La crise constitutionnelle australienne de 1975, communément appelée The Dismissal (« le renvoi ») en anglais, fait référence aux événements qui ont abouti à la révocation du Premier ministre Gough Whitlam, du Parti travailliste australien, par le gouverneur général Sir John Kerr et à la nomination du chef de l'opposition, Malcolm Fraser, comme Premier ministre par intérim. Cette affaire est considérée comme la plus grande crise politique et constitutionnelle dans l'histoire de l'AustralieDismissal still angers Gough, AM, ABC radio, 7 November 2005.

La crise a commencé à la Chambre haute du Parlement fédéral, au Sénat, où l'opposition, la coalition libérale-nationale avait la majorité. Estimant que leurs partis allaient gagner une élection générale après une série de scandales récents, les sénateurs de la coalition ont tenté de forcer le gouvernement à organiser des élections en bloquant la loi finançant les dépenses du gouvernement. Ils annoncèrent qu'ils repousseraient leur vote sur les recettes annuelles allouées aux dépenses du gouvernement jusqu'à ce que le premier ministre organise des élections générales pour la Chambre des représentants. Ce blocage était sans précédent dans l'histoire politique australienne et le gouvernement travailliste de Whitlam refusa de céder aux pressions du Sénat, les jugeant incompatibles avec la tradition de Westminster de la suprématie de la Chambre basse. Le gouvernement fit pression sur les sénateurs libéraux pour leur faire approuver les projets de loi de recettes et étudia des moyens alternatifs pour financer les dépenses du gouvernement. L'impasse se prolongea pendant des semaines, laissant planer la menace que le gouvernement ne puisse pas remplir ses obligations financières.

Le , après de nombreuses réunions avec les deux parties et à défaut de parvenir à un règlement, le gouverneur général appliqua de force les pouvoirs exécutifs que lui permettaient la Constitution australienne et révoqua Whitlam, le Premier ministre. Il nomma Fraser Premier ministre par intérim. Le Sénat approuva ensuite la loi de finances mais Fraser fit immédiatement face à un vote de défiance de la Chambre basse où son parti était minoritaire. Fraser demanda à Kerr de dissoudre les deux chambres et de convoquer une élection générale, qui vit la coalition libérale-nationale remporter la majorité à la Chambre des Représentants et Malcom Fraser former le nouveau gouvernement.

Les bases de la crise

Bases constitutionnelles Comme dans la plupart des parlements fonctionnant selon le système de Westminster, le gouvernement de l'Australie est formé par le parti bénéficiant de la confiance de la Chambre basse, la Chambre des représentants. Toutefois, le Parlement australien a également une puissante Chambre haute, le Sénat, qui doit voter une loi déjà approuvée par la Chambre des représentants pour qu'elle puisse vraiment devenir loi. La composition du Sénat, dans lequel chaque État a le même nombre de sénateurs indépendamment de sa population, a été initialement conçu pour attirer les colonies australiennes dans la formation d'une Fédération. Le Parlement de l'Australie est composé de deux chambres et de la reine d'Australie, représentée par le gouverneur général qui a des pouvoirs exécutifs ainsi que les pouvoirs de réserve rarement exercés donnés dans la Constitution. Le gouverneur général est amovible par la Reine sur les conseils de son Premier ministre. Le chef du Parti libéral Malcolm Fraser, qui jouera un grand rôle dans la crise, a dit : « La Reine a un mandat et elle ne peut pas être remerciée. Mais un gouverneur général occupe son poste à titre amovible, et s'il cesse de plaire, alors il peut être démissionné par le Premier ministre.. ».

Avant la crise de 1975, les pouvoirs de réserve, y compris le pouvoir de destituer un premier ministre, n'avaient jamais été exercés par le gouverneur général. À deux reprises depuis la création de la Fédération, les conflits entre un premier ministre d'un État et le gouverneur de l'État, qui exercent des fonctions similaires à celles du Premier ministre fédéral et du gouverneur général au niveau de l'État, ont entraîné le départ de l'un ou l'autre. En 1916, le premier ministre de Nouvelle-Galles du Sud, William Holman a été expulsé du Parti travailliste australien pour avoir appuyé la conscription. Il a réussi à se maintenir au pouvoir avec l'aide des partis d'opposition et a consulté le gouverneur, Sir Gerald Strickland, en proposant de faire adopter une loi pour prolonger la durée de la législature de l'État d'un an. Lorsque Strickland s'y opposa, affirmant qu'une telle méthode était injuste pour les travaillistes, Holman le fit remplacer. En 1932, le premier ministre de Nouvelle-Galles du Sud, Jack Lang, refusa de payer les sommes dues au gouvernement fédéral qui avait gelé les comptes bancaires de l'État, obligeant Lang à donner l'ordre que les versements financiers au gouvernement de l'État se fassent uniquement en espèces. Le gouverneur, Sir Philip Game, écrivit à Lang, l'avertissant que les ministres qui agiraient ainsi enfreindraient la loi et l'avertissant que, s'ils continuaient, il ne pourrait obtenir des ministres de rester dans la légalité. Lang répondit qu'il ne démissionnerait pas et Game destitua son gouvernement et chargea le chef de l'opposition de former un gouvernement intérimaire en attendant de nouvelles élections, dans lesquelles les travaillistes ont été battus.

Parmi les pouvoirs conférés au gouverneur général figure le pouvoir de dissoudre les deux chambres du Parlement dans le cas où la Chambre des représentants adopterait un projet de loi à deux reprises à au moins trois mois d'intervalle et où le Sénat ne serait pas d'accord pour approuver le projet de loi. Dans les deux cas où la question s'est posée avant le gouvernement Whitlam, en 1914 et 1951, le gouverneur général a dissous les deux chambres du Parlement sur les conseils du Premier ministre.

Bases politiques Le gouvernement travailliste de Gough Whitlam avait été élu en 1972 après 23 ans de pouvoir d'une coalition formée par les partis libéral et national. Il disposait d'une majorité de neuf sièges à la Chambre des représentants mais n'avait pas de majorité au Sénat. En conformité avec ses promesses pré-électorales, Whitlam avait engagé un grand nombre de réformes politiques et proposé de nombreux textes de lois. L'opposition, qui contrôlait encore le Sénat, en a laissé adopter certains mais en a bloqué d'autres.

En , face aux tentatives faites par l'opposition d'entraver le vote des crédits pour le fonctionnement de l'état, Whitlam a obtenu l'assentiment du gouverneur général Sir Paul Hasluck pour une double dissolution du Parlement en vertu de l'article 57 de la Constitution. La majorité travailliste a été reconduite lors de l'élection du avec une majorité réduite à la Chambre des Représentants à cinq sièges. La Coalition et le parti travailliste ayant chacun 29 sièges au Sénat, l'équilibre des pouvoirs étant dans les mains de deux sénateurs indépendants.

Hasluck était gouverneur général depuis 1969 et son mandat arrivait à échéance. Whitlam voulait qu'il reste encore deux ans, mais Hasluck déclina l'offre, l'expliquant par le refus de sa femme de rester plus longtemps que les cinq ans initialement convenus à Yarralumla'How one strong woman changed the course of Australian history, The Age, 2 January 2010. Whitlam offrit alors le poste à Ken Myer qui le refusa. Whitlam le proposa ensuite à Sir John Kerr, le juge en chef de Nouvelle-Galles du Sud. Kerr était réticent à l'idée d'abandonner son poste, dans lequel il avait l'intention de rester encore dix ans, pour le poste de gouverneur général, qui, traditionnellement, ne dure que cinq ans. À la demande de Kerr, Whitlam convint informellent que, si les deux hommes étaient encore en poste dans cinq ans, Kerr serait reconduit dans ses fonctions et qu'il ferait voter une loi assurant une garantie pour répondre aux préoccupations financières Kerr au sujet de son poste, notamment l'obtention d'une retraite pour le gouverneur général ou sa veuve. Le chef de l'opposition, Billy Snedden, enthousiasmé par cette possible nomination décida également de renouveler le mandat de Kerr de cinq ans, s'il était Premier ministre à l'époque. Kerr accepta alors le poste, fut officiellement nommé par Élisabeth II, reine d'Australie, et prêta serment le .

Six des projets de loi qui avaient été l'objet de la double dissolution passèrent devant le Parlement une troisième fois et, comme prévu, furent de nouveau rejetés par le Sénat. L'article 57 de la Constitution australienne prévoit que, après une double dissolution, si les projets de loi rejetés à deux reprises par le Sénat lors de la législature précédente, sont à nouveau adoptés par la Chambre des Représentants mais encore une fois rejetés par le Sénat, ils peuvent alors être soumis à un vote commun des deux chambres. Le , Whitlam obtint l'accord de Kerr pour une séance commune, qui eut lieu les 6 et . La séance commune, la seule dans l'histoire de l'Australie, adopta les six projets de loi, y compris la loi créant la Medibank.

Scandales et nominations En , Whitlam, soucieux de trouver de nouvelles sources d'argent pour financer ses plans de développement, organisa une réunion à sa résidence du Premier ministre, The Lodge, avec trois de ses ministres (le vice-premier ministre et trésorier, Jim Cairns, le ministre de la Justice, le sénateur Lionel Murphy et le ministre des ressources minières et de l'énergie, Rex Connor). Après la réunion, ils signèrent une lettre autorisant Connor à emprunter jusqu'à 4 milliards de dollars australiens. Cette lettre a été décrite par l'auteur et journaliste Alan Reid, comme « l'arrêt de mort du gouvernement Whitlam ».

Dès , Connor et d'autres ministres avaient pris contact avec un financier pakistanais jusque-là inconnu, Tirath Khemlani. Khemlani disait avoir des relations avec les pays nouvellement riches producteurs de pétrole. Mais aucun des efforts pour faire garantir le prêt, que ce soit par Khemlani ou par quelqu'un d'autre, ne porta ses fruits alors que des informations sur cette affaire de prêts circulaient et que le gouvernement perdait son soutien populaire.

En , Whitlam décida de nommer le sénateur Murphy à la Haute Cour, même si le siège de Murphy au Sénat n'était pas à renouveler si une élection au Sénat devait avoir lieu. En vertu de la représentation proportionnelle, lors des prochaines élections, le parti travailliste pouvait gagner trois des cinq sièges de sénateurs de Nouvelle-Galles du Sud, mais si le siège de Murphy était également mis aux voix, il est très peu probable qu'il puisse en gagner quatre sur six. Aussi, la nomination de Murphy à la Haute Cour se paierait presque certainement par la perte d'un siège par les travaillistes au Sénat lors des prochaines élections pour le renouvellement par moitié du Sénat. Whitlam nomma malgré tout Murphy. Par convention, les sénateurs nommés par le premier ministre d'un état pour occuper les sièges laissés vacants étaient du même parti politique que le sénateur sortant. Le premier ministre de Nouvelle-Galles du Sud, Tom Lewis, estima que cette convention ne s'appliquait qu'aux postes laissés vacants par décès ou maladie et s'arrangea pour faire nommer Cleaver Bunton, un indépendant, ex-maire d'Albury.

En , de nombreux parlementaires libéraux estimèrent que Snedden faisait un travail inadéquat en tant que chef de l'opposition et que Whitlam le dominait à la Chambre des Représentants. Malcolm Fraser contesta le leadership de Snedden et le battit, le . Lors d'une conférence de presse tenue après avoir remporté la direction du parti, Fraser déclara :