Eugène de Savoie-Carignan ou François Eugène de Savoie, surtout connu comme le prince Eugène (en allemand : Prinz Eugen, en italien : Principe Eugenio), né le à Paris et mort le Histoire du Prince François Eugène de Savoie, généralissime des armées de l'Empereur et de l'Empire, Vienne, Briffaut, 1741 (ouvrage anonyme en cinq volumes attribué à Élzéar de Mauvillon). à Vienne (Autriche), est un officier au service de la monarchie autrichienne, devenu commandant en chef des armées du Saint-Empire romain germanique. Il est considéré comme un des plus grands généraux de son époque.

Élevé à la cour de et destiné à l'origine à une carrière ecclésiastique, il se décide à 19 ans à embrasser le métier des armes. Face au refus du roi de lui attribuer un poste dans l'armée royale, Eugène part pour Vienne offrir ses services à la monarchie des Habsbourg. Pendant plus de cinquante ans, Eugène va servir trois empereurs : Léopold , Joseph et .

Eugène fait ses premières armes contre les Turcs pendant le siège de Vienne en 1683 puis la guerre de la Sainte-Ligue. Sa renommée devient immense après sa victoire de Zenta en 1697. Son prestige s'accroît au cours de la guerre de Succession d'Espagne où, avec le duc de Marlborough, il remporte plusieurs victoires contre les troupes françaises (Höchstädt, Audenarde, Malplaquet, Turin). Il est encore victorieux pendant la troisième guerre austro-turque de 1716-1718, à Peterwardein et à Belgrade.

À la fin des années 1720, l'influence d'Eugène de Savoie et son habile diplomatie permettent à l'empereur de conserver ses alliés au cours des luttes contre les Bourbons de France et d'Espagne. Affaibli physiquement et moralement, il connaît cependant moins de succès comme commandant en chef de l'armée lors du dernier conflit auquel il prend part, la guerre de Succession de Pologne, de 1733 à 1735.

Malgré cela, sa réputation dans l'Empire demeure inégalée. Même s'il y a des divergences d'opinion sur sa personnalité, il n'y a pas contestation sur ses réalisations. Eugène a permis au Saint-Empire de limiter les conquêtes françaises ; il a fait reculer les Ottomans, libérant l'Europe centrale après un siècle et demi d'occupation turque ; il a aussi été un grand protecteur des arts, dont l'héritage architectural peut encore être vu à Vienne de nos jours.

Première période de sa vie (1663-1699)

L'hôtel de Soissons vignette|284x284px|Eugène-Maurice de Savoie-Carignan et Olympe Mancini, parents d'Eugène de Savoie Le prince Eugène naît le à l'hôtel de Soissons à Paris. Il est le descendant de la branche cadette de la maison de Savoie représentée par les princes de Savoie-Carignan. Il est le cinquième fils du prince Eugène-Maurice de Savoie-Carignan (1635-1673), comte de Soissons et de Dreux, et d'Olympe Mancini (1637-1708), nièce du cardinal Mazarin. Le Prince Eugène est baptisé le en l'église Saint-Eustache de Paris : son parrain est son grand-oncle le cardinal Francesco Maria Mancini, représenté par Thomas de Savoie, et sa marraine est sa tante Louise-Christine de Savoie-CarignanActe de baptême du Prince François-Eugène de Savoie-Carignan, cité par Côme Lemaire dans Inventaire-sommaire des Archives départementales antérieures à 1790, Seine-et-Marne, tome quatrième, Fontainebleau, 1880, série F page 16..

Le père du prince Eugène est originaire du duché de Savoie. Sa mère, native de Rome, est la sœur de Marie Mancini. Elle est venue à Paris à l'âge de , en compagnie de sa sœur, avec le cardinal Mazarin, leur oncle, en 1647. Les sœurs Mancini sont élevées au palais royal aux côtés du dauphin de France, futur , avec qui Olympe aura une liaison passagère. Elle se marie en 1657 avec le prince Eugène-Maurice de Savoie-Carignan, et lui donne cinq fils, dont Eugène est le cadet, et trois filles. Le père du jeune Eugène, colonel-général des Suisses et Grisons, gouverneur de Champagne, meurt prématurément à l'âge de trente-huit ans, en 1673, alors que son fils cadet entre dans sa neuvième année..

De son côté, Olympe Mancini, attachée à la cour de France, semble rester éloignée de ses huit enfants. Elle est mêlée aux intrigues et aux complots de la cour de Versailles. Elle va encourir la disgrâce du roi lors de l'affaire des poisons et s'exiler en 1680 en Brabant, en laissant ses enfants aux bons soins de leur grand-mère paternelle, Marie de Bourbon-Condé, comtesse de Soissons. Elle va poursuivre l'éducation de ses petits-enfants par intermittences au château de Condé, en Picardie (actuel département de l'Aisne) et dans l'hôtel de Soissons à Paris.

Enfant, Eugène est orienté par son père vers une carrière ecclésiastique, puisque tel était le sort destiné aux cadets de la famille princière. Dès l'âge de huit ans, il est tonsuré et porte soutane. Il la portera jusqu'en 1682Antoine Béthouart, le prince Eugène, .. Il est de constitution fragile et de port modeste. Son apparence physique n'est certainement pas impressionnante. La duchesse d'Orléans écrit à son sujet : Le jeune prince, qui paraît si peu propre à pratiquer l'art de la guerre, démontrera par la suite qu'il est capable de supporter les plus rudes fatigues et qu'il est d'une endurance à toute épreuve.

Il n'a aucun goût pour l'état ecclésiastique. Il préfère entendre parler de sièges et de batailles, et il aime mieux voir défiler des soldats armés de mousquets qu'assister à une procession et son dévot attirail. Quinte-Curce et la vie d'Alexandre le Grand le séduisent bien plus que tous les bréviaires du monde. En , à la surprise de sa famille, il fait part de son intention de rejoindre l'armée. Désormais âgé de 19 ans, Eugène demande le commandement d'une compagnie à ; mais le roi, qui ne fait preuve d'aucune compassion pour les enfants d'Olympe après sa disgrâce, le lui refuse. Le roi note :

En attendant une occasion propice, Eugène, que et la cour de Versailles appellent par dérision « le petit abbé », pratique tous les exercices destinés au métier militaire. Il fait de rapides progrès sous l'égide des meilleurs formateurs. Conduite des troupes, tactique, stratégie, équitation, maniement des armes, opérations d'attaque et de défense, y compris des places fortes : rien ne lui est épargné et il révèle de réels talents. Le jeune prince Eugène est blessé par la mise en disgrâce de sa mère exilée à Bruxelles et par le mépris que le souverain et ses ministres affichent à son égard. Dans ses Mémoires, publiés pour la première fois, tardivement, à Weimar en 1809, il écrit à propos de : « Il n'y a pas de huguenot chassé par la révocation de l'édit de Nantes qui lui ait conservé plus de haine. Aussi quand Louvois dit : Tant mieux, il ne retournera plus jamais dans ce pays-ci, je jurai bien de n'y rentrer que les armes à la main. J'ai tenu parole. »

Il part secrètement pour Vienne, afin d'offrir ses services à la cour auprès de l'empereur Léopold . Il se propose de participer au combat contre les Turcs de l'Empire ottoman qui ont commencé à envahir le Saint-Empire par l'archiduché d'Autriche ainsi que le royaume de Hongrie, possession de la maison d'Autriche située hors du Saint-Empire. Ils assiègent la ville de Vienne lorsque, dans la nuit du , Eugène quitte Paris ; quelques membres de sa famille l'ont déjà précédé dans les rangs de l'armée impériale, dans laquelle il va se porter volontaire et affronter ses premiers combatsUn de ses frères, Louis-Jules de Savoie-Carignan (1660-1683), dit « le chevalier de Savoie », qui était entré au service de l'Empereur des romains l'année précédente, était mort, écrasé par son cheval, en combattant les Ottomans. D'autres membres de sa famille font déjà partie de l'armée impériale : son cousin, Louis-Guillaume de Bade-Bade, exerce déjà un commandement dans l'armée impériale, tout comme son cousin plus éloigné, Maximilien-Emmanuel de Bavière, électeur de Bavière..

Guerre contre l'Empire ottoman 1683 : le siège de Vienne

vignette|left|Léopold , empereur du Saint-Empire alt=Eugène de Savoie|vignette|Eugène de Savoie. En , les Ottomans menacent Vienne dont ils vont faire le siège. Le grand vizir Kara Mustafa, encouragé par la rébellion d'Imre Thököly, avait envahi la Hongrie avec à . Childs donne le chiffre de . John Wolf va jusqu'à .. En deux mois, les troupes ottomanes sont arrivées devant la capitale des Habsbourg. L'Empereur se réfugie à Passau sur les bords du Danube, en confiant le commandement des troupes à . Eugène arrive à la mi-août auprès de ; il est immédiatement incorporé dans une unité de combat.. Eugène n'a aucun doute sur la portée de sa nouvelle allégeance :

Eugène a immédiatement l'occasion de faire la preuve de sa loyauté. En septembre, les forces impériales, commandées par le duc de Lorraine, sont prêtes à attaquer l'armée du Sultan en train d'investir Vienne. Elles reçoivent le renfort d'une puissante armée de secours, commandée par le roi de Pologne, , avec l'appoint de troupes commandées par les électeurs de Bavière et de Saxe, Maximilien Emmanuel de Bavière et Jules-François de Saxe-Lauenbourg. Le au matin, les forces chrétiennes se mettent en ordre de bataille sur le versant sud-est du massif du Wienerwald, dominant le camp où s'est massé l'ennemi. Après une journée de lutte, les Ottomans sont vaincus : ils abandonnent toute leur artillerie, leurs impedimenta et une grande quantité de chevaux. La bataille de Vienne met ainsi fin à de siège et conduit au départ des armées du Sultan. Placé sous les ordres du Margrave de Baden, Eugène s'est distingué lors de la bataille, gagnant une citation de la maison de Lorraine et de l'Empereur.

Le , le prince Eugène reçoit le commandement du régiment de dragons de Kufstein, dont le commandant vient de mourir au combat. Il n'a que vingt ans et seulement quatre mois de service. Le décret de sa nomination au grade de colonel est signé par l'Empereur, . Son régiment de dragons va désormais s'appeler « dragons de SavoieAntoine Béthouart, Prince Eugène, ; . ».

La Sainte-Ligue de 1684 à 1688 : sièges de Buda et de Belgrade

vignette|gauche|Le sultan Mehmed IV.

En , l'empereur Léopold  forme la Sainte-Ligue avec la Pologne et Venise afin de contrer la menace ottomane. Au mois d', le prince Eugène se distingue à la tête de son régiment des dragons de Savoie au siège de la place forte de Buda défendue par les Ottomans. Il est blessé au bras d'un coup de mousquet, sans gravité. Durant les deux années suivantes, Eugène continue à se distinguer lors de la campagne contre les Ottomans et il est reconnu comme un militaire dévoué et compétent. À la fin de l'année , alors qu'il n'a que , il est nommé maréchal de camp.. Le margrave de Bade est impressionné par les qualités d'Eugène : « Ce jeune homme occupera, avec le temps, une place parmi ceux que le monde considère comme de grands chefs d'armées.. »

En , le duc de Lorraine entreprend pour la deuxième fois le siège de Buda qui avait été abandonné en 1684. Lors d'un combat contre qui tentaient une sortie du fort de Buda le , le prince Eugène a un cheval tué sous lui. Le lendemain, au cours d'un assaut, le prince est légèrement blessé. Le centre de commandement des forces d'occupation ottomane en Hongrie et la ville de Buda vont tomber après une résistance de s, le . L'armée ottomane s'effondre dans toute la Hongrie, jusqu'en Transylvanie et en Serbie. Après la chute de Buda, le prince Louis-Guillaume de Bade-Bade et le prince Eugène, à la tête d'un détachement de l'armée, font le siège de la ville de Cinq-Églises que les Ottomans vont évacuer en y mettant le feu, pour se réfugier dans la citadelle. Après un duel d'artillerie, les ottomans se rendent en abandonnant de canon, un gros stock de munitions et de nombreux chevauxHistoire du Prince François Eugène de Savoie, , , La ville de Cinq-Églises, dans le comté de Baran, est distante de Buda d'environ ..