Le Bal est un court récit d'Irène Némirovsky (1903-1942), publié en 1929 dans la revue Les Œuvres libres sous le pseudonyme de Pierre Nerey, puis sous son vrai nom aux Éditions Grasset en 1930. Il fut redécouvert comme l'ensemble de son œuvre après avoir été plus ou moins oublié durant près d'un demi-siècle.
Le Bal, dont l'action se situe en 1928, décrit les tourments d'une adolescente de quatorze ans, Antoinette, qui entretient des rapports difficiles avec ses parents, parvenus de fraîche date, et spécialement avec sa mère. Celle-ci ayant refusé de la laisser assister au premier bal mondain qu'elle et son mari veulent donner, la jeune fille trouve à se venger cruellement.
Le récit met en scène une relation conflictuelle d'inspiration partiellement autobiographique entre mère et fille. Sur le mode de la caricature, mais sans exclure la subtilité, il offre également une satire sociale féroce. L'intrigue, centrée sur une famille d'origine juive, est venue à l'époque alimenter contre Irène Némirovsky les soupçons d'antisémitisme déjà éveillés par son roman David Golder, paru quelques mois plus tôt.
L'adaptation cinématographique du Bal par Wilhelm Thiele, en 1931, révèle Danielle Darrieux, qui a alors exactement l'âge de l'héroïne.
Résumé vignette|gauche|Sur le pont Alexandre-III, Antoinette ne voit plus les amoureux, mais l'eau noire et miroitante de la Seine.|alt=Photo prise de nuit avec pont et Tour Eiffel éclairés au milieu, entre un ciel noir et des eaux sombres reflétant les lumières. Antoinette Kampf habite avec ses parents un grand appartement, dans les beaux quartiers de Paris. Son père, Alfred, naguère employé de banque, a réalisé deux ans auparavant d'excellentes opérations boursières. Sa mère, Rosine, une ancienne dactylographe, ne cesse de rudoyer sa fille, à qui elle prétend donner la meilleure éducation. En proie aux rêves et aux doutes de l'adolescence, Antoinette rumine ses rancœurs contre ses parents, qu'elle traite intérieurement de ..
Décidés à se faire connaître et accepter dans la bonne société, composée en fait de parvenus comme eux, les Kampf organisent un bal. Ils comptent inviter près de deux cents personnes et dépenser ce qu'il faut pour les impressionner : toilettes, décoration, buffet, serveurs, orchestre. Mais n'ayant pas l'intention de s'encombrer en la circonstance de sa de fille, Rosine lui annonce qu'elle passera la soirée dans sa chambre . Antoinette passe la nuit à sangloter et maudire ses parents. Le lendemain, Kampf charge la gouvernante anglaise de poster les cartons d'invitation quand elle accompagnera Antoinette à sa leçon de piano. Après le cours, Miss Betty, surprise par la jeune fille en galante compagnie, lui confie le paquet d'enveloppes pour qu'elle les porte au bureau de poste. Jalouse de son bonheur et furieuse surtout contre sa mère, Antoinette est prise d'une inspiration sur le pont Alexandre-III : froissant et déchirant toutes les missives, elle les jette à la Seine..
Arrive le jour du bal, qui plonge Kampf dans une impatience et une appréhension fébrile. Elle avait tenu à convier la professeure de piano, dont elle connaît le caractère indiscret, pour assurer une publicité à sa réception : , seule à avoir reçu son invitation en main propre, sonne la première. Cependant le temps passe et aucun autre invité ne se présente. Tandis que Isabelle feint de compatir, les Kampf se décomposent peu à peu, convaincus que tout le monde a voulu les bafouer. Rosine s'effondre en larmes, les deux époux se reprochent mutuellement leur vanité et leurs ridicules : Alfred part en claquant la porte.
Antoinette était durant tout ce temps dissimulée derrière un divan. Elle s'approche de sa mère, qui lui inspire à présent une pitié mêlée de mépris. Kampf commence par la repousser, puis la serre dans ses bras : Antoinette sourit, sans être dupe.
Personnages Comme le rappellent ses différents biographes, Irène Némirovsky s'inspire souvent pour ses romans de ses souvenirs personnels, de l'univers qui a été le sien, de sa famille : les personnages principaux sont ici le père, la mère et leur fille unique.
Antoinette apparaît comme l'archétype de l'adolescente mal dans sa peau. Grande fillette de quatorze ans embarrassée par son visage ingrat, sa poitrine naissante et son corps dégingandé, elle se sent incomprise. Les incessantes réprimandes de sa mère sur son physique ou ses manières la blessent et l'humilient. Elle qui se sait bientôt à l'âge de Juliette rêve de dépouiller ses vêtements d'enfant et d'être déjà une femme, aimée, désirée. Elle s'imagine ainsi faisant l'admiration de tous au bal de ses parents. Persuadée d'être flouée de sa part de bonheur par des adultes tous égoïstes et hypocrites, elle voudrait dans sa rage voir ses parents punis par le ciel À la fin de l'histoire, l'enfant, et se donnant le pouvoir de prendre ou non sa mère en pitié, ..
La romancière semble avoir prêté à son héroïne, en beaucoup plus sévère, le regard désabusé qu'elle portait jeune fille sur l'ostentation ou les fréquentations de ses parents. Têtue, maligne, insatisfaite, Antoinette paraît un portrait d'elle-même à cet âge (aussi peu indulgent que l'est celui d'un autre de ses doubles, Joyce, la fille de David Golder dans le roman éponyme).. Némirovsky se serait par ailleurs rappelé pour le personnage d'Antoinette une jeune inconnue croisée sur le pont Alexandre-III et qui, accoudée au parapet à quelque distance de sa gouvernante, regardait couler l'eau d'.
Rosine Kampf est une femme autoritaire qui domine son mari et terrorise sa fille. Elle a les cheveux teints d'une couleur flamboyante, un langage naturellement grossier, et son mari lui reproche à la fin ses manières de poissarde. Consciente d'ignorer les usages du monde mais désireuse de cacher son passé misérable, elle redoute la clairvoyance des domestiques et leurs bavardages à l'extérieur . Elle envisage aussi cette réception comme une revanche contre les siens, qui ont désapprouvé son mariage avec un Juif. Rosine Kampf est par ailleurs une femme que ronge l'angoisse de vieillir. Le jour du bal, un monologue intérieur révèle son amertume d'avoir dû attendre les premières rides pour connaître le luxe, qui, en même temps, lui paraît vain, sans amour. Elle se farde avec soin et arbore tous ses bijoux, avec le vague espoir de pouvoir encore séduire un homme différent des goujats qu'étaient ses amants de jeunesse. vignette|Alfred Kampf a longtemps attendu la fortune parmi les courtiers du palais Brongniart (ici en 1931).|alt=Photo en noir et blanc montrant une foule d'hommes serrés sous un porche à haute colonnes
, Rosine Kampf fait partie de ces dont David Golder ou Jézabel offrent d'autres exemplesRené de Ceccatty, préface au Mirador d'Élisabeth Gille, Paris, Presses de la Renaissance, 1992 / Stock, 2000 / Le Livre de Poche, 2012, .. Au sein de l'univers fictif de l'auteure, elle est à maints égards un des nombreux avatars de sa mère, Anna Némirovsky, dite Fanny. : avide d'argent et de plaisirs mondains, s'évertuant à maquiller son âge, délaissant sa fille qu'elle traite avec animosité, mais refusant de voir grandir cette rivale potentielle.
Alfred Kampf, surnommé « Feuer » (« feu » en allemand) par ses camarades juifs de la bourse, est décrit comme . De simple portier à la Banque de Paris, il est passé petit employé, puis courtier. Il est convaincu que pour faire son chemin, dans le monde comme en affaires, il ne faut que suivre patiemment la morale chrétienne de l'humilité. Une union avec une jolie fille catholique ne pouvant nuire à ses ambitions, il a épousé la dactylo du patron, et supporté onze années durant ses frustrations et récriminations, dans leur petit logement sombre près des Grands Boulevards. Son heureux coup de bourse en 1926 (d'abord sur la baisse du franc, puis sur celle de la livre) l'a empli comme sa femme du désir de paraître, et il la couvre de bijoux qui sont aussi pour lui des placements. Converti lors de son mariage, il cherche à faire oublier ses origines juives, que Rosine lui renvoie à la figure :
Alfred Kampf, , peut être comparé à un . Ce David Golder de moindre envergure, un peu faible mais plus gentil que sa femme envers leur fille, a pu là encore être inspiré à Irène Némirowsky par son père, et par certains de ses partenaires financiers.
Miss Betty, gouvernante d'Antoinette, est très jeune, a le visage doux et un accent chantant (), que l'auteure transcrit en se rappelant peut-être sa gouvernante anglaise, Miss Matthews.. Rabrouée par Kampf, Miss Betty raisonne Antoinette avec douceur : mais la découverte de ses rendez-vous amoureux va exacerber le dépit de celle-ci et être le déclencheur de la vengeance.
Isabelle, cousine des Kampf, est une vieille fille plate et sèche, qu'Antoinette, à qui elle enseigne la musique avec sévérité, déteste et trouve . Elle étale complaisamment les relations mondaines que lui procure son métier, mais elle jalouse les Kampf pour leur argent et Rosine pour le passé de femme galante qu'elle lui suppose. Lors de la soirée, elle loue avec perfidie leur intérieur kitsch et, affichant une profonde commisération, jouit de leur humiliation.
Georges le majordome () cristallise la méfiance haineuse de Rosine, les autres domestiques n'étant que mentionnés. Le jour du bal, on entend dans la galerie les musiciens et les extras plaisanter et rire, sans doute aux dépens des Kampf.
Aspects de la narration Aussi impitoyable mais resserré autour des trois protagonistes, Le Bal semble d'un bref roman de Némirovsky, L'Ennemie, paru en 1928 dans la revue littéraire Les Œuvres libres.. Présenté pour des raisons commerciales comme un roman par l'éditeur Bernard Grasset, Le Bal a en fait la dimension et la construction d'une nouvelle..
« Tranche de vie » de quelques personnages, l'intrigue très simple s'achemine vers sa fin en six séquences au cadre précis, séparés par des ellipses temporelles plus ou moins longuesB. Louët, Dossier d'accompagnement du Bal, coll. « Biblio collèges », . : Chapitre I : un matin, salle d'étude d'Antoinette ; Kampf annonce son bal. Chapitre II : le soir même, salon ; Antoinette doit calligraphier les invitations. Chapitre III : la nuit qui suit, chambre d'Antoinette ; elle pleure et rêve de vengeance. Chapitre IV : le lendemain, chez Isabelle puis sur le pont Alexandre-III ; Antoinette jette les invitations. Chapitre V : fin de journée deux semaines plus tard, pièces de réception ; derniers préparatifs pour le bal. Chapitre VI : le même soir, chambre de débarras puis salon ; Antoinette assiste à la déconfiture de ses parents.
On peut parler de chute si on considère que la dernière scène offre un retournement inattendu au lieu du châtiment confusément redouté par l'héroïne : , Antoinette, devenue adulte par son geste, se fait la consolatrice de Rosine, qui se raccroche à elle.
Le récit est fait à la troisième personne, mais le point de vue omniscient du narrateur s'efface constamment au profit d'une focalisation interne : la plupart des scènes sont racontées selon la perception qu'en a Antoinette, et la forme du monologue intérieur permet de partager ses sentimentsB. Louët, Dossier d'accompagnement du Bal, coll. « Biblio collèges », ., parfois ceux de Rosine ou d'Isabelle. De même, les quelques descriptions dans le texte émanent de la vision de l'héroïne (l'intérieur de la professeure de piano, la Seine vue du pont, le buffet chargé de mets raffinés)B. Louët, Dossier d'accompagnement du Bal, coll. « Biblio collèges », ..
La narration cède très souvent la place à des dialogues de style oral, voire d'un registre familier (). Les monologues intérieurs de l'adolescente sont par moments empreints d'une certaine exaltation lyrique (). Mais la romancière a, dans l'ensemble du texte, délaissé le pour une et distanciée.
sont précisément, selon Olivier Philipponnat et Patrick Lienhardt, ce qui caractérise son style jusqu'au milieu des ..
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