Le midrash des trois serments (hébreu : מדרש שלוש השבועות midrash shlosh hashvouot) est un récit talmudique selon lequel Dieu aurait réglé les relations entre Juifs et Gentils en leur faisant jurer trois serments, dont celui de ne pas revenir « en muraille » en terre d'Israël.
Il est principalement connu pour être au cœur d'un débat théologique entre diverses factions du monde juif orthodoxe, les uns y voyant une condamnation sévère du projet sioniste, les autres y trouvant sa justification.
Texte et contexte
Selon la dernière mishna (article de loi) du traité Ketoubot, un époux peut forcer son épouse (et inversement) à partir pour aller vivre en terre d'Israël. La Guemara babylonienne () élaborant sur cette clause cite un certain nombre d'arguments en faveur de l'opinion exprimée dans la mishna. Rav Zeira (des Amoraïm), qui souhaite monter en terre d'Israël, polémique alors avec Rav Yehouda tenant de la position inverse, qui estime que l'émigration vers la terre d'Israël depuis Babylone (le principal centre de peuplement juif à l'époque) enfreint la Bible elle-même.Rav Yehouda cite à l'appui de son opinion trois versets séparés du Cantique des Cantiques (2:7 , 3:5 et 8:4) qui contiennent deux adjurations similaires (une autre se retrouve aussi dans le verset 5:8, que Rav Yehouda ne cite pas) :
La Guemara cite alors l'enseignement de Rabbi Yossi ben Hanina :
La Guemara se conclut par un avertissement de Rabbi Eléazar : T.B. Ketoubot 111a..
Cette exégèse des versets du Cantique découle largement de l'interprétation traditionnelle de ce Livre, considéré dans son entièreté comme une allégorie de la relation entre Dieu et le peuple juif. Des midrashim analogues se trouvent d'ailleurs dans le Cantiques Rabba (volume du Midrash Rabba recueillant les exégèses sur le Cantique des Cantiques) : R. Yossi bar Hanina (des Amoraïm) dit : « Il y a deux serments ici, l'un pour Israël et l'autre pour les nations. Israël a juré de ne pas se rebeller contre les nations et les nations ont juré qu'elles ne seraient pas un fardeau pour Israël, afin de ne pas faire venir la rédemption prématurément »Cantiques Rabba 2:1. Lorsque Resh Lakish () voyait des Juifs de la diaspora dans un marché en terre d'Israël, il leur disait : « Dispersez-vous. » Il leur disait : « Lorsque vous êtes montés, ce n'était pas comme une muraille, or là, vous venez de le faire. »Cantiques Rabba 8:11. Rabbi Helbo () dit : « … Et ne pas monter comme un mur de l'exil : pourquoi le Roi Messie viendra-t-il ? Pour recueillir les exilés d'Israël. »Cantiques Rabba 2:18.
Interprétations du midrash
Le Talmud n'ayant pas statué à ce sujet, la question de savoir si les trois serments ont force de loi ou sont un simple récit talmudique à partir duquel on ne peut pas légiférerCf. T.J. Pea 2:4 ; voir Aggada in Encyclopedia talmudit, Jérusalem 1982, vol. 1, p.132. reste ouverte. La controverse initiée par les docteurs du Talmud se perpétue et se reproduit parfois au cours des ères et générations, entre autorités médiévales et ultérieures, jusqu'à nos jours.
Auteurs médiévaux
Moïse Maïmonide () invoque les trois serments dans sa lettre à l'attention des Juifs du Yémen pour enjoindre à ses destinataires de demeurer dans le pays en dépit des persécutions qu'ils y subissent. Il paraît accorder à ces serments une créance absolue, y voyant l'intention première du roi « Salomon, de mémoire bénie (auteur du Cantique selon la tradition rabbinique) » qui avait « prévu, par inspiration divine, que la durée prolongée de l'exil inciterait certains à tenter d'y mettre fin avant l'heure Iggeret Teiman, ch. 4, p.55, édition Kaffah. ».
Nahmanide () ne mentionne pas explicitement les trois serments mais il semble les avoir considérés comme le fruit d'une exégèse homilétique ou tout au moins, sans valeur absolue sur le plan de la Loi juive. Il soutient en effet qu'il incombe aux Juifs de chaque génération de tenter de conquérir la terre que Dieu a donnée aux Patriarches, en vertu de Nombres 33:53 (« Vous conquerrez ainsi le pays et vous vous y établirez car c'est à vous que je le donne à titre de possession ») David Samson (trad.), Hashmatot HaRamba"n al Sefer Hamitzvot, P. 112..
Quelques générations plus tard, Bahya ben Asher (-) contredit Nahmanide, écrivant dans son commentaire sur Genèse 32:7 que si « nous sommes tenus de cheminer sur la voie des Patriarches, en nous perfectionnant, en accueillant avec hospitalité et en priant Dieu, qu'Il soit exalté, … nous ne pouvons déclarer la guerre, ainsi qu'il est dit : je vous en conjure, ô filles de Jérusalem – c'est un serment de ne pas s'engager dans une guerre contre les nations Midrash Rabbenou Behaye sur Gen. 32:7. ».Le Rashbash () tente une réconciliation entre Maïmonide et Nahmanide, déclarant que la conquête de la terre d'Israël est bien une prescription biblique mais qu'elle s'applique uniquement à l'individu et non à la collectivité (car alors, ce serait « monter comme une muraille ») Shou"t Rashbash, n°2..
Auteurs ultérieurs
Rabbi Haïm Vital (-), disciple d'Isaac Louria, affirme au nom d'une baraïta (tradition orale) consignée dans les Pirkei Heikhalothttps://images.shulcloud.com/609/uploads/class_files/Pardes/05bPardesPirkeiHeikhalotSOURCES.pdf, que la période des trois serments a expiré mille ans après le début de l'exilR' Haïm Vital, introduction au Sefer etz hayim.. Son contemporain praguois, le Maharal (), affirme d'une part la force de ces serments dans son Netzah Israël sur le messianisme, car même menacés d'être mis à mort ou torturés, les Juifs ne quitteraient pas l'exil et ne changeraient pas leurs manièresMaharal, Netzah Israël, ch. 24.. Cependant, il écrit dans son commentaire talmudique sur le passage des trois serments que « Dieu empêche Israël de monter comme un mur mais s'il est possible de le faire, c'est un signe que le décret divin est annuléMaharal, commentaire sur T.B. Ketoubot 112, voir Gil Student, Religious Zionism Debate, p. 16. ».
D'autre part, le commentateur Yaakov Yehoushoua Falk (1680-1756) conteste l'autorité du midrash car « les aggadot sont diviséesPnei Yehoushoua sur T.B. Ketoubot 111. » (divers récits se contredisent mutuellement, de sorte qu'aucun n'est à privilégier). R'Pinchas Horowitz () émet l'opinion que la portée des serments était restreinte à Babylone mais non à exil en généralCité dans Drishat Tzion du R'Tzvi Hirsh Kalisher et dans le siddour Beit Yaakov de Jacob Emden.. Le Gaon de Vilna estime, lui, que les serments n'interdisent aux Juifs de retourner en terre d'Israël que si leur but est de construire le Troisième TempleCommentaire du Gr"a sur le Cantique des Cantiques 2:7 ; voir aussi Siddour HaGr"a.. Diverses voix se font entendre pour réaffirmer le désir de retourner en terre d'Israël, dont celle de Yehoshoua de Kutna ()Responsa Yeshouot Malkho n°66. et celle du Hafetz Haïm (-). Selon le témoignage du fils de ce dernier, il n'aurait jamais mentionné les trois sermentsR' Leib HaCohen, Toldot HaHafetz Hayim, p.43..
Auteurs contemporains
Le midrash des trois serments prend une importance nouvelle avec l'émergence du sionisme, mouvement laïcHaÏm Weizmann : « un mouvement authentiquement moderne de responsabilité culturelle et scientifique » débarrassé de toutes les « déplaisantes nuances petites-bourgeoises, conservatrices et rabbiniques » (The letters and papers of Chaim Weizmann, présenté par M. Weisgal et B. Litvinoff, série A, vol. 2, ). contemporain du Printemps des peuples, qui préconise la renaissance du peuple juif sur son foyer national.
Il rencontre de prime abord une hostilité généralisée du monde juif pratiquant, laquelle s'exprime de manière particulièrement radicale chez le R'Sholom Dovber Schneersohn (-) de Loubavitch puis dans le hassidisme de Satmar. Son dirigeant spirituel Joël Teitelbaum () consacre un ouvrage entier, Vayoël Moshe, à la délégitimation du projet sioniste. Le midrash des trois serments y occupe une place prépondérante : l'auteur adopte la position du Rashbash en l'interprétant comme une condamnation du sionisme, cite l'épître au Yémen de Maïmonide et le Netzah Israël du Maharal en faveur du caractère obligatoire des trois serments (il souligne que le Maharal considère ces serments inviolables, même sous peine de mort), qualifie tout Juif qui n'y souscrirait pas d'hérétique et va jusqu'à attribuer la responsabilité de la Shoah aux sionistes qui auraient violé les deux serments que Dieu a, selon le midrash, fait jurer aux Juifs.. Le Vayoël Moshe est devenu depuis un livre de référence pour les opposants théologiques au sionisme, qu'ils appartiennent à la mouvance Satmar ou non, comme les Netourei Karta.
L'attitude du monde juif traditionnel s'est en effet nuancée par rapport au sionisme avec le temps : certains ont, sous l'impulsion du Rav Kook (1865-1935), intégré les doctrines du sionisme laïc compatibles avec la tradition ; d'autres préfèrent demeurer asionistes, n'adhérant ni aux thèses du sionisme religieux ni à celles du Rebbe de Satmar.
Parmi ces derniers, le Rav Hayim Walkin (1945-2022), figure éminente du judaïsme haredi en Israël, conteste l'utilisation faite de l'épître au Yémen dans le Vayoël Moshe. Il fait remarquer que l'obligation de se conformer aux trois serments n'apparaît ni dans les œuvres législatives antérieures à Maïmonide ni dans son propre code, le Mishne Torah (il y stipule a contrario que vivre en terre d'Israël est une obligation et en partir sans raison valable un péchéMishne Torah, Hilkhot Melakhim 5:9.). Le Rav Walkin est d'avis que Maïmonide utilise, ainsi que ses propres termes le suggèrent, les trois serments de manière imagée et allégorique (al derekh mashal) et que tout importants qu'ils soient, il ne leur accordait pas un caractère d'obligation inviolable..
Divers penseurs du sionisme religieux insistent sur le caractère aggadique du midrash et, partant, de son absence de valeur législative, d'autant que « les aggadot sont divisées ».Par ailleurs, en admettant qu'il faille accorder au midrash une importance sur le plan légal : la Aliyah s'est historiquement déroulée en plusieurs étapes et pacifiquement (jusqu'à la guerre d'indépendance en 1948). Or, selon Rachi (), l'interdiction de monter « comme un mur » signifiait monter « en masse et armés » ; les Juifs (sionistes y compris) n'ont donc rien enfreint. le R'Haïm Zimmerman (1914-1995) explique, en tentant de concilier les trois serments avec la position du Ramban, que si les trois serments interdisent la « conquête en masse, » ce n'est pas le cas si les Juifs immigrent d'abord (individuellement ou en groupes) et conquièrent ensuite R' Zimmerman, Torah and Existence, A.A.E. Inc. U.S.A 1986, p 72.. diverses autorités se prononcent en faveur de la reconquête de la terre d'Israël à l'heure actuelle, dont R' Hayim Vital (1542-1620), le Gaon de Vilna (), etc. De plus, le Hafetz Hayim (1839-1933) qui n'était pas partisan du sionisme n'a pas invoqué les trois serments pour le discréditer.