L’affaire dite des Trois Chapitres ( – tria kephalaia) s’inscrit dans les efforts de l'empereur Justinien pour réconcilier sur le plan religieux les parties orientale et occidentale de l'Empire romain en les persuadant que les décisions du concile de Chalcédoine (451) étaient conformes à la christologie de l’École d’Alexandrie. En 544, il publia un édit en trois chapitres, le premier condamnant Théodore de Mopsueste, les deux autres condamnant les écrits jugés pro-nestoriens de Théodoret de Cyr et la lettre adressée par l’évêque d’Édesse, Ibas, à Mari. Cet édit n’eut d’autre résultat que de mécontenter à la fois Rome, les milieux chalcédoniens et les monophysites. Devant l’échec de ses tentatives de persuasion, Justinien convoqua un concile œcuménique (le cinquième) qui, sous la pression de l’empereur, finit par condamner les Trois Chapitres. Toutefois, les décisions du concile provoquèrent une grande hostilité dans les provinces que Justinien venait de reconquérir, alors que les monophysites, plus divisés que jamais, campaient sur leurs positions.
Toile de fond
Le contexte politique thumb|alt=Justinien |Justinien . L'empereur tenta, mais en vain, de réconcilier la partie occidentale de son empire reconquise avec la partie orientale où régnait le monophysisme
Les premières années du règne de Justinien s’avérèrent chaotiques. Peu après son avènement, il dut à l’étranger repousser les Perses qui avaient envahi la Mésopotamie, puis il mata à Constantinople la sédition Nika, qui faillit le renverser. Six ans après son accession au trône, il put s’atteler à la tâche de ramener dans le giron de l’empire les provinces qui, à la suite des invasions, étaient devenues des royaumes germaniques : vandale en Afrique, ostrogoth en Italie et wisigoth en Espagne. Mais si les Goths faisaient preuve de tolérance à l’endroit des populations locales catholiques, les Vandales étaient fanatiques et persécutaient les Églises localesTreadgold (1997), ..
Les circonstances étaient favorables à ses desseins. En Afrique, le roi des Vandales, Hildéric, avait été détrôné par son cousin Gélimer. En , Justinien envoya le général Bélisaire rétablir Hildéric sur le trône. Mal préparé, Gélimer se hâta de faire exécuter son rival, mais fut défait par Bélisaire devant Carthage. Dans un premier temps, Gélimer alla se réfugier chez les Maures du Mont Atlas, puis finit par se rendre : le royaume vandale avait duré 104 ansOman (2008), .Jones (1964) .
En Italie, Théodoric, le grand roi des Ostrogoths, était mort en 526 et son petit-fils, Athalaric, mourut en 533. La régente, Amalasuntha, avait épousé Théodahat, son cousin, qui la fit exécuter moins d’un an après le mariage. Utilisant comme prétexte le meurtre de la reine, Justinien déclara la guerre au roi Théodahat en 535 et envoya Bélisaire en Italie. Ce dernier s’empara rapidement de la Sicile et marcha sur Rome où il fut assiégé par le roi Vitigès pendant près d’une année. Celui-ci, n’ayant pu réussir à prendre Rome, fut contraint de lever le siège et, poursuivi par Bélisaire, se réfugia dans sa capitale, Ravenne. Il dut capituler en 540 et fut envoyé à Constantinople. Il fut remplacé sur le trône par Totila, un brillant chef de guerre, qui reprit progressivement les villes conquises par Bélisaire. Pendant onze ans il réussit à tenir tête au général romain que Justinien finit par remplacer par le général Narsès. Celui-ci décida d’attaquer l’Italie par le nord et réussit à défaire et à tuer Totila à la bataille de Tagine (553)Oman (2008), .Treadgold (1997) .Jones (1964), ..
Pendant que s’achevait la reconquête de l’Italie, la guerre civile faisait rage en Espagne. Le roi Agila devait faire face à deux rébellions : celle de la population romaine de Cordoue et celle, beaucoup plus dangereuse, d’un autre prétendant, Athanagild. Ce dernier fit appel à l’empereur qui, en dépit de ses difficultés en Italie, ordonna qu’une petite force soit détachée de l’armée de Narsès sous les ordres du général Libérius. Débarquant sur la côte sud-est, celui-ci se rendit rapidement maître d’une série de villes côtières allant de Valence à Cadiz en passant par Cordoue. En 555 Agila fut assassiné par ses propres troupes. Devenu roi, Athanagild tenta d’inciter les Romains à partir, mais ceux-ci refusèrent et, grâce aux villes de la côte sud, des Baléares, de la Corse et de la Sardaigne déjà conquises par Bélisaire, disposèrent pendant plusieurs années d’une base solide en Méditerranée occidentaleOman (2008), .Treadgold (1997), .Jones (1964), ..
La Méditerranée était redevenue ce qu’elle était sous Auguste : un « lac romain ».
Le contexte religieux
vignette|alt=Théodora, épouse de Justinien |left|Épouse de Justinien , Théodora soutint à de nombreuses occasions la cause monophysite.
Le concile de Chalcédoine en 451 avait mis un terme aux innombrables et interminables querelles des siècles précédents en décrétant que le Christ avait en son unique personne deux natures, humaine et divine, inséparablement unies. Il avait ainsi condamné le monophysisme d'Eutychès qui, en réaction contre le nestorianisme, affirmait que le Christ n'avait qu'une seule nature : la nature divine. Il avait également démis de sa charge le patriarche Dioscore d'Alexandrie, qui professait un monophysisme atténué, le miaphysisme. Cette dernière doctrine s'était cependant profondément établie en Égypte d'où elle s’était étendue à la Syrie et à la Palestine.
Or, l'Égypte était un pays conscient de son riche passé historique et culturel qu'il fallait traiter avec prudence en raison de son importance économique pour Constantinople. La capitale de l'empire, qui devait assurer chaque jour la subsistance d’environ , était située dans une région agricole assez pauvre et dépendait presque entièrement de l'Égypte pour son approvisionnement en grain. On estime à modii l'approvisionnement annuel nécessaire (έμβολή) dont étaient distribués gratuitementJones (1964), .. En conséquence, le pays jouissait d’une large mesure d’autonomie aussi bien sur le plan politique, où le pouvoir demeurait entre les mains des riches propriétaires terriens, que sur le plan religieux où la langue copte adoptée pour la liturgie et l'ambition des patriarches d’Alexandrie, surnommés « pharaons » par plusieurs, donnaient au christianisme une coloration locale bien particulière.
Dans les autres provinces d’Orient, on avait réussi grâce à divers expédients à garder les communautés monophysites dans un calme relatif, jusqu’à ce que Théodose, patriarche monophysite d’Alexandrie en exil, décide en 543 de consacrer Théodore comme évêque d’Arabie et le moine charismatique syriaque Jacob Baradée comme évêque d’Édesse. Celui-ci se lança alors dans une activité missionnaire à travers la Syrie, la Palestine, la Mésopotamie et l’Asie mineure où il consacra à son tour une trentaine d’évêques et ordonna plusieurs milliers de prêtres, créant ainsi une hiérarchie parallèle et ravivant les flammes du fanatisme religieux et de l’instabilité dans ces provincesMorrisson (2004), ..
Le dilemme de Justinien
L’empereur devait ainsi composer avec trois forces opposées. D’un côté, il devait éviter de s’opposer trop ouvertement aux miaphysites d’Orient pour ne pas se mettre l’Égypte à dos, mettant ainsi en danger l’approvisionnement de sa capitale, et pour ne pas risquer de voir les provinces de Syrie et de Mésopotamie s’allier avec la Perse voisine. D’un autre, il devait se rallier le pape, qui lui reprochait son inaction devant le schisme, et l’Italie où Totila risquait de remettre en question les gains de Bélisaire. Enfin, il devait contenter la population de Constantinople où certaines grandes familles étaient profondément attachées au concile de Chalcédoine, alors que d’autres, comme celles de l’ancien empereur Anastase et l’impératrice elle-même, étaient monophysites.
La question monophysite
Origine de la querelle
Au début du , Nestorius, un théologien d’Antioche devenu patriarche de Constantinople (428-431), affirmait que les éléments humain et divin étaient totalement distincts dans la personne de Jésus-Christ. Par conséquent, la vierge Marie avait donné naissance à un homme dont les attributs divins émanaient du Père. Cette vue avait été condamnée par le concile d’Éphèse en 431, sous la présidence du patriarche Cyrille d'Alexandrie (376-444), et la doctrine christologique éphesienne est définie dans le symbole d’Union, en 433.
En réaction au nestorianisme, une autre école, sous la direction du moine Eutychès, qui s’inspire de Cyrille d’Alexandrie et d’Apollinaire de Laodicée, prétendait que les natures divine et humaine du Christ étaient si unies qu’elles se confondaient. Cette école de pensée fut appelée « monophysisme » ou «[partisan] d’une (seule) nature »Pour une description des aspects doctrinaux du monophysisme, voir Meyendorf, Byzantine Theology, chap. 2, « The Christological Issue ». Cette doctrine se heurta à la vive résistance de Flavien, patriarche de Constantinople, puis du pape Léon (440-461), lequel, dans le Tome à Flavien, une lettre adressée au patriarche le , réaffirma la doctrine de l'unicité de la personne du Christ dotée de deux natures distinctes. Le monophysisme d'Eutychès devait être formellement condamné lors du Concile de Chalcédoine tenu en 451 sur la rive du Bosphore opposée à Constantinople. L’Occident accepta sans difficulté les conclusions du concile, mais il n’en alla pas de même en Orient, dans les Églises d'Alexandrie et Antioche, qui refusèrent les décisions du concile. Le concile avait en effet, outre la condamnation d'Eutychès, déposé Dioscore, le successeur de Cyrille au patriarcat d'Alexandrie, et réduit les prérogatives du patriarcat d'Antioche.
La politique des empereurs Zénon, Anastase et Justin (474-527) En 482, pour ramener l'unité dans l'Église, l’empereur Zénon demanda au patriarche de Constantinople, Acace, de rédiger un compromis acceptable par les Églises de l'Orient. Zénon promulgua l’Henotikon, texte qui condamnait à la fois Nestorius et Eutychès, conformément aux décisions du concile de Chalcédoine, mais passait sous silence les définitions christologiques du Symbole de Chalcédoine de ce même concile. En 482, le pape Félix III condamna l’Henotikon, ce qui occasionna le "schisme dit d’Acace" entre les Églises de Rome et de Constantinople.
Son successeur, Anastase, était un monophysite convaincu qui ne put être couronné avant d’avoir signé une déclaration à l’effet qu’il respecterait les décrets du concile de ChalcédoineJones (1964), .. Pendant la première partie de son règne, il maintint une prudente neutralité. Il écrivit même au pape pour engager le dialogue, mais sans résultat. Toutefois, sous son règne débuta la nomination de plusieurs prélats monophysites, dont Sévère, un brillant théologien qui devint patriarche d’Antioche en 512.
À son accession au trône en 518 Justin, un strict chalcédonien, revint à l’orthodoxie et, l’année suivante, le schisme d’Acace se réglait à la satisfaction de Rome et les empereurs Zénon et Anastase étaient déclarés anathèmes. Les évêques monophysites, dont Sévère, furent déposés et durent s’exiler en ÉgypteEvans (1996), .Morrisson (2004), ..
Les premières années de Justinien (527-543)
Profondément chrétien, Justinien était un prince chez qui « la notion d’Imperium romain se confondait avec celle d’œcoumène chrétienne. La victoire de la religion chrétienne n’était pas pour lui une mission moins sacrée que la restauration de la puissance romaine »Ostrogorsky (1983), .. Dès 529, il fit fermer l’Académie d’Athènes où l’influence du paganisme néoplatonicien demeurait prépondérante et expulsa de l’aristocratie nombre de personnes éminentes convaincues de pratiques païennes, ordonnant de les exécuterJones (1964), .. Face aux monophysites, il commença par continuer la politique de Justin, mais dès 531, conscient de la nécessité de réconcilier Orient et Occident, il se mit à chercher un terrain d’entente.