Jean-Louis Le Moigne, né le à Casablanca et mort le à ParisRelevé des fichiers de l'Insee, est un spécialiste français de la systémique et de l'épistémologie constructiviste.
Ses domaines de recherche théorique privilégiés sont les sciences des systèmes, l'ingénierie, l'intelligence artificielle. Sa thématique parcourt les sujets de l'organisation, de l'information, de la décision. Au niveau humain, la cognition et la communication sont au cœur de ses intérêts. Globalement, on peut le qualifier, aux côtés d'Edgar Morin, comme un chercheur des sciences du complexe.
Jean-Louis Le Moigne a développé l'épistémologie constructiviste à travers son ouvrage en trois tomes Le Constructivisme et les épistémologies constructivistes. Il fut d'abord ingénieur, puis professeur des universités.
Biographie
Origines familiales et formation Jean-Louis Le Moigne naît le à Casablanca, au Maroc, au sein d'une fratrie de quatre enfantsEntre Systémique & Complexité : chemin faisant, Mélanges en l'honneur de Jean-Louis Le Moigne, Paris, PUF, 1999.. Son père, Émile Yves Le Moigne, est un ancien officier de marine et ingénieur électricien diplômé de Supélec, venu au Maroc pour participer à son industrialisation électrique.
En 1933, la crise économique amène la famille à s'installer à Paris. Jean-Louis Le Moigne y effectue toute sa scolarité, d'abord à l'école communale de la rue de Florence, puis au lycée Chaptal jusqu'en classes préparatoires (« taupe »). En , il intègre l'École centrale Paris (promotion 1955).
Durant ses études d'ingénieur, il s'investit dans la vie étudiante, notamment comme rédacteur en chef du bulletin des élèves, et milite à la Jeunesse étudiante chrétienne (JEC). Fin 1955, au nom du secrétariat du JEC, il publie son premier article dans la revue Économie & Humanisme, où il plaide pour une réforme de l'enseignement favorisant l'interdisciplinarité et la culture générale. Après l'obtention de son diplôme, il effectue un service militaire de trente mois pendant la guerre d'Algérie.
Carrière industrielle À son retour d'Algérie, il s'intéresse à la recherche opérationnelle et est recruté par la compagnie pétrolière Shell-France. Il y progresse rapidement : il devient responsable du Plan Central à l'âge de 35 ans, puis directeur de l'organisation logistique pour la région Sud-Ouest en 1967. Cette expérience professionnelle le confronte directement à la modélisation et à la prise de décision au sein de structures complexes.
Carrière universitaire et recherche Dans le contexte de l'après-Mai 1968, la Fondation nationale pour l'enseignement de la gestion des entreprises (FNEGE) favorise l'intégration de cadres issus de l'entreprise dans le milieu universitaire. Encouragé par sa direction, Jean-Louis Le Moigne s'oriente vers l'enseignement des sciences du management. En 1970-1971, il suit un programme de formation aux États-Unis, à Harvard et au MIT, où il rencontre notamment Herbert Simon.
En , il est nommé professeur associé à l'Université d'Aix-Marseille III. Il y cofondé et dirige la Maîtrise des Méthodes Informatiques Appliquées à la Gestion des Entreprises (MMIAGE) en 1985. Il intègre définitivement le corps des professeurs des universités en .
Parallèlement, il assume la direction du GRASCE (Groupe de recherche sur l'adaptation, la systémique et la complexité économique), un laboratoire associé au CNRS. Il s'implique activement dans l'Association française pour la cybernétique économique et technique (AFCET) et fonde l'Association européenne pour la modélisation de la complexité (AEMCX) — devenue par la suite le réseau « Intelligence de la complexité » en partenariat avec l'Association pour la pensée complexe d'Edgar Morin.
Il prend sa retraite fin 1997 et reçoit le titre de professeur émérite. Jean-Louis Le Moigne meurt le à l'âge de 91 ans.
Principaux travaux
Ses domaines de recherche privilégiés sont repérables aux travers des titres de ses principaux ouvrages et articlesPour une présentation de ses travaux en anglais, voir "A Principal Exposition of Jean-Louis Le Moigne’s Systemic Theory" par Darek M. Eriksson.. sciences des systèmes (systémique) et sciences de l'ingénierie, sciences de la computation (informatique et intelligence artificielle), sciences de l'organisation, sciences de l'information, sciences de la décision, sciences de la cognition et de la communication, sciences de gestion, épistémologie des sciences de la complexité et des sciences d’ingenium.
Jean-Louis Le Moigne a développé l'épistémologie constructiviste à travers son ouvrage en trois tomes Le Constructivisme et Les Épistémologies constructivistesOuvrages dont on peut trouver des notes de lecture sur le site [www.mcxapc.org mcxapc].
Au cours des 25 années pendant lesquelles il aura été enseignant-chercheur, les thèmes de recherche de Jean-Louis Le Moigne ont sensiblement évolué.
Systèmes d'information et de décision dans les organisations Les premiers travaux de recherche de Jean-Louis Le Moigne s'inscrivent dans la continuité de son parcours dans l'industrie pétrolière, au sein des services de recherche opérationnelle et d'informatique de gestion. Ses réflexions initiales portent sur la conception et l'usage des systèmes informatiques et des systèmes d'information, appréhendés comme des leviers d'optimisation des processus décisionnels au sein des organisations socio-économiques.
En interrogeant l'articulation entre l'information et la décision, il est amené à questionner la définition même du concept de « système ». Constatant que l'état de l'art de l'époque propose diverses « approches systémiques » et des outils d'analyse de système propres aux ingénieurs sans pour autant constituer une théorie unifiée, il oriente ses travaux vers la conceptualisation d'une structure théorique globale.
La théorie du Système général Jean-Louis Le Moigne développe la théorie des systèmes sous la forme d'une métathéorie, définie comme une théorie de la modélisation qui se distingue de la démarche analytique classique. Cette approche consiste à modéliser et à théoriser l'action par le prisme d'un système en général.
Pour enrichir l'analyse des phénomènes informationnels et décisionnels, il intègre à ses travaux les concepts de « rationalité procédurale » et de « système de traitement d'information » conceptualisés par Herbert Simon. À travers cette formalisation, le système n'est plus envisagé comme une propriété objective ou intrinsèque de la réalité étudiée, mais comme un méta-modèle : un outil de représentation pragmatique et fonctionnel, élaboré par l'esprit du modélisateur pour guider l'action.
Fondements épistémologiques et constructivisme La formalisation de la science des systèmes conduit Le Moigne à explorer ses fondements épistémologiques en dehors des cadres du positivisme. Réfutant le postulat de Ludwig von Bertalanffy selon lequel « les systèmes sont partout », il soutient que l'existence objective d'un système ne peut être formellement démontrée. Il envisage plutôt ce concept comme une connaissance « actionnable », capable de lier le savoir et le faire, et se tourne vers les épistémologies constructivistes. Ses recherches s'appuient sur les travaux de Jean Piaget ainsi que sur l'analyse des courants structuralistes, tout en convoquant les réflexions historiques de figures telles que Giambattista Vico, Léonard de Vinci ou Paul Valéry.
Dans ce cadre, il documente la « querelle des déterminismes » (qui oppose positivisme et constructivisme) ainsi que la « dispute des épistémologies constructivistes », mettant en perspective le projectivisme génétique de Piaget, le projectivisme ingéniérial de Simon et le projectivisme complexe d'Edgar Morin.
Sciences de l'artificiel et démarches ingéniériales Le Moigne utilise la théorie des systèmes pour expliciter et légitimer scientifiquement les démarches de l'ingénierie, dont l'usage de la cybernétique est une illustration. En s'alignant sur l'approche de Herbert Simon, il appréhende la science des systèmes comme une « science de l'artificiel ». Selon cette perspective, les disciplines telles que l'économie, les sciences de gestion ou la théorie des organisations se distinguent des sciences de la nature : elles ne traitent pas de phénomènes régis par des lois de nécessité, mais se consacrent à la modélisation d'artefacts évolutifs, contingents et finalisés, conçus par l'être humain pour répondre à des projets d'action spécifiques.
Paradigme de la pensée complexe Face à l'étude de phénomènes en constante évolution et irréductibles à des modèles causaux, déterministes ou purement analytiques, Le Moigne intègre à sa méthodologie le « paradigme de la pensée complexe » d'Edgar Morin. Il retient notamment l'hypothèse d'« auto-éco-ré-organisation » des phénomènes complexes. La théorie des systèmes devient ainsi un outil d'analyse adapté aux dynamiques auto-organisées, caractérisées par leur nature téléologique, irréversible, récursive et par un certain degré d'autonomie attribué par le modélisateur.
L'ensemble de ces théories est résumé par Le Moigne sous l'expression de « Triangle d'or », un triptyque épistémologique et conceptuel articulé autour des contributions fondamentales de ses trois référents principaux : Edgar Morin, Jean Piaget et Herbert Simon.
Inspirateurs
Selon ses propres dires, il a été essentiellement inspiré par Edgar Morin, Jean Piaget, Herbert Simon, Gaston Bachelard et Yves Barel. On doit également citer les trois V : Giambattista Vico, Paul Valéry et Léonard de Vinci, auxquels il s'est souvent référé.
Bibliographie Pour une bibliographie plus complète, notamment pour les articles dans diverses revues ou colloques, voir la rubrique « Sources ».
Œuvres Les systèmes d’information dans les organisations, 1973, PUF. Les systèmes de décision dans les organisations, 1974, PUF. (avec D. Carré), Auto-organisation de l’entreprise. 50 propositions pour l’autogestion, 1977, Les Éditions d’Organisation. La théorie du système général. Théorie de la modélisation, 1977, PUF. Rééditions en 1986, 1990, 1994 et 2006 sous forme PDF ou epub. Traduction effectuée en portugais. . La modélisation des systèmes complexes, 1990, Éd. Dunod. Réédité en 1995. Le constructivisme. Tome 1, Les fondements, 1994, ESF éditeur. Le constructivisme. Tome 2, Des épistémologies, 1995, ESF éditeur. Les épistémologies constructivistes, 1995, PUF, coll. « Que sais-je ? ». (avec Edgar Morin), Comprendre la complexité dans les organisations de soins, 1997, ASPEPS Éd. . Le constructivisme. Tome 1, Les enracinements, 2002, Éd. l'Harmattan. Le constructivisme. Tome 2, Épistémologie de l’interdisciplinarité, 2003, Éd. l'Harmattan. Le constructivisme. Tome 3, Modéliser pour comprendre, 2003, Éd. l'Harmattan.
Traductions Herbert A. Simon, The science of the artificial, 1969, MIT Press, traduction, La science des systèmes, science de l’artificiel, 1974, EPI éditeurs, Paris. Il en assuré la postface. Cette première traduction a été ensuite rééditée chez Dunod en 1991. En 2004, Jean-Louis Le Moigne a publié aux éditions Gallimard (Collection Folio Essais) une nouvelle traduction de la dernière édition américaine de ce livre de H.A. Simon (la troisième édition, revue et complétée, parue aux États-Unis en 1996, toujours aux MIT-Press). Elle s'intitule Les sciences de l'artificiel. Pour cette nouvelle traduction, Le Moigne a rédigé une nouvelle préface et une postface originale intitulée Quoi de plus naturel que les sciences de l'artificiel ?, ainsi qu'une très intéressante Introduction bibliographique à l'œuvre de H.A. Simon.
Direction d’ouvrages collectifs (avec D. Pascot), Les processus collectifs de mémorisation, Mémoire et organisation, 1980, Librairie de l’Université d’Aix-en-Provence. (avec R. Vallée), Les renouvellements contemporains de la théorie de l’information, 1982, AFCET. (avec C. Atias), Science et conscience de la complexité, avec Edgar Morin, 1984, Librairie de l’Université d’Aix-en-Provence.