vignette|Une journée sanglante, titre Le Matin du : .

La grève de Draveil et de Villeneuve-Saint-Georges, dans le département de Seine-et-Oise, commence le , sous le cabinet Clemenceau. Ce mouvement social est lancé par le syndicat des terrassiers et le nouveau syndicat des carriers (des sablières)-puisatiers-mineurs de Chevreuse. Plusieurs grévistes sont tués pendant les manifestations qui se déroulent jusqu'au (deux le et quatre le ), suscitant de vives critiques du cabinet Clemenceau par les socialistes.

Le « premier flic de France » fait arrêter 31 dirigeants de la Confédération générale du travail (CGT) après les manifestations du 30, dont notamment le secrétaire général Victor Griffuelhes, le rédacteur en chef de La Voix du Peuple Émile Pouget, le secrétaire de la Fédération des Bourses du travail Georges Yvetot, le secrétaire de la fédération des Cuirs et Peaux Henri Dret qui est amputé d'un bras. Pierre Monatte, responsable de l'imprimerie, s'exile quant à lui en Suisse. La CGT est ainsi décapitée et les réformistes prennent le dessus peu après, en s'appuyant notamment sur l'adhésion de la Fédération des mineurs. Achevée en sans que les ouvriers n'obtiennent la reconnaissance de leur syndicat, la grève marque ainsi un tournant dans l'histoire de la CGT, qui abandonne peu après l'orientation syndicaliste révolutionnaire. Des troubles continuent à agiter le secteur jusqu'en , la Chambre des députés votant en février l'amnistie de tous les faits survenus.

En 1911, à la suite d'un article de La Guerre sociale relatant les aveux d'un agent provocateur, un débat est levé à la Chambre des députés sur cette affaire, concernant notamment d'éventuelles manipulations de Clemenceau ou de son directeur de la Sûreté générale, Célestin Hennion, afin de légitimer la répression de la CGT. « Le Tigre » gagne ainsi un nouveau surnom, l'« Empereur des mouchards ». Quel que soit le rôle exact du dénommé Luc Métivier, il n'en demeure pas moins qu'il ne peut, à lui seul, orienter le cours général des événements, qui marquent durablement l'histoire du mouvement ouvrier français.

Toile de fond

Contexte politique et social

Président du Conseil le plus à gauche qu'avait connu jusqu'alors la , et « premier flic de France », Georges Clemenceau est confronté à d'importantes grèves (1906 bat des records). En 1907, la révolte des vignerons du Languedoc avait pris une tournure insurrectionnelle: cinq manifestants avaient été tués.

En , deux grévistes sont tués à Raon-l'Étape..

Par ailleurs, la SFIO, fondée en 1905, revendiquait une posture révolutionnaire, et malgré un début conciliant de Jaurès, avait fini par s'opposer à Clemenceau à la suite des grèves. Du côté syndical, la CGT, syndicaliste révolutionnaire, avait établi son indépendance à l'égard des partis politiques par la Charte d'Amiens (1906).

Carrières de Draveil et conditions de travail

La géologie particulière du terrain de Draveil, Villeneuve-Saint-Georges et Vigneux, avait permis la constitution d'une importante industrie d'extraction de sable depuis 1865, soit la fin du Second EmpireLes grèves de Draveil, article historique de Jacques Macé, historien de Draveil . Une trentaine de « maisons » se partageaient ce travail, dont notamment les frères Piketty, Morillon et Corvol, Lavollay, Charvet. Emmené en péniche à Paris, le sable sert aux différents travaux d'aménagement, et notamment à la construction du métro. Au retour, les péniches ramènent le remblai des galeries du métro pour reboucher les fouilles, sur lesquelles ont été construites une bonne partie de Vigneux.

Une partie du travaille est réalisé dans l'eau. Les journées ont une durée de 12 heures, pour un salaire horaire de cinquante centimes. L'extraction elle-même est réalisée sept jours sur sept avec des dragues. 600 à , émigrées des provinces pauvres de la France ou encore d'Italiejuillet 1908 : Draveil-Villeneuve, la CGT à l’heure de vérité, Alternative libertaire, publié le 5 septembre 2008, sont ainsi installées dans les environs pour travailler dans ce secteur. À l'initiative de Paul Lafargue, gendre de Marx qui habitait à Draveil, une section locale de la SFIO avait été fondée sur place en 1906, alors que Clemenceau était nommé ministre de l'Intérieur du gouvernement Sarrien puis président du Conseil.

Début de la grève vignette|redresse|le Terrassier, Alfred Boucher, musée des beaux-arts de Rennes. Les carriers des sablières de Draveil lancent une grève en . Ayant obtenu une augmentation de salaire de l'heure, ils exigent un contrat de garantie pour tous les chantiers . et relancent la grève à Vigneux le . Avec les travaux sur le métro de Paris, les entreprises sont alors largement bénéficiaires.

À l'issue de cette courte grève (quatre jours), ils constituent le syndicat des carriers-puisatiers-mineurs de Chevreuse. Le syndicat des terrassiers est dirigé par Jacques Ribault, un modéré décrit par Le Temps comme « calme, réfléchi, intelligent ». Le lendemain du , la grève redémarre, les débardeurs de sable accompagnant les carriers . Ils réclament une augmentation de salaire de 20 centimes de l'heure (salaire total de de l'heure), la suppression du travail à la tâche, la reconnaissance du syndicat, la suppression des débits de boisson tenus par les contremaîtres, et enfin la journée de 10 heures et le repos hebdomadaire, cette dernière mesure étant un droit acquis par la loi votée sous le cabinet Sarrien. Le syndicat parisien des terrassiers les suit.

En face, les 26 compagnies se coordonnent pour former la Société des Carrières de la Seine et refusent toute négociation en signant un pacte le . Ils emploient en outre des « renards » pour casser la grève. À partir du , les grévistes organisent la « chasse aux renards » afin d'empêcher que la grève ne se brise .

Le , quatre « renards » sont pris à partie puis libérés par les gendarmes de Draveil-Vigneux . Le sous-préfet de Corbeil a dû toutefois intervenir . Surtout, deux grévistes ont été tués .

Le socialiste Édouard Vaillant accuse la « politique du gouvernement » d'être « responsable du meurtre ». Clemenceau rétorque « la Chambre (…) dira si elle veut faire avec nous l'ordre légal pour les réformes contre la révolution. » Hormis les socialistes, la majorité le soutient .

Fusillade du 2 juin vignette|Dragons montant la garde à Draveil en 1908.

Le conflit redémarre le . Des gendarmes accompagnant des tombereaux de sable à Montgeron sont attaqués par des grévistes armés de gourdins . Dans l'après-midi, un gendarme reconnaît son agresseur et le poursuit : deux grévistes sont ainsi tués à Vigneux (Pierre Le Foll, 48 ans, tué d’une balle en plein cœur, et Émile Giobellina, 17 ans) et une dizaine d'autres blessés.

C'est la violence policière la plus grave depuis le début de la , dans la mesure où les gendarmes ont tiré à bout portant dans la salle de permanence des syndicalistes non armés - cela fut confirmé par l'enquête officielle , dans laquelle étaient présents femmes et enfants . Le Petit Parisien écrit:

Au lendemain de la fusillade, alors que le secrétaire général de la CGT, Victor Griffuelhes, prône l'apaisement relatif, Gustave Hervé, le rédacteur de La Guerre sociale, s'indigne salle Ranque, QG des grévistes à Vigneux, que « dans cette foule de plusieurs centaines de grévistes, pas un revolver ! ».

Le , alors que les cendres de Zola sont transférées au Panthéon, Le Foll est enterré à Villeneuve-le-Roi en présence de 10 à personnes . Le sous-préfet de Corbeil, Emery, se fait arracher son écharpe devant la maison Morillon-Corvol, tandis qu'un gendarme est légèrement blessé . Le lendemain, personnes assistent aux funérailles, paisibles, de Giobellina à Villeneuve-Saint-Georges . Des incidents éclatent cependant un peu plus tard à Vigneux . Le , Paul Lafargue écrit dans L'Humanité: Il fallait donc briser cette grève pacifique par un coup de force. Le Sous-Préfet machina l'affaire, chauffa les gendarmes, qu'il avait trouvés trop mous, trop conciliants et les lança. C'est lui l'organisateur du meurtre, avec la complicité des autres autorités et magistrats de la région. Ils obéissaient aux ordres des patrons de toute industrie qui, à Corbeil, à Essonnes et aux alentours nourrissent une haine féroce contre les ouvriers qui les enrichissent et qu'ils exploitent sauvagement.

Dès le , le cabinet Clemenceau est interpellé par le député radical et élu de Corbeil Dalimier , qui soutient le « Tigre » mais est convaincu de la culpabilité des gendarmes. Clemenceau parle d'« affreuse tragédie » et évoque une bavure . Il se désolidarise complètement du Maréchal des Logis Turc, qui, au lieu de suivre la procédure légale, a décidé de poursuivre les syndicalistes hors du cadre du flagrant délit : le devoir du gendarme était de dresser une contravention qu'il aurait transmise au parquet (…) plus tard on l'aurait appréhendé. Mais, quant à se lancer avec douze gendarmes contre cents hommes (…) qui étaient couchés et qui ne se livraient à aucune provocation, à aucune manifestation quelconque, c'est un acte que, pour ma part, je ne puis pas admettre.

Il reconnaît également la légitimité de la grève mais seulement jusqu'au : en effet, il est profondément hostile à l'hostilité des grévistes contre les briseurs de grève, cela au nom de la « liberté de travail ». Enfin, il annonce la mise en place d'un Conseil militaire d'enquête, qui innocentera les gendarmes. Ceux-ci seront inculpés par la justice civile, mais acquittés . « Le Tigre » obtient la confiance de la Chambre par 407 voix contre 59.

Des meetings ouvriers sont tenus à Paris et à Draveil-Villeneuve-Saint-Georges , tandis que dès le , plus de 150 gendarmes patrouillent à Draveil, dont 50 à cheval, 3 escadrons du dragons, le régiment de dragons au complet, quelques hommes du 1 et du cuirassiers et du Cuirassiers, et une centaine de Zouaves.

La grève continue

Le , un accord est trouvé, mais seule la maison Pers l'applique . Les terrassiers et débardeurs de cette firme obtiennent donc gain de cause (leur syndicat, notamment, est reconnu par la firme), et reprennent le travail le A.M. Maurel , « Une bonne reprise. Aux fouilles de Draveil-Vigneux. Ceux qui restent en grève ne cèderont pas », L'Humanité, . Ils restent toutefois solidaires des autres grévistes, en particulier de ceux des maisons Morillon et Corvol, associées dans la Compagnie des Sablières. Ainsi, ils prélèvent chaque jour vingt sous (un franc) de leurs salaires pour alimenter la caisse du comité de grève - ce prélèvement est effectué à la source, par la maison Pers elle-même qui transfère ensuite les fonds au comité . Le préfet de Seine-et-Oise, Autrand, a interdit « rassemblements » et « manifestations en plein air ».

Selon L'Humanité, la population locale est plutôt favorable à la grève. Le quotidien de Jaurès cite ainsi un « honorable conseiller municipal », « trop vieux » pour devenir socialiste et naguère patron, pour qui « ces patrons-là, c'est de la mauvaise graine qui ne vaut pas, sauf votre respect, un pet de lapin. »

Le comité de grève met en place des « soupes communistes », distribue chaussures, etc. L'Humanité ( - la veille, un coup de grisou avait fait 8 morts près de Saint-Étienne « La mine qui tue. Aux charbonnages de la Loire », L'Humanité, , tandis qu'une grève revendiquant le droit de se syndiquer agitait la papeterie de Ballancourt« Aux papeteries de Ballancourt. Dragons et gendarmes au service du patronat. La direction tente une reprise du travail qui échoue », L'Humanité, , ) décrit ainsi la lutte:

Les soupes communistes de Villeneuve-Triage et de Vigneux sont toujours abondamment alimentées. C'est dans cette dernière localité que se trouve le centre de distribution [à l'actuelle Auberge Fleurie ]. Comme la grève s'étend sur un espace de 15 kilomètres, il y a des grévistes qui font 4 voyages par jour pour aller chercher leur nourriture et celle de leur famille. Il en est qui ont le soir, comme on dit communément, 25 à 30 kilomètres dans les jambes…