La seconde présidence de Grover Cleveland débuta le , date de l'investiture de Grover Cleveland en tant que président des États-Unis, et prit fin le . Membre du Parti démocrate, Cleveland avait été défait à l'issue de son premier mandat (1885-1889) par le candidat républicain Benjamin Harrison lors de l'élection de 1888. Il prit néanmoins sa revanche sur ce dernier quatre ans plus tard et entama alors un second mandat présidentiel. Cleveland est ainsi le seul président américain à avoir effectué deux mandats non consécutifs à la tête du pays jusqu'à l'élection présidentielle de 2024.

Alors qu'il n'était de retour à la Maison-Blanche que depuis quelques mois, les États-Unis furent frappés par une importante crise économique qui se transforma rapidement en dépression. Cleveland fit alors abroger le Sherman Silver Purchase Act ― contrairement aux espérances des partisans de la libre frappe de la monnaie ― et promulgua la loi Wilson-Gorman qui abaissait les droits de douane. Il ordonna également à l'armée fédérale de réprimer la grève Pullman et soutint diverses mesures qui fragilisaient les droits civiques des Afro-Américains à l'échelle du pays. En politique étrangère, Cleveland refusa aussi bien d'annexer Hawaï que d'intervenir à Cuba, alors sous domination espagnole, et s'efforça d'appliquer la doctrine Monroe en contraignant le Royaume-Uni à accepter une médiation dans un différend frontalier qui opposait ce dernier au Venezuela. À l'issue des élections de mi-mandat de 1894, les lourdes pertes essuyées par le Parti démocrate aboutirent à la reprise en main de ce parti par les agrariens et les partisans de l'étalon-argent.

Deux ans plus tard, la convention démocrate délaissa Cleveland au profit de William Jennings Bryan, un nordiste favorable à l'étalon-argent, mais ce dernier fut battu par le républicain William McKinley à l'élection présidentielle de 1896. Très impopulaire au moment de quitter ses fonctions, Cleveland fut réhabilité dans les années 1930 par des universitaires tels qu'Allan Nevins, même si son héritage divise les historiens et les biographes les plus récents ; son rôle dans la restauration du pouvoir de la présidence est cependant reconnu. À ce titre, il figure généralement au milieu du classement des présidents américains.

Élection présidentielle de 1892

Après sa défaite à l'élection de 1888, Cleveland retourna à New York pour reprendre sa carrière d'avocat. Sa « lettre sur l'argent » de , dans laquelle il s'inquiétait de la montée en puissance du mouvement Free Silver au sein du Parti démocrate, fit toutefois clairement connaître son intention de participer au prochain scrutin. Son principal adversaire dans la course à l'investiture était le sénateur de New York David B. Hill, qui s'efforça de rassembler sous son nom les factions démocrates hostiles à Cleveland ― partisans de l'étalon-argent, protectionnistes et « machine » de Tammany Hall ; cela ne fut pas suffisant pour stopper l'ancien président qui fut désigné par la convention dès le premier tour de scrutin. Pour la vice-présidence, les démocrates choisirent d'équilibrer le ticket en nommant Adlai Stevenson I, un ex-représentant de l'Illinois favorable à l'étalon-argent. Stevenson avait en effet exprimé son soutien à une politique d'émission de greenbacks et de libre frappe de l'argent afin de gonfler la masse monétaire en circulation et soulager la détresse économique des zones rurales, ce qui tranchait avec le discours de Cleveland en faveur de l'étalon-or.. La reconduction du président sortant Benjamin Harrison, victorieux de Cleveland quatre ans plus tôt, sur le ticket républicain acheva de donner à l'élection de 1892 son allure de match-revanche.

vignette|Résultats de l'élection présidentielle américaine de 1892.

La question des droits de douane avait joué en faveur des républicains en 1888, mais les différentes modifications réalisées au cours des quatre années suivantes avaient rendu les produits importés tellement chers que de nombreux électeurs souhaitaient une réforme et se méfiaient des grandes entreprises. De nombreux occidentaux, traditionnellement républicains, se rangèrent derrière le candidat du nouveau Parti populiste, James B. Weaver, qui promettait le bimétallisme, de généreuses pensions pour les vétérans et la journée de huit heures. À la fin de la campagne, bon nombre de populistes et de militants syndicaux se rallièrent à Cleveland après la répression de la grève de Homestead à Pittsburgh par la Carnegie Steel Company et l'éclatement d'un conflit ouvert entre la direction et les travailleurs de la Tennessee Coal and Iron Co.. Les démocrates de Tammany Hall finirent également par se joindre au ticket démocrate, ce qui permit à un Parti démocrate uni de remporter l'État de New York.

Le jour de l'élection, Cleveland obtint du vote populaire et des voix au sein du collège électoral, ce qui fait de lui le seul président à avoir été élu pour deux mandats non consécutifs. Son adversaire Harrison ne rassembla que du vote populaire et des suffrages du collège électoral tandis que Weaver termina en troisième position avec du vote populaire et quelques voix de grands électeurs dans les États de l'Ouest.. Le candidat démocrate rafla le Sud profond, les États pivots de New York, du New Jersey, de l'Indiana et du Connecticut ; à la surprise de nombreux observateurs, il arriva également en tête dans l'Illinois et le Wisconsin. Lors des élections législatives qui se déroulèrent à la même période, les démocrates confirmèrent leur mainmise sur la Chambre des représentants et devinrent majoritaires au Sénat, ce qui donna à leur parti le contrôle unifié du Congrès et de la présidence pour la première fois depuis la guerre de Sécession. De son côté, Cleveland fut le deuxième candidat à une élection présidentielle ― après Andrew Jackson ― à remporter le vote populaire pour la troisième fois consécutive.

Composition du gouvernement

En constituant son second cabinet, Cleveland prit soin d'écarter les individus présents au cours de son premier mandat. Deux de ses fidèles alliés, Daniel S. Lamont et Wilson S. Bissell, rejoignirent respectivement l'équipe gouvernementale en tant que secrétaire à la Guerre et ministre des Postes. Walter Q. Gresham, un ancien républicain qui avait servi dix ans plus tôt dans le cabinet du président Chester A. Arthur, fut nommé secrétaire d'État. Le poste de procureur général échut à Richard Olney, du Massachusetts, qui succéda à Gresham à la tête du département d'État après la mort de ce dernier. L'ancien président de la Chambre des représentants John G. Carlisle, du Kentucky, devint quant à lui secrétaire au Trésor.

vignette|redresse=1.5|Le second cabinet Cleveland. De gauche à droite, au premier rang : Daniel S. Lamont, Richard Olney, le président Cleveland, John G. Carlisle et Judson Harmon ; au second rang : David R. Francis, William L. Wilson, Hilary A. Herbert et Julius S. Morton.

Second cabinet ClevelandFonctionNomDatesPrésidentGrover Cleveland1893-1897Vice-présidentAdlai E. Stevenson1893-1897Secrétaire d'ÉtatWalter Q. Gresham1893-1895 Richard Olney1895-1897Secrétaire au TrésorJohn G. Carlisle1893-1897Secrétaire à la GuerreDaniel S. Lamont1893-1897Procureur généralRichard Olney1893-1895 Judson Harmon1895-1897Postmaster GeneralWilson S. Bissell1893-1895 William L. Wilson1895-1897Secrétaire à la MarineHilary A. Herbert1893-1897Secrétaire à l'IntérieurM. Hoke Smith1893-1896 David R. Francis1896-1897Secrétaire à l'AgricultureJulius S. Morton1893-1897

Nominations judiciaires

Les mauvaises relations de Cleveland avec le Sénat entravèrent les nominations de juges à la Cour suprême au cours de son second mandat. En 1893, le président désigna William B. Hornblower pour succéder au juge Samuel Blatchford, mort en juillet de la même année. Hornblower, qui dirigeait un cabinet d'avocats à New York, était considéré comme très qualifié pour le poste, mais sa campagne contre un politicien de la « machine de Tammany Hall » lui avait attiré les foudres du sénateur David B. Hill. En outre, Cleveland n'avait pas jugé utile de consulter les sénateurs sur le choix d'Hornblower, ce qui ne fit qu'accroître le mécontentement de ceux qui n'étaient déjà pas en bons termes avec l'administration. La nomination d'Hornblower fut ainsi rejetée par le Sénat le , par 30 voix contre 24.

Cleveland continua pourtant de défier les sénateurs en jetant son dévolu sur Wheeler Hazard Peckham, un autre avocat new-yorkais qui s'était opposé à la machine de Tammany Hall. Hill usa de toute son influence pour bloquer la confirmation de Peckham, ce qui advint le par 41 voix contre 32. Alors que les réformateurs pressaient Cleveland de poursuivre la confrontation contre Hill avec la nomination de Frederic R. Coudert, le président se rabattit sur une personnalité consensuelle, à savoir le sénateur de Louisiane Edward Douglass White, dont la nomination fut approuvée à l'unanimité. Quelque temps plus tard, en 1896, Cleveland songea de nouveau à Hornblower pour combler une vacance de la Cour mais celui-ci déclina la proposition. Cleveland fit donc appel à Rufus Wheeler Peckham, frère de Wheeler Hazard Peckham, qui fut confirmé sans difficulté par le Sénat.

Santé du président

En 1893, Cleveland se plaignit de douleurs à la bouche qui se révélèrent être une tumeur cancéreuse. Du fait de la crise économique que traversait le pays, Cleveland décida de se faire opérer secrètement pour éviter une panique des marchés. L'opération eut lieu le pour permettre à Cleveland de récupérer avant la reprise de la session parlementaire. Sous le prétexte d'une croisière, le président et son médecin, Joseph Bryant, se rendirent à New York et l'opération fut réalisée sur le yacht Oneida au large de Long Island. La chirurgie fut pratiquée à travers la bouche de Cleveland pour éviter toute cicatrice. La taille de la tumeur et l'étendue de l'opération endommagèrent fortement la bouche du président. Toutefois, au cours d'une seconde opération, un orthodontiste fixa une prothèse qui corrigea sa parole et restaura son apparence. Dans le même temps, une fausse histoire concernant le retrait de deux dents fut diffusée afin de tenir la presse d'investigation à l'écart. Le détail exact de l'opération subie par le président Cleveland ne fut révélé qu'en 1917.

Politique intérieure

Économie

vignette|« Panique au New York Stock Exchange », dessin de presse paru le dans le Frank Leslie's Illustrated Newspaper.

Peu après le début du second mandat de Cleveland, la panique de 1893 fit chuter la bourse et le président dut affronter une grave crise économique. Celle-ci fut déclenchée par la faillite de la Philadelphia and Reading Railroad, une compagnie de chemins de fer surendettée, mais d'autres facteurs sous-jacents étaient en cause, en particulier le tarissement des investissements européens qui avaient inondé l'économie américaine tout au long du Gilded Age. En effet, la confiance des investisseurs internationaux avait été endommagée en 1890 par une crise financière survenue en Argentine et qui avait plongé la prestigieuse banque londonienne Barings en état de quasi-insolvabilité. Compte-tenu de la dégradation de la situation économique en Europe, nombre de capitaux en provenance du Vieux Continent furent alors rapatriés par leurs détenteurs. Les mauvaises récoltes de coton aux États-Unis durant l'année 1892 exacerbèrent les difficultés dans la mesure où les exportations de cette matière première, en particulier vers l'Europe, dopaient traditionnellement le dynamisme de l'économie américaine. En conséquence, les ressources financières du pays s'amenuisèrent à une vitesse d'autant plus grande que le pays ne disposait pas d'une banque centrale et que le gouvernement fédéral n'avait, en définitive, que peu de contrôle sur la masse monétaire.