La Tijāniyyah ou ṭarīqah al-Tijāniyyah (en , littéralement « la voie tijanie », variantes tidiane, tidjane, tidjanie) est une confrérie (ṭarīqah) soufie, fondée par Aḥmad Al-Tijānī en 1782.
Cette confrérie musulmane est la plus répandue d'Afrique de l'Ouest.. Elle est aussi largement présente au Maroc et en Algérie mais aussi de manière plus restreinte en Tunisie, Libye, Égypte, Indonésie et dans le reste du monde.
Histoire La tijānīyyah est née en l’an 1196 de l’Hégire (1781-1782 de notre ère) lorsque le cheikh Aḥmad Al-Tijānī, à 46 ans, lors d'une retraite spirituelle dans une oasis proche de Boussemghoun (Régence d'Alger), eut une expérience mystique en rencontrant le Prophète Mahomet dans un état de veille, en plein jour, lui annonçant qu’il est désormais son initiateur direct et le seul guide spirituel dont il aura besoin. Avec cette rencontre, il est investi d’une mission unique : guider les âmes vers Dieu sans autre intermédiaire.
La naissance de la ṭarīqah Tijāniyyah est marquée par ce lien direct avec le Prophète, une particularité qui en fait une voie spirituelle unique. Cette transmission directe confère à la Tijāniyyah un statut particulier. Le Prophète Mahomet lui ordonne alors de se détacher de toutes les autres voies et pratiques qu’il avait reçues auparavant, lui conférant l’autorisation exclusive de transmettre cette voie bénie.
Le (18 safar 1214 de l'Hégire), Sīdī Aḥmad Al-Tijānī reçoit le statut de « Pôle caché ». Dans la hiérarchie spirituelle islamique, cela en fait un médiateur privilégié entre le Prophète et les autres fidèles. On rapporte que le Prophète lui a conféré le rang spirituel du « Sceau de la Sainteté » (khātm al-awliyā'), lui révélant le Nom Suprême de Dieu (ism Allāh al-a'ẓam). Ce statut lui octroie une mission sacrée, celle de guider spirituellement les hommes et de servir de calife spirituel sur terre, assurant la médiation divine.
Son ordre prend rapidement une expansion importante sur la région à partir de Aïn Madhi, ce qui provoque l'inquiétude des autorités du de la Régence d'Alger et il est contraint de se réfugier à Fès où il s'installe jusqu'à sa mort en 1815 sous la protection du sultan alaouite Slimane.
Son enseignement a été compilé par un de ses compagnons du nom de ʿAlī Ḥarāzim Barādah, dans Jawāhir al-Ma'ānī, un livre à propos de la vie et des enseignements de Sīdī Aḥmad Al-Tijānī. L'ouvrage avait déjà fait l'objet d'une glose marginale par le saint et érudit de la tijānīyyah, El Hadji 'Umar bin Said al-Futi (1796-1864), dans Al-Rimāḥ (Les Lances).
Controverse avec l'émir Abdelkader Dans le cadre de sa résistance contre l'armée coloniale française, l’émir Abdelkader sollicita, en 1832, le soutien de Sīdī Muḥammad al-Ḥabīb al-Tijānī, fils de Sīdī Aḥmad al-Tijānī et dirigeant de la zaouïa tijāniyyah de Aïn Madhi. Cependant, Sīdī Muḥammad al-Ḥabīb refusa, affirmant que sa zaouïa se consacrait exclusivement aux affaires spirituelles et ne s’impliquait pas dans les conflits terrestres.
En , face à une situation tendue et influencé par des rapports de fauteurs de troubles, l’émir Abdelkader marcha sur Aïn Madhi, déclenchant un siège qui dura plusieurs mois. Sīdī Muḥammad al-Ḥabīb et ses partisans résistèrent fermement, bien que des négociations infructueuses aient été tentées. Finalement, un accord permit aux habitants de la forteresse de quitter les lieux en sécurité, ce qui permit à l’émir d’entrer à Aïn Madhi sans effusion de sang.
Par la suite, des divergences d’approche face à l’occupant se manifestèrent parmi les différentes zaouïas tijānies. La zaouïa de Aïn Madhi, sous la direction de Sīdī Muḥammad al-Ḥabīb, ainsi que celle de Tamacine, adoptèrent une position de neutralité, refusant d’apporter leur soutien à l’émir. En revanche, la zaouïa de Tlemcen, dirigée par Shaykh Ṭāhir, soutint activement l’émir Abdelkader et proclama le djihad contre les forces françaises.
Finalement, l'émir Abdelkader se rendit compte de la sincérité de Sīdī Muḥammad al-Ḥabīb et lui rédigea une lettre d'excuses aujourd'hui conservée à Aïn Madhi.
Au milieu du siècle, 'Umar bin Said al-Futi, un Fulbe du Sénégal, assume la direction des Tijanis et le rôle de mujahid (guerrier de la foi), lançant un mouvement militant pour le djihad anticolonial en Afrique de l’Ouest, du Sénégal au Ghana et au Soudan nilotique.
Doctrine
Le contact direct avec le Prophète dont se prévalait le fondateur de la tijānīyyah est un atout important de la nouvelle confrérie dans la mesure où il raccourcit de façon spectaculaire la chaîne de transmission des fidèles (silsilah), rendant ces derniers plus proches de Mahomet que ce dont pouvaient se prévaloir les autres confréries. La tijānīyyah se veut en outre exclusive alors que l'affiliation multiple à des tariqas était chose commune en espérant multiplier les sources de bénédictions (baraka). Elle se heurta d'ailleurs rapidement aux autres tariqas qui dénonçaient cette pseudo-arrogance. Car en réalité, l'écrasante majorité des maîtres spirituels soufi orthodoxe ont appuyé le fait d'avoir un maître spirituel seul et unique, à l'instar du Sheikh Ahmed Zarruq, Ibn 'Arabi, al-Sha‘rānī, Ad-Dardir.
La doctrine de la tijānīyyah est décrite comme l'accès à la connaissance de Dieu par le fanâ’ et le baqa’.
Elle doit sans doute une partie de son succès du fait qu'elle propose une voie plus sûre, plus rapide et moins ascétique que les autres ṭarīqah.
La doctrine de la tijānīyyah repose sur un ensemble de pratiques spirituelles spécifiques et sur une fidélité rigoureuse aux principes établis par le fondateur. Elle met l’accent sur une relation directe entre le disciple et le Cheikh (Sīdī Aḥmad Al-Tijānī), excluant toute affiliation à d’autres voies soufies. L'essence de la Ṭarīqah est centrée sur :
L'unicité de la voie : Les disciples doivent s’engager exclusivement dans la Ṭarīqah Tijānīyyah, sans pratiquer d’autres voies spirituelles, et maintenir un lien unique avec Sīdī Aḥmad Al-Tijānī. L’observation stricte des oraisons : Les pratiques rituelles incluent le lāzim, la waẓīfah et la haylalah, récitées quotidiennement ou hebdomadairement avec un engagement constant. Ces oraisons sont considérées comme des actes pieux dont l’assiduité garantit le progrès spirituel. La pureté rituelle et morale : La Ṭarīqah exige que chaque disciple respecte les prescriptions de la Charia en matière de pureté, de prière et de comportement éthique, tout en maintenant un amour et un respect profond pour les saints, particulièrement Sīdī Aḥmad Al-Tijānī. La transmission authentique : L’appartenance à la Ṭarīqah est validée par une chaîne de transmission remontant directement à Sīdī Aḥmad Al-Tijānī, assurant ainsi l’intégrité spirituelle de la voie.
La Ṭarīqah Tijānīyyah se distingue également par son respect de tous les prophètes et compagnons du Prophète Mahomet, tout en encourageant les disciples à s’éloigner de toute animosité envers la voie ou ses membres.
Litanies La ṭarīqah Tijānīyyah se compose de plusieurs litanies (awrād). Le disciple est tenu de les réaliser quotidiennement, ou hebdomadairement le vendredi pour la haylalah, sous peine d'excommunication de la ṭarīqah.
Pour réciter les litanies, le disciple tijānī doit être en état d'ablutions, il doit se trouver dans un endroit pur, de même pour ses habits et son corps. Sa ‘awrah doit être couverte, il doit avoir l'intention de réciter une litanie, et il ne doit pas parler du début à la fin.
Le lāzim Le lāzim consiste en la récitation, matin et soir, seul et à voix basse de :
100 demandes de pardon à Dieu (istighfār) à travers la parole : « AstaghfiruLlāh », 100 prières sur le Prophète (ṣalawāt), 100 proclamations de l'unicité de Dieu (tahlīl) à travers la parole : « Lā ilāha illā Allāh », que l'on clôture par « Muḥammadun rasūluLlāh ‘alayhi ṣalātu Allāh ».
La waẓīfah La waẓīfah consiste en la récitation, matin et/ou soir, en groupe et à voix haute de :
30 demandes de pardon à Dieu (istighfār) à travers la parole : « AstaghfiruLlāh al-‘Aẓīm al-ladhī lā ilāha illā Huwa al-Ḥayy al-Qayyūm », 50 prières sur le Prophète (ṣalawāt) de type ṣalāt al-fātiḥ, 100 proclamations de l'unicité de Dieu (tahlīl) à travers la parole : « Lā ilāha illā Allāh », que l'on clôture par « Muḥammadun rasūluLlāh ‘alayhi ṣalātu Allāh », 12 ou 11 prières sur le Prophète (ṣalawāt) de type Jawharat al-Kamāl.
La haylalah La haylalah consiste en la récitation, tous les vendredis après la prière du ‘aṣr, en groupe et à voix haute de :
1000 proclamations de l'unicité de Dieu (tahlīl) à travers la parole : « Lā ilāha illā Allāh », que l'on clôture par « Muḥammadun rasūluLlāh ‘alayhi ṣalātu Allāh »."
Califes
Dans la ṭarīqah tijāniyyah, le rôle de calife (ou khalife) revêt une importance centrale, car il s’agit de la figure spirituelle et administrative qui assure la continuité de la voie après le fondateur, Sīdī Aḥmad Al-Tijānī. Le calife est chargé de préserver et transmettre les enseignements de la voie, d'encadrer la communauté des disciples et de veiller à la conformité des pratiques spirituelles aux principes fondamentaux établis par le Cheikh. En tant que guide spirituel, il incarne les valeurs de la ṭarīqah et apporte une orientation éclairée face aux défis sociaux, politiques et spirituels que peut rencontrer la Voie et ses disciples. Sa fonction garantit l'unité de la voie et la pérennité de ses enseignements à travers les générations. Depuis le décès de Sīdī Aḥmad Al-Tijānī, il y a eu 12 califes que voici :
Sīdī Hājj ‘Alī Tamacīnī : Maître spirituel et tuteur des héritiers de Sīdī Aḥmad Al-Tijānī. Sīdī Muḥammad al-Ḥabīb ibn Aḥmad al-Tijānī : Succéda à Sīdī Hājj ‘Alī Tamacīnī et prit la maîtrise de la ṭarīqah. Sīdī Aḥmad ‘Ammār al-Tijānī : Enfant lors de sa désignation, il fut emprisonné par les autorités françaises, la maîtrise de la ṭarīqah fut temporairement assurée par le calife de Tamacine, Sīdī Muḥammad al-‘Āīd. Sīdī Bāshir ibn Aḥmad al-Tijānī : de 1896 à 1910 Sīdī ‘Allāl ibn Aḥmad al-Tijānī : de 1910 à 1919 Sīdī Muḥammad al-Kabīr ibn Aḥmad al-Tijānī : de 1919 à 1931 Sīdī Maḥmūd ibn Aḥmad al-Tijānī : de 1931 à 1934 Sīdī Ṭayyib ibn Aḥmad al-Tijānī : de 1934 à 1973 Sīdī ‘Alī ibn Aḥmad al-Tijānī : de 1973 à 1990 Sīdī ‘Abd al-Jabbār ibn Aḥmad al-Tijānī : de 1990 à 2005 Sīdī al-Ḥājj Muḥammad ibn Aḥmad al-Tijānī : de 2006 à 2010 Sīdī ‘Alī ibn al-‘Arabī al-Tijānī (connu sous le nom de Bel ‘Arbi) : Depuis le .
Ces califes ont chacun contribué à préserver et à transmettre l'enseignement de la ṭarīqah tijāniyyah, assurant ainsi la continuité spirituelle et la gestion de la voie à travers les époques.
Lieux saints
Le centre intellectuel, culturel et historique de la tijānīyyah est Aïn Madhi en Algérie où se trouve le siège du califat avec le palais de Kourdane. Le ksar abrite également la zaouïa mère de la confrérie qui conserve les tombeaux des chefs de la famille Tidjani. En outre, Boussemghoun, où Aḥmad Al-Tijānī vit Mahomet en état de veille et où il résida pendant 13 ans, est le centre le plus important.
La ville de Fès au Maroc où Aḥmad Al-Tijānī a vécu une partie de sa vie (surtout vers la fin) et où se trouve son mausolée, est le lieu de visite spirituel (zyara) de la tijānīyyah le plus visité dans le monde par des ressortissants venant de toute le globe (Sénégal, Mali, Malaisie, Indonésie, Tunisie...).