thumb|250px|Le port de Bastia en 2003. Son style architectural est hérité de la République de Gênes. Jusqu'au , Bastia était la capitale des Génois avant que l'île ne soit rachetée par le royaume de France.

L'irrédentisme italien en Corse est un mouvement d'opinion longtemps présent dans une partie de la population corse, qui s'identifiait comme italienne et refusait le rattachement de l'île à la France. Il a été actif principalement du milieu du à la Seconde Guerre mondiale L'irrédentisme fasciste et l'occupation de la Corse..

Histoire Jusqu'au thumb|250px|Église d'Aregno, de style roman pisan. À la fin du commence à apparaître en Corse un sentiment d'identité qui, face à la montée de la culture francophone, se cristallise autour de la valorisation de la langue italienne toscane et de la très proche langue corse Scaglioni: La Corsica ed i Francesi (sezione « Introduzione »).. Géographiquement, la Corse fait partie de l'espace italique et se situe à des côtes de la péninsule italienne ; historiquement, elle a toujours fait partie de divers États italiens jusqu'à ce qu'elle soit cédée au royaume de France par la république de Gênes, dans la seconde moitié du . Depuis l'an mille, la situation ethno-linguistique de la Corse a été fortement influencée (surtout dans la partie septentrionale de l'île) par un contact direct avec les dialectes toscans de type pisan, et aussi à la suite des tentatives de repeuplement organisées par la république de Pise après les raids mauresques et favorisées par la grande proximité géographique.

Du au , les Pisans ont été remplacés par les Génois, qui ont installé des villages entiers de langue ligure (Bonifacio et Calvi) ; cependant, s'ils ont introduit une influence génoise notable dans les dialectes locaux, de fait, ils ont continué à utiliser le toscan qui avait ses titres de noblesse, comme langue écrite et comme langue de culture. C'est pourquoi, lors du Rinascimento italien et jusqu'à la conquête de la Corse par la France, la seule langue utilisée dans les communications écrites était l'italien. Les irrédentistes corses se réfèrent linguistiquement aux centres que sont Bonifacio et Calvi, qui ont considérablement influencé le dialecte de l'île. Aujourd'hui, en Corse, on compte quelques milliers de citoyens italiens.

En 1768, par le traité de Versailles, le royaume de France obtient – à titre en principe provisoire – le droit d'exercer sa souveraineté sur la Corse, en attendant que la république de Gênes, ruinée, puisse peut-être, un jour, rentrer en possession de l'île. Celle-ci reste donc juridiquement liée à la République de Gênes, mais elle est occupée et administrée par la France, qui se heurte aux nationalistes corses. Les troupes françaises sont défaites lors de la bataille de Borgo, en , par Pascal Paoli (dont se réclament les irrédentistes du ), mais finissent par l'emporter lors de la bataille de Ponte-Novo en .

Par ailleurs, à l'époque contemporaine l'immigration italienne, facilitée depuis toujours par la proximité de l'île avec la côte toscane, est principalement observée au . En effet, dans la seconde moitié de ce siècle et jusqu'à l'aube du , des populations de Toscane, venant principalement des régions montagneuses plus défavorisées de la Lunigiana et de la plaine de Lucques, émigrent vers la Corse, surtout dans le Cismonte et le cap Corse, soit définitivement, soit comme travailleurs saisonniers. Généralement, ces travailleurs, très pauvres, étaient considérés avec un certain mépris par les îliens et le terme lucchese est encore utilisé aujourd'hui en Corse comme synonyme de pauvre. Pratiquement terminé dans les premières décennies du siècle passé, le phénomène de l'immigration en provenance de la Toscane et de la péninsule, a été remplacé à une époque plus récente par un afflux plus discret de Sardes qui se sont installés principalement dans la partie méridionale de l'île.

Vers 1838-1839, un groupe de Corses, de faible ampleur au début mais dont les effectifs augmentent avec les années, indépendant des formations politiques, se lance dans des activités visant à défendre la langue, l'identité et l'histoire locales ; c'est à cette époque que le philologue Niccolò Tommaseo séjourne dans l'île. Tommaseo, avec l'aide de Salvatore Viale, poète et juge à Bastia (1787-1861), étudie le dialecte corse et en célèbre la richesse ; il y voit le plus pur des dialectes italiens. Il contribue ainsi à faire naître les premiers germes d'une conscience linguistique et littéraire autonome et irrédentiste parmi l'élite de l'île.

Salvatore Viale, dans le préambule de l'édition 1843 des Chants populaires corses, imprimée à Bastia et explicitement dédiée « aux lecteurs corses », rédige un véritable manifeste idéologique dans lequel ce magistrat français revendique avec clarté et liberté l'identité corse comme l'antithèse de l'identité française et son appartenance à l'aire culturelle italienne. Voici le passage le plus significatif :

Durant ces années – et jusqu'à la fin du – on considère que la langue vernaculaire corse ne peut servir que pour des comédies, des farces (comme la Dionomachìa) ou des fêtes populaires (les chansons), alors que pour les sujets « sérieux » ceux qui rejettent l'assimilation à la France choisissent instinctivement l'italien.

Il n'y a jamais eu de la part du royaume d'Italie, très proche de la France depuis sa naissance, le moindre signe concret qu'il soit entré en conflit avec Paris au sujet de la Corse. Même quand, après la chute de Napoléon III en 1870, le roi n'a pas hésité à faire disparaître les États pontificaux, il n'a jamais fait aucune tentative diplomatique ou militaire pour récupérer la Corse, malgré les pressions continuelles de Giuseppe Garibaldi. En effet, certains Garibaldiens corses comme Leonetto Cipriani de Centuri (Cap Corse) (qui, ayant participé aux batailles de Curtatone (1848) puis de Novare, sera plus tard gouverneur des Légations pontificales (1860) et sénateur du royaume d'Italie) étaient prêts à recommencer une petite « Expédition des Mille » en Corse sous les ordres de Garibaldi, qui justement avait pris sa retraite à Caprera en Sardaigne (très voisine de la Corse).

En 1889, on fait revenir de Londres en Corse, après un exil de quatre-vingt-deux ans, les restes de Pascal Paoli. Dans l'austère chapelle blottie dans sa ville natale de Morosaglia, l'inscription de la plaque qui scelle la tombe est en italien, ce qui est significatif. C'est en 1896 que paraît le premier journal en langue corse, A Tramuntana, fondé par Santu Casanova (1850-1936) et qui, jusqu'en 1914, se fera l'unique porte-parole de l'identité corse.

thumb|right|200px|Monument à l'honneur de Pascal Paoli, situé à L'Île-Rousse. Il est considéré comme le « héros et le père » de la nation corse. C'est lui qui est à l'origine de la constitution corse, rédigée en italien et adoptée en 1755. L'italien, encore très vivant sur l'île à l'aube du , décline en raison de la présence de l'administration française, mais aussi parce que les diplômes délivrés par les universités italiennes ne sont pas reconnus par la France à partir du Second Empire, ce qui pousse la quasi-totalité des élites corses à fréquenter les universités françaises. Les Corses commencent à mettre en valeur leur langue vernaculaire comme outil de résistance à l'acculturation française mettant en péril leur identité.

Parallèlement au processus de promotion du corse, qui l'amène à être de plus en plus perçu comme une langue particulière et non plus comme le niveau « familier » de l'italien, on assiste à la naissance d'une revendication nationale qui conduit à une demande pressante d'autonomie administrative et d'étude à l'école de l'histoire corse.

À côté de Tramuntana une autre revue, Cispra (nom d'un long fusil à silex, utilisé soit par les montagnards, soit par les bandits), se fit l'interprète d'un état d'esprit qui impliqua transversalement, soit au niveau des convictions politiques individuelles, soit au niveau des couches sociales, tout ce que nous définirions aujourd'hui comme la « société civile » de l'île, tandis que les hommes politiques, à quelque parti national français qu'ils appartinssent, restèrent à l'écart de ce processus, conservant leur fidélité au gouvernement central et à la France.

Selon les irrédentistes, la Première Guerre mondiale (1914-1918) implique lourdement la Corse et aurait révélé ultérieurement la persistance d'un traitement inéquitable de la population locale par l'État français. Certains évoquent des pertes de l'ordre de 10 % de la population, catastrophe démographique qui aurait contraint la population affamée à revenir à une agriculture et à une économie archaïques, retrouvant pour survivre des techniques de culture du . En réalité, les pertes parmi les combattants d'origine corse rapportées à la population totale ne sont que légèrement supérieures à la moyenne nationale (3,94 % pour la Corse contre 3,26 % pour la France dans son ensemble)« Les corses dans la Première Guerre mondiale », Corsica News, novembre 2008..

Nombre d'anciens combattants préférèrent alors émigrer vers les colonies, ou trouver des emplois sur le continent, plutôt que de retourner chez eux, dans un pays de plus en plus rendu désert à tous les points de vue. Cette émigration s'ajoute aux lourdes pertes humaines et économiques subies par l'île. Parmi ceux qui restent en Corse, le mouvement revendicatif se radicalise, et des liens politiques se renouent avec l'Italie qui, dès Francesco Crispi (président du Conseil à plusieurs reprises dans les années 1890), encourage le développement des mouvements irrédentistes en même temps qu'une politique étrangère hostile à la France.

Sous l'impulsion de Petru Rocca naît la revue A Muvra (1919), essentiellement rédigée en corse et en italien, avec quelques articles en français. Dans la mouvance de ce journal naît en le Partitu Corsu d'Azione (PCDA, autonomiste, analogue au Partito Sardo d'Azione). A Muvra (le mouflon insulaire) est rejoint par d'autres publications en Corse et en Italie, où le quotidien de Livourne Il Telegrafo à partir de 1923 diffusa pour l'île une édition qui connut une large diffusion.

À côté de cette floraison de journaux et de périodiques se multiplièrent les études linguistiques (comme lAtlante Linguistico Etnografico Italiano della Corsica (Atlas linguistique et ethnographique italien de la Corse) de Gino Bottiglioni) et historico-ethnographiques (Archivio Storico di Corsica et Corsica Antica e Moderna) consacrées à l'île et publiées en Italie et en Corse.

D'autres Corses célèbres cherchèrent à ranimer les relations avec l'Italie, il s'agit de Versini Maiastrale, Matteu Rocca (I lucchetti en 1925), Dumenicu Carlotti (Pampame corse en 1926), Ageniu Grimaldi et Ugo Babbiziu (Una filza di francesismi colti nelle parlate dialettali corse en 1930). Petru Giovacchini écrivit les poèmes Musa Canalinca et Rime notturne en 1933 sur l'île (mais par la suite – exilé à Rome – il composa Aurore, Poesie corse, Corsica Nostra et Archiatri pontifici corsi).

thumb|right|280px|Carte montrant les terres irrédentes italiennes revendiquées par les fascistes dans les années 1930. Nice, le Tessin et la Dalmatie sont en vert. La Corse est en violet sur la carte.

C'est ainsi que se réalisait le passage d'une revendication autonomiste et identitaire à une revendication plus nettement indépendantiste et nationaliste ; avec l'avènement de la propagande mussolinienne, on en vint à l'irrédentisme : le gouvernement fasciste ne lésine pas pour financer les indépendantistes corses et institue de nombreuses bourses d'études pour inciter les jeunes Corses à fréquenter à nouveau les universités italiennes.