Youssef Bey Karam (arabe : يوسف بك كرم), né le à Ehden et mort le à Ercolano, est un noble libanais, patriote et militaire, qui mène une résistance contre l'occupation ottomane.
Bien que politiquement et militairement très puissant, la loyauté de Karam envers l'Église et envers Bkerké - siège du patriarchat maronite -, ne faiblit jamais.
Introduit dans les livres d'Histoire comme un « Héros » du Liban, Sa lutte contre le confessionnalisme, son patriotisme et son combat pour l'indépendance du Liban ont fait de lui un homme en avance sur son temps, célébré avec les émirs Fakhreddine II ou Bachir Chehab II comme un héros libanais, préfigurateur du Liban moderne. thumb|Statue à l'effigie de Youssef Karam à Ehden, Liban.
Biographie
Enfance et éducation Youssef Bey Karam est né à Ehden, au nord du Liban le . Son père Boutros Karam était cheikh ou gouverneur du district d’Ehden et sa mère, Mariam, était la fille du cheikh Antonios Abou Khattar d’. Sa famille, très ancienne, gouvernait en 1823 le district de Bécharré depuis déjà 300 ans et était accoutumé à recevoir des touristes français en visite aux Cèdres. Son père et un parent proche, le cheikh Asaad Abi Khattar, sont emprisonnés au moment de sa naissance et le nouveau-né est resté sans baptême jusqu'au retour de son père.
La famille Karam était composé de cinq enfants: à Youssef s'ajoute son grand frère Mikhael (grand-père du député Youssef Salim Karam) et ses trois sœurs Kattour, Tarrouz et Wardé.
Éduqué à la française et dans la foi chrétienne au , Youssef est polyglotte dès l'âge de 7 ans. En effet, Youssef Bey Karam maîtrisait le syriaque, l'arabe, le français et l'italien. Le jeune Karam vécut une vie de foi, assistait régulièrement à la messe matinale et priait le Rosaire à genoux. Il portait toujours une icône bénie du Crucifié.
Lettré, mais également guerrier, il fut entraîné dès son jeune âge aux armes, à l’équitation et au combat à mains nues sous la supervision du cheikh Imad Hachem El Akouri. Selon ses professeurs, Karam était excellent en équitation et en combat. Parmi ses faits d'armes de jeunesse, l'on peut notamment citer son combat avec Youssef Agha Chantiri sur la place du Prince Bachir à Bikfaya, mais aussi contre le prince Ali Mansour Abillamah et Hanna Bey Abi Saab sur la place du Prince à Broummana, combats qu'il remporta toujours.
Gouverneur d'Ehden à défenseur du Liban
Gouverneur d'Ehden et défenseur des maronites En 1840, Youssef, âgé de 17 ans, combattit aux côtés de son père et de son frère aîné contre les armées égyptiennes qui occupaient alors le Liban lors des batailles de Houna et de Bazoun. Youssef fit preuve d'une remarquable habileté en tant que guerrier et leader, et sa réputation et son influence dans la région ne firent que croître au point qu'en 1846, lorsque son père décéda, Youssef lui succéda à la place de son frère aîné Mikhaël - en étant nommé par le caïmacam lui-même -, devenant ainsi l'un des hommes les plus forts du Liban-Nord.
En 1845, à l'âge de 23 ans, Karam prouva sa bravoure lorsqu'il affronta les troupes ottomanes qui marchaient pour désarmer les habitants du nord en pleine guerre interconfessionnelle. Non seulement il vainquit les Ottomans, mais il saisit également un important stock d'armes et de munitions. Furieux du succès retentissant de Karam, le gouverneur de Tripoli annonça une récompense pour sa capture, mort ou vif. Lorsque Karam apprit la prime placée sur sa tête, il se rendit seul au quartier général ottoman à Tripoli et confronta le Pacha. "Êtes-vous vraiment Youssef Karam ?" demanda le Pacha. "Oui, j'ai entendu dire que vous aviez placé une récompense sur ma tête. Me voici maintenant à votre merci, faites ce que vous voulez, mais faites don de votre récompense aux pauvres", répondit Karam. Le commandant demanda : "Pourquoi avez-vous pris les armes contre les autorités ?". Karam lui répondit:J'ai entendu dire que votre armée marchait pour désarmer notre peuple par la force brutale. Vos troupes avaient précédemment maltraité les habitants du Kesrouan où les églises étaient violées et les prêtres torturés et maltraités. Mon amour pour mon pays et mon ressentiment envers l'oppression et la cruauté m'ont poussé à faire ce que j'ai fait.La colère du Pacha se transforma en admiration pour la bravoure de Karam. Il serra la main de Karam et lui accorda un pardon immédiat.
La même année, des évêques maronites se réunirent dans le monastère-cathédrale de Qannoubine, pour élire un patriarche en remplacement à Youssef Hobeiche qui venait de mourir. L'élection incontesté de Youssef Raji El Khazen en tant que nouveau patriarche mécontenta les bécharites qui souhaitaient l'élection d'un prêtre de leur village. Ces derniers se dirigèrent alors à Qannoubine tout en menaçant le patriarche de mort s'il ne renonce pas immédiatement à son poste. Karam prend alors la tête de quelques centaines de maronites armées pour défendre le patriarche. Il somma inutilement les rebelles dans un discours puis les menaça par les armes, sauvant par cela le patriarche.
En 1849, en plus de son poste de gouverneur d’Ehden, il fut nommé directeur du Registre foncier. Durant l’été de la même année, un groupe de missionnaires protestants américains loua une maison à Ehden et affirma qu’il souhaiterait ouvrir une école. Karam leur ordonna de plier bagages et de quitter Ehden immédiatement :Ehden est le fief de la vraie foi chrétienne et n’a besoin de personne pour diriger son peuple sur le chemin du Christ.En 1854, il ne donne pas son soutien à l'élection du nouveau patriarche Paul Massaad.
Le , il fut désigné par les gens d’Ehden et d’ comme dirigeant de la région et obtint donc des pouvoirs administratifs et judiciaires plus étendus. À la fin d’, Karam décida de se retirer de la vie politique pour se concentrer sur le prosélytisme. Toutefois, les événements sanglants des années 1860 forcèrent Karam à retourner à la vie politique.
Les troubles de 1858-1861
Révolte des paysans du Kesrouan (1858-1860) En 1858, lorsque Tanios Chahine et les agriculteurs du district - principalement maronite - de Kesrouan se révoltent contre les Khazen, cheiks maronites et propriétaires terriens, le patriarche maronite, conscient de l'influence de Karam et de sa fidélité à l'Église, lui fait appel pour sauver les cheikhs et rétablir la paix dans la région.Notons qu'Youssef Bey Karam était l'ennemi le plus farouche de la révolte, accusant Shahin de diviser les rangs chrétiens et le patriarche Massaad de complicité avec le chef rebelle ce qui facilita la tâche au patriarche pour opposer les deux hommes. Ils négocieront ensemble pour régler le conflit, mais la division de classe dans le Kesrouan féodal reste un problème majeur.
Guerre civile de 1860 au Mont-Liban Pendant la domination ottomane du Liban, il existait une certaine méfiance entre les communautés druzes et maronites. Les Druzes se sentaient menacés par la présence croissante des chrétiens maronites dans leur région traditionnelle du Mont Liban, menaces alimentées par des conflits mesquins et personnels jusqu'en , lorsque des affrontements éclatent entre les communautés druzes et maronites à Beit Mery, ville interconfessionnelle. Ceci poussa Karam à convoquer réunir les chefs des différentes communautés religieuses dans le village de , et à conclure un accord avec le dirigeant musulman de Tripoli, Abed El Hamid Karami, afin de maintenir le nord du Liban à l'abri de tout conflit religieux.
Cela n'empêcha néanmoins pas l'éclatement d'affrontements entre les deux communautés en et où un certain nombre de moines et de villageois maronites furent massacrés. Karam leva alors une armée de 500 hommes pour protéger les maronites dans la région du Mont Liban. Le , Karam et ses hommes se rendent à Bkerké pour offrir au patriarche leurs protection des maronites.
Cependant, dans l'esprit de Karam, il ne faisait aucun doute que le conflit entre les Druzes et les maronites était nourri par Khorshid Pacha, le gouverneur ottoman de Beyrouth. La culpabilité de Khorshid dans les massacres est débattue, car il avait précédemment exhorté les Britanniques à cesser d'armer des groupes druzes et les Français à cesser d'armer les maronites. Néanmoins, Khorshid Pacha voyait les appels de Karam en faveur de l'autonomie libanaise comme une menace pour les intérêts turcs au Liban et dans la région, et convainc par ailleurs les ambassadeurs européens que la présence turque au Liban est essentielle pour maintenir la paix entre les factions en guerre au Liban. Ceci poussa l'ambassadeur français au Liban à convaincre Karam de mettre fin à sa marche à Bikfaya, près du Kesrouan, en échange de garanties de protection pour tous les chrétiens offertes par Khorshid. Malgré cela et plusieurs jours plus tard, des villages chrétiens furent néanmoins attaqués par des Druzes du Mont Liban, dirigés par Ali Joumblatt. Les forces druzes descendirent sur Saghbine, principal village maronite dans la partie occidentale de la Bekaa, et l'occupèrent. Après avoir pillé, détruit et incendié Hasbaya et Rachaya, habitées par des chrétiens orthodoxes grecs, ils tuèrent 17 princes sunnites musulmans Chehab à Hasbaya, vraisemblablement en punition de leur alliance avec les chrétiens.
Les forces druzes furent ensuite rejointes par des hommes armés du Hauran et encerclèrent Zahleh, désireuses de punir ses habitants pour leur participation à la campagne d'Ibrahim Pacha contre Hauran en 1839 et leur victoire contre les druzes dans la bataille de Chtoura en 1841-42. La ville chrétienne, victime de ses nombreux ennemis, tint bon face à l'offensive druze seule: ses alliés chiites de Baalbek l'avaient abandonnée et Yusuf Karam, qui quitta Kesrouan à la tête de 500 hommes pour secourir Zahleh, n'arriva jamais à destination. Youssef Karam fut arrêté en route, apparemment sous la pression conjointe des consuls européens et des Abi Lama. Ces derniers étaient trop désireux de se venger de la ville qui les avait expulsés et expropriés de leurs biens. Quant aux consuls, ils étaient trop respectueux des lignes rouges, Zahleh se trouvant en dehors des limites du Caïmacan, c'est-à-dire en territoire purement ottoman. Karam et ses hommes ripostèrent contre les forces druzes et ottomans, en réussissant par ailleurs à sauver la majorité des villes et villages chrétiens de la région de Kesrouan. La ville, désertée par la majorité de sa population, fut pillée, incendiée et partiellement détruite. Kesrouan et le nord ne participèrent pas à la guerre. Après une incursion de Tanius Shahin et de ses rebelles dans la région du Matn, où il fut arrêté par les troupes ottomanes, les forces de la révolte se limitèrent à patrouiller leur propre territoire.
Le patriarche s'était opposé au combat dès le début, malgré les pressions exercées sur lui par les évêques Abou Rizk, Bustani et Aoun. Pour alléger la pression sur lui, le patriarche forma néanmoins une armée et la plaça sous le commandement conjoint d'un cheikh Hubaysh et de Tanius Shahin. Ce dernier, appelé à venir au secours des chrétiens des régions mixtes, déclara qu'il attendait les ordres du patriarche pour déplacer ses hommes armés. Il en était de même pour Youssef Bey Karam. Mais les ordres ne vinrent jamais.
En même temps, la marine ottomane mit en place un blocus maritime afin d'empêcher les denrées alimentaires et les fournitures militaires d'atteindre les zones chrétiennes, rompu finalement par les navires français qui atteignirent le port de Beyrouth et mirent fin quelques mois plus tard au conflit. La paix rétablie, une nouvelle constitution était en train d'être rédigée pour redéfinir le mode de gouvernement du Liban. En attendant, deux gouverneurs ou caïmacam furent nommés pour gouverner le Liban : l'un pour gouverner les chrétiens et l'autre pour gouverner les druzes et les musulmans.
Caïmacam des chrétiens et premier exil
Caïmacam provisoire des chrétiens