thumb|right|299x299px|Une plantation de tabac dans la colonie des Indes orientales néerlandaises (actuelle Indonésie).
L'histoire de la culture du tabac commence avec l'exploitation agricole du tabac par les Européens, après leur découverte et conquête de l'Amérique. À cette occasion, les colons découvrent cette plante, utilisée traditionnellement par les autochtones.
Devenue une véritable industrie, la culture du tabac joue un rôle important dans la mise en place du commerce triangulaire et dans la montée en puissance de la colonie américaine de Virginie.
Une soixantaine d'espèces naturelles, du Brésil au Canada À l'état sauvage, il existe une soixantaine d'espèces de tabac appartenant au genre Nicotiana (famille des Solanacées), dont le taux de nicotine varie de moins de 1 % à 10 %. Mais le tabac cultivé est à 90 % de l'espèce Nicotiana tabacum, le reste étant de l'espèce Nicotiana rustica.
L'usage local remonterait à trois milliers d'années, mais l'archéologie semble attester que ce sont les Mayas, qui, voyageant au , emportent le tabac avec eux. Son usage s’étend vers l’Amérique du Sud – on le fume roulé dans des feuilles de maïs ou de palmier – et vers le Nord, jusque dans la région du Mississippi, où les indigènes fabriquent des pipes en argile, en marbre ou avec des pinces de crabes. Au début du , on trouve du tabac du sud du Brésil jusqu’au Canada. Il est intégré aux mythes de beaucoup de sociétés indiennes. Le tabac a aussi des fonctions agricoles : il sert d’insecticide et d’engrais. Séché, imputrescible, il sert de monnaie d'échange, comme les noix de cacaoTran Ky, J.-M. Guilbert et M. Didou-Manent, L’Art de fumer sans en mourir, Paris, Éditions de l’Aube, 1996..
Les Indiens des Caraïbes fument des « pétards », les Aztèques savent le cultiver
Le , Christophe Colomb et ses équipages accostent aux Bahamas, puis croisent une embarcation conduite par un indigène transportant des feuilles séchées, lesquelles avaient été offertes aux Espagnols quelques jours plus tôt lorsqu'ils débarquèrent sur l'île de San Salvador (Guanahani) : c'est le premier contact attesté entre l'Occident et ce qui sera appelé beaucoup plus tard le « tabac »Extrait du journal de bord de Christophe Colomb, transcription abrégée prise par Bartolomé de las Casas, in: Christophe Colomb, La Découverte de l’Amérique. Écrits complets, 1492-1505, tome I, Paris, La Découverte, 2002.. Le , ils abordent à Cuba, Colomb écrit : . Bartolomé de las Casas commente plus tard ce passage en précisant que ces tisons .
Les indiens fumaient le tabac essentiellement sous la forme d’un tube de feuilles roulées, ou en le faisant brûler dans des pipes. Rodrigo de Jerez et Luis de Torres, lieutenants de Christophe Colomb, rapportent avoir vu les indigènes inhaler la fumée par les narines à l’aide d’un bâton creux taillé en Y, appelé tobago ou tobaca. Ailleurs, ils chiquaient en mélangeant du tabac à de la chaux, du citron vert ou d’autres substances et en le mâchonnant longuementMarc Kirsch, « Le tabac : éléments d’histoire et de botanique. Génèse d’une épidémie », in: La Lettre du Collège de France. Le Tabac, hors-série 3, 2010, ..
Christophe Colomb le rapporte à la Cour espagnole et portugaise, où il est pendant longtemps utilisé comme simple plante d'ornement. Au milieu du , le médecin personnel de commence à le promouvoir comme « médicament universel ». La première description écrite serait le fait de l'historien espagnol d'Oviedo. Les Espagnols s’inspirent du nom donné au petun par les habitants de Tabasco, dans la province du Yucatán, au Mexique.
Introduit en Italie par le cardinal de Sainte-Croix, nonce en Portugal, et Nicolas Tornabon, légat en France, il prend le nom d'« herbe de Sainte-Croix », qu'il quitte pour prendre ceux d'« herbe sainte », de « saine-sainte » ou sacrée, à cause de ses vertus jugées miraculeuses.
André Thévet et Jean Nicot le font connaître en France thumb|Jeune plante de tabac. En 1556, le moine cordelier, André Thevet qui revient du Brésil le cultive dans les environs de sa ville natale d'Angoulême. On l'appelle alors « herbe angoulmoisine » ou « herbe pétun ». En 1560, l'ambassadeur de au Portugal, Jean Nicot, se fondant sur l'effet curatif du tabac des rituels indiens, envoie de la poudre à la reine Catherine de Médicis afin de traiter les terribles migraines de son fils . Le traitement a du succès et le tabac devient ainsi « l'herbe à la Reine ». Sa vente sous forme de poudre est réservée aux apothicaires. Pour honorer Jean Nicot, le duc de Guise proposa d'appeler cette herbe nicotiane. Cette proposition fut retenue par le botaniste Jacques Daléchamps, terminologie reprise ensuite par Linné. La plante reçut de très nombreux noms parmi lesquels on peut citer « nicotiane », « médicée », « catherinaire », « herbe de Monsieur Le Prieur », « herbe sainte », « herbe à tous les maux », « panacée antarctique » et finalement « herbe à ambassadeur ».
C'est à la fin du qu'apparaît le mot « tabac » : la première illustration botanique en est donnée par Nicolas Monardes en 1571. En 1575, André Thevet donne un « pourtrait de l'herbe Petum ou Angoulmoisine » dans sa Cosmographie universelle (t. II, livre XXI, chap VIII). À la même époque, est publié un des premiers traités sur le tabac, vu alors comme une plante médicinale : L'Instruction sur l'herbe petum (1572) par Jacques Gohory.
Propagation rapide en Europe et en Asie La culture est introduite en 1580 en Turquie et en Russie, en 1590 en Inde et au Japon, en 1600 en Grèce, aux Philippines et en Indochine. Dès le milieu du , le tabac est cultivé sur pratiquement toute la planète..
L'introduction de cette plante en Alsace, où elle a du succès, est due à un négociant nommé Robert Kœnigsmann, qui rapporta la graine d'Angleterre, et en fit les premiers essais près de Strasbourg en 1620. Sa diffusion est freinée par la guerre de Trente Ans, mais la culture du tabac se répand et réussit surtout dans la partie méridionale du département du Haut-Rhin. En 1787, Strasbourg compte 53 fabriques et l’Alsace produit Annales de chimie et de physique, page 81.. En Suisse, c'est vers 1680 qu'apparaissent les premiers champs de tabac dans la région bâloise et un peu plus tard au Tessin.
En 1650, un incendie ayant consumé une partie des maisons de Moscou, presque toutes construites en bois, et qui est occasionné par l'imprudence d'un fumeur, engagea le tsar Michel Fédérowilz à le proscrire. Les fumeurs furent condamnés à la bastonnade, plusieurs eurent le nez coupé. Quelques années plus tard, son petit-fils, Pierre le Grand, permit la vente du tabac dans ce pays au marquis de Carmathen et à plusieurs négociants anglais, moyennant la somme de sterling. Dès son retour, le patriarche le proscrit comme objet de commerce. Le clergé russe déclare hérétique quiconque oserait s'en servir.
La Barbade anglaise à l'origine de la première crise de surproduction en 1635
Dans la colonie antillaise de la Barbade, aux Antilles, les Irlandais sont dès 1631, puis en 1636La Barbade : les mutations récentes d'une île sucrière, par Maurice Burac, page 20. et en 1642Pidgins and Creoles: References survey, par John A. Holm, page 446., soit une émigration antérieure à la guerre civile anglaise et à Oliver Cromwell.. Bon nombre d'entre eux sont des engagés volontaires venus cultiver le tabac sur de petites et moyennes propriétés. Cet afflux cause une crise de surproduction mondiale du tabac dès la fin des années 1630, amenant les plus riches à défricher la partie la plus occidentale de la Barbade pour y planter du sucre.
Vers 1636, le cours du tabac chute alors que celui du sucre s'envole. L'Europe du Nord s'ouvre à la consommation de sucre car les négociants hollandais, qui ont envahi le Pernambouc entre 1630 et 1635, profitant de leur domination maritime, le diffusent. C'est l'époque où le gouverneur de la Barbade autorise la traite négrière. La canne à sucre est introduite dans l'île en 1636-1637.
Côté tabac, la surproduction de tabac devient telle que le , les gouverneurs de Saint-Christophe-et-Niévès, Philippe de Longvilliers de Poincy et le capitaine Thomas Warner, signent un décret ordonnant la destruction de tous les plants de tabac, et interdisant d'en planter de nouveaux pendant 18 mois car le marché européen du tabac est submergé et les prix ne sont plus assez rémunérateurs.. Plusieurs anglais fuient la Barbade cette année-là, sous la direction de Robert Flood, pour rejoindre l'île de la Tortue. Ils y restent, faisant venir des amis, quand le Français François Levasseur devient gouverneur en 1640.
Richelieu le taxe, le pape l’interdit mais Colbert l’encourage Le cardinal de Richelieu instaure une taxe sur la vente de tabac en 1621, aux tout début de la colonisation des Antilles. Cette décision entraîne, 7 ans plus tard, de premières plantations en France, à Clairac (Lot-et-Garonne).
Le pape en 1642 en interdit sa consommation sous peine d’excommunier ses utilisateurs, en termes catégoriques :
Dans les années 1660, Colbert fait de sa production et de son commerce un monopole royal. À l'époque, la production nationale est la plus développée d'Europe, avec des plantations dans l'Est, le Sud-Ouest, ainsi que dans les 4 colonies des Antilles les plus peuplées : Saint-Christophe, Martinique, Guadeloupe et Saint-DomingueTobacco in History: The Cultures of Dependence..
Des petites propriétés à Cuba à la fin du avant l'ère du sucre vignette|Esclaves dans une plantation de tabac à Cuba, illustration de 1867. À Cuba, à l'ère des grands domaines d'élevage extensif (Latifundios ganaderos) succède, dès la fin du , et non sans conflit, l'ère des petits domaines (vegas) consacrés à la culture du tabac. Elle part de la région de La Havane et se généralise dans toute l’île, mais en 1761, le système de la factoria, qui régit les prix et livraisons casse le cycle du tabacHistoire générale des Antilles et des Guyanes : des Précolombiens à nos jours, par Jacques Adélaïde-Merlande, page 128..
En Espagne, la consommation de tabac de Cuba, qui, en 1717 s'élevait à 5 millions de livres de tabac de Cuba, représentait deux fois moins en 1842, le chiffre de 2,55 millions de livres. Cette culture a décru très rapidement, mais fut remplacée par le sucre vers 1809 avec l'arrivée ou le passage des réfugiés français de Saint-Domingue en Amérique, dont une partie ont développé la culture du sucre.
Saint-Domingue et les boucaniers vignette|Fabrique du tabac par les esclaves, 1724. Dans les colonies françaises, la Compagnie française des Indes occidentales est dissoute pour avoir tardé à pousser au remplacement du tabac par le sucre. Le tabac fait vivre des milliers de petits planteurs, qui participent aux campagnes des flibustiers dans la région. En Martinique et en Guadeloupe, la culture du tabac était d'abord dominante, mais elle laisse place ensuite, beaucoup plus progressivement qu'à la Barbade, à celle du sucre, tandis qu'à Saint-Domingue, le tabac fait de la résistance jusqu'en 1700.
La culture du tabac s'était généralisée, avec ou sans les Indiens, sur de petites plantations, telles que beaucoup la pratiquaient sur d'autres îles avant d'être chassés par la spéculation immobilière causée par l'arrivée des grandes plantations sucrières.
Création d'un monopole français en 1674 dopant la contrebande Les années 1660, sont celles de la restauration anglaise. Le roi le bannit de la Cour d'Angleterre, en parlant de « cette habitude dégoûtante à la vue, repoussante pour l'odorat, dangereuse pour le cerveau, malfaisante pour la poitrine qui répand autour du fumeur des exhalaisons aussi infectes que si elles sortaient des antres infernaux ». Il écrivit un traité contre son usage, et l'intitula savamment Misocapnos, ou haine à la fumée.