pendant que les attachés des ambassades allemandes de La Haye et de Bruxelles, respectivement le lieutenant général Ralph Wenninger et le colonel Friedrich-Carl Rabe von Pappenheim, chercheraient à savoir si le plan est fatalement compromis ou non. Le , le jour de la première rencontre des deux attachés avec Reinberg et Hoenmanns, le général Alfred Jodl, le chef d'état-major de la Wehrmacht, donne à Hitler une estimation inquiétante sur le fait que les Belges puissent avoir le plan. Une note du journal de Jodl, datée du , résume ce qu'il a dit à Hitler : Cependant, les Allemands sont dans un premier temps faussement rassurés par les tromperies belges.

Réaction belge Les Belges décident de tromper Reinberger en lui faisant croire que les papiers ont été détruits et lui donnent l'opportunité de communiquer cette information aux autorités allemandes. La ruse était en deux parties. Premièrement, les enquêteurs belges demandent à Reinberger ce qu'il y avait sur les feuilles et lui disent que s'il ne le disait pas il serait considéré comme un espion. Plus tard, Reinberger a déclaré que . Deuxièmement, les Belges laissent Reinberger et Hoenmanns rencontrer les attachés de l'armée de terre et de l'armée de l'air, Wenninger et Rabe von Papperheim, pendant que leur conversation est secrètement enregistrée. Durant la rencontre, Reinberger informe Wenninger qu'il a réussi à brûler suffisamment les papiers pour qu'ils soient indéchiffrables. Cette ruse a relativement réussi, du moins à court terme. Après la rencontre au poste de police avec les deux attachés, Karl Alexander Victor, , ambassadeur d'Allemagne en Belgique, envoie par télégraphe à ses supérieurs : . Cela parait avoir convaincu le général Jodl. Au , il note dans son journal : .

Au cours de la journée du , les Belges doutant encore de l'authenticité des documents, ceux-ci sont rapidement transmis à la Deuxième Section (les services secrets militaires) de l'état-major à Bruxelles. Une grande partie est effectivement gravement endommagée par les tentatives de destruction de Reinberger, mais l'idée générale d'une attaque contre la Belgique et les Pays-Bas apparaît clairement sur les fragments récupérés bien que la date ne soit pas mentionnée. Le 11, le général Raoul Van Overstraeten conclut que ces informations sont essentiellement vraies puisque les documents corroborent les avertissements du comte italien Galeazzo Ciano quant à une attaque allemande aux alentours du . Dans l'après-midi, le roi Léopold III décide d'informer son ministre de la Défense, le général Henri Denis, et le généralissime français Maurice Gamelin. À 17 h 15, l'officier de liaison français, le lieutenant-colonel Hautcœur, reçoit deux pages résumant les documents, sans explication sur la manière dont ils ont été obtenus. Lord Gort, le chef du « British Expeditionary Force » (le corps expéditionnaire britannique) est également prévenu et Léopold III a appelé lui-même la princesse Juliana des Pays-Bas et la grande-duchesse Charlotte de Luxembourg, disant à la première et à la seconde , deux codes prédéterminés signifiant que les autorités belges considéraient comme imminente une attaque allemande.

Réaction française Dans la matinée du , Gamelin tient une réunion avec les plus hauts commandants de l'armée française et le chef des services de renseignements militaire, le colonel Louis Rivet. Celui-ci est sceptique quant à l'alerte mais Gamelin considère que même si cela est une fausse alerte, c'était une excellente occasion de faire pression sur les Belges afin qu'ils autorisent une avancée des troupes françaises sur leur territoire. Gamelin avait l'intention d'entreprendre, en 1941, une offensive décisive contre l'Allemagne en passant à travers la Belgique : sa neutralité aurait pu être un obstacle à ce plan. Si la peur d'une invasion mettait la Belgique du côté de la France et du Royaume-Uni, ce problème était en partie résolu et permettait de profiter d'un avantage stratégique important. D'un autre côté, si le Troisième Reich prenait les devants avec cette invasion, il était vraiment souhaitable que les forces françaises puissent entrer au cœur de la Belgique avant que les forces ennemies n'y arrivent. Autant pour intensifier la crise que pour se préparer à n'importe quelle éventualité, Gamelin ordonne donc au d'armées dirigé par le général Gaston Billotte et à la voisine de se préparer à franchir la frontière belge.

Alerte de Sas L'attitude allemande semble confirmer l'authenticité des documents, ce qui augmente l'anxiété des autorités belges. Le jour suivant, elles sont convaincues que la situation est critique. Dans la soirée du , un message du colonel Georges Goethals, l'attaché militaire belge à Berlin, contenait ces mots : . L'« informateur sincère » est l'attaché militaire néerlandais à Berlin, Bert Sas, avec qui Goethals avait parlé aux alentours de 17 heures : ses informations sont toujours examinées soigneusement car il est en contact avec un officier des services secrets allemands opposant au régime nazi. On sait aujourd'hui qu'il s'agissait du colonel Hans Oster.

Le général Van Overstraeten, conseiller militaire de Léopold III, qui est informé du message vers 22 heures, est stupéfait que l'informateur paraisse être au courant de la capture du plan. Le crash n'avait été mentionné par aucun article de presse. Il est possible que cela fasse partie d'un imposant plan de ruse allemand, mais il est également possible que l'information soit authentique. Suivant cette seconde hypothèse, Van Overstraeten modifie l'avertissement que le chef de l'état-major belge, le général Édouard Van den Bergen, avait esquissé et qui était sur le point d'être envoyé à tous les commandants de l'armée belge le : tandis que l'avertissement indiquait initialement qu'une attaque pour le matin suivant était , elle déclare maintenant que l'attaque était quasi certaine. Van den Bergen, qui avait secrètement promis à Gamelin de s'aligner aux côtés de la France et du Royaume-Uni, décide de diffuser à la radio, dans la nuit vers 22 h 30, le rappel immédiat des belges en permission dans leurs unités pour s'assurer que l'armée soit au maximum de sa puissance au moment de l'attaque allemande.