Les mémoires (uniquement au masculin pluriel, éventuellement avec une majuscule dans cette acceptionLa majuscule pourrait distinguer le « genre littéraire » des « ouvrages administratifs ou universitaires » (cf. ). Ceci serait confirmé par Le Petit Larousse (à l'entrée « mémoire » : « (Avec une majuscule.) […] Les Mémoires de Saint-Simon »), mais infirmé par Le Petit Robert (à l'entrée « mémoire » : « Écrire ses mémoires », ce qui sous-entend que la graphie « les Mémoires » serait réservée à un titre d'œuvre, comme le font apparaître dans la même entrée l'exemple précédent « Les Mémoires d'outre-tombe, de Chateaubriand » et l'exemple suivant, emprunté à Gide : « Les Mémoires ne sont jamais qu'à demi sincères »).) sont des œuvres historiques et parfois littéraires, ayant pour objet le récit de la propre vie de l'auteur, considérée comme révélatrice d’un moment de l’histoire. Plus précisément, il s’agit d’un recueil de souvenirs qu’une personne rédige à propos d’événements historiques ou anecdotiques, publics ou privés. Les auteurs de mémoires sont appelés mémorialistes.
Ces écrits rétrospectifs, laissés par des acteurs généralement importants de l’histoire, ont été écrits depuis l’Antiquité, comme l’illustrent les emblématiques Commentaires sur la guerre des Gaules de Jules César. Puis, le genre s’est établi au Moyen Âge avec Geoffroi de Villehardouin, Jean de Joinville ou Philippe de Commynes, avant de se développer à la fin de la Renaissance, essentiellement en France (exemple : Blaise de Monluc) et jusqu’à l’âge classique, avec La Rochefoucauld, Retz, Saint-Simon. Le genre des mémoires s’est maintenu jusqu’à aujourd’hui avec de grands textes au (Churchill, De Gaulle), mais aussi avec des témoignages de toutes sortes et des récits de vie de célébrités souvent écrits avec l’aide de collaborateurs (Philippe Noiret, Mémoire cavalière). Il en va de même pour les récits de moments hors du commun qui, sans mériter le nom de mémoires parce que la période considérée reste limitée, relèvent de l’« écriture mémorialiste » et ont parfois produit de grands textes littéraires comme ceux d’Ernst Jünger avec Orages d'acier et de Roland Dorgelès avec Les Croix de bois sur la Première Guerre mondiale, ou de Primo Levi avec Si c'est un homme et Elie Wiesel avec La Nuit sur leur expérience concentrationnaire.
Le genre des mémoires est proche de l'autobiographie qui associe écriture de soi et récit de vie mais il s'en distingue étant donné qu'il met l’accent sur le contexte historique de la vie de l’auteur et sur ses actes plus que sur l’histoire de sa personnalité et sa vie intérieure. Les mémoires relèvent donc de l’histoire et de l’historiographie ; la qualité littéraire de certains de ces textes les a fait reconnaître comme appartenant à la littérature et, dans ce sens, on peut parler du genre littéraire des mémoires. Certains mémoires sont d’ailleurs considérés comme des chefs-d’œuvre littéraires : c’est le cas des œuvres citées précédemment ou des Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand, qui montrent la difficulté de la catégorisation entre mémoires et autobiographie. Le travail sur le style, le questionnement de la mémoire et le souci de parler de l’humanité entière à travers le récit de sa vie sont la marque des mémoires que la littérature place à l’égal des grandes œuvres des romanciers qui ont d’ailleurs souvent été fascinés par les mémorialistes et qui se sont nourris de leurs lectures, comme Stendhal, Balzac, Dumas ou Marguerite Yourcenar.
Caractéristiques du genre Une œuvre autobiographique Les mémoires sont un genre littéraire au croisement de l’autobiographie et de l’histoireEt même des lettres et de l’épopée, d’après Gallica.. Ils sont constitués de notes prises sur le vif, de pièces historiques (extraits de journaux, témoignages, correspondance…), de récits rétrospectifs en prose dans lesquels l’auteur assume son propre récit et prétend restituer la vérité des événements vécus.
La différence majeure entre l’autobiographie et les mémoires réside dans la nature des faits racontés : dans le premier cas, le récit est centré sur la vie privée de l’auteur ; dans le second, sur son époque. Dans les mémoires, l’auteur raconte sa propre vie mais en axant son récit sur des faits historiques auxquels il a assisté en qualité de témoin ou pris part en tant qu’acteur. Les mémoires permettent donc à celui qui les compose de mêler vie privée et vie publique mais en donnant plus de relief à la seconde. L’auteur emploie ce biais pour apporter son propre témoignage et éclairage sur une période historique déterminée – et bien souvent, profiter de l’occasion pour rappeler son action et privilégier son point de vue.
Une source historique majeure
Bien qu’ils ne soient pas toujours d’une exactitude irréprochable – les mémorialistes ne sont pas des modèles d’impartialité – les mémoires ont une valeur indéniable pour la connaissance des faits historiques. La production des mémoires se développe en dehors de l’historiographie officielle et contre elle. C’est un témoignage direct de la haute noblesse, le compte rendu d’une expérience personnelle, dans la politique et dans la guerreJean Lafond, La Rochefoucauld, Mémoires, 8.. Les mémorialistes sont par nature plus proches des événements décrits que les historiens. Ils fournissent des détails sur les faits vécus et les paroles entendues - circonstances évanouies et donc hors de portée de qui rapporte l'histoire.
Les mémoires ne doivent pas être confondus avec les chroniques. Les chroniqueurs sont contemporains des événements qu’ils relatent, mais ils ne sont pas intervenus dans les affaires publiques. Ils consignent les faits historiques dans l’ordre de leur déroulement tandis que les mémorialistes sont beaucoup plus libres dans la forme de leur œuvre.
Les mémorialistes Les premiers mémorialistes de l’Antiquité étaient issus du monde politique ou militaire, milieux lettrés de l’époque. Au Moyen Âge, les mémorialistes appartiennent à la haute noblesse. La rédaction de mémoires est un coup d’œil rétrospectif et la conséquence d’une retraite, subie ou volontaire. C’est aussi très souvent une œuvre de maturité. Les mémorialistes s’opposent aux historiographes de profession, souvent de basse extraction, dont la plume est inféodée à leur commanditaires. Au fur et à mesure de la démocratisation de la culture, la base des mémorialistes s’est considérablement élargie et le genre s’est banalisé. Aujourd’hui on confond mémoires et souvenirs. Nombre de ces textes fleurissent chaque année sous cette étiquette (ce sont en réalité des autobiographies) écrites (ou dictées) par des personnalités du monde de la chanson, du cinéma, de la télévision.
Premiers mémoires
Les premiers mémoires datent de la Grèce antique. Dans l'Anabase, Xénophon (426 ou -v. ) raconte l'expédition de Cyrus le Jeune et de la retraite des Dix-Mille, campagne à laquelle il prit part (Anabasis) Anabase de Xénophon : .. On sait que le roi (v. 318 - ) rédigea plusieurs mémoires sur l'art de la guerre qui ont été perdus. Les mémoires étaient très répandus chez les Romains, possiblement depuis les Gracques, selon TaciteAgricola, , 2. Cependant, L'annalistique romaine. indique que les deux fragments ne permettent pas de conclure si c'est une biographie ou autobiographie des Gracques.. Les Romains les appelaient « commentaires », mais la mauvaise transmission empêche de cerner le genre. On peut également les qualifier d'autobiographie politique, genre littéraire propre aux Romains : les plus illustres citoyens consignaient dans ces écrits les souvenirs de leur vie publique ou militaire. Sylla, Lucullus, César ont rédigé des Commentaires. Les vingt-deux livres de commentaires de Sylla, terminés la veille de sa mort, ainsi que ceux de Lucullus, sont perdus ; les autres ouvrages du genre, concernant des consuls , ne sont connus que par des fragments, des citations postérieures (notamment de Cicéron, Pline, Valère-Maxime ou Quintilien)Imago Mundi.L'annalistique romaine. , L'annalistique récente ; L'autobiographie politique : fragments, Les Belles Lettres, Collection des universités de France, 2004, « Introduction générale »..
Les Commentaires sur la guerre des Gaules de Jules César sont un modèle du genreCommentarii de Bello Gallico, César, Guerre des Gaules, I.. Littéralement aide-mémoires, ils sont rédigés dès la fin de la campagne en en réponse aux attaques et aux intrigues de ses adversairesMaurice Rat, Jules César, La Guerre des Gaules, 5.. C'est une œuvre de propagande, bien que le dictateur n'ait pas trahi la vérité. Le style clair et concis a été loué par les grands orateurs romains Cicéron et Quintilien. Les Commentaires sur la guerre civile, également de la main du futur Imperator, rapportent les événements des années 49 et 48 av. J.-C. lors de la guerre civile qui opposa Jules César et ses partisans à PompéeDe bello civile, César - Guerre civile - ..
Valère Maxime (), contemporain de Tibère, est l'auteur Des faits et des paroles mémorablesFactorum dictorumque memorabilium libri IX, Valère Maxime.. Ce recueil d'anecdotes en neuf livres pille les œuvres d'historiens de l'époque. Libanios (314–394) est un auteur grec tardif et un grand rhétoricien. Son ., écrit en 374, repris, révisé, augmenté tout au long de sa vie, mêle la peinture d'époque au récit autobiographique. Procope (v. 500-560) est l’auteur de récits détaillés du règne de l'empereur Justinien (483-565), notamment de Discours sur les Guerres ou ou De bello gottorum (Reprod.) / ed. Jacobi Mazzochii ; per Christophorum Persona romanum priorem S. Balbinae traductus. et de l'Histoire secrète / Gallica - Procope de Césarée (051.?-055.?). Anecdota, ou Histoire secrète de Justinien / traduite de Procope. Géographie du et révision de la numismatique d'après le livre de Justinien... / par M. Isambert. 1856... Ces mémoires à la paternité incertaine et à l'authenticité douteuse sont une charge violente contre l'Empereur et sa femme ThéodoraLaura Knight-Jadczyk, Vérité ou Mensonge..
Mémorialistes du Moyen Âge
Les premiers mémoires en langue française sont des récits de la quatrième croisade (1202-1204). On les doit à Robert de Clari et Geoffroi de Villehardouin. Robert de Clari est un petit propriétaire péronnais. Il prit part à la croisade avec son seigneur Pierre d’Amiens. Sa Conquête de Constantinople, écrite en dialecte picard, relate les choses vues ou entendues au cours de l’expédition. Geoffroi de Villehardouin, maréchal de Champagne au moment où il prend la croix, est également l’auteur d’une Histoire de la conquête de Constantinople. Contrairement à Clari, Villehardouin est de la noblesse et occupe un rôle de premier plan dans les événements qu’il décrit, ce qui donne à son ouvrage une grande valeur historique.
Jean de Joinville (1224-1317) est l’auteur d’une Vie de Saint LouisJehans de Joinville, Livre des saintes paroles et des bons faiz de nostre roy saint Looys., hagiographie entreprise à la demande de . Cet ouvrage est achevé en 1309. Joinville, qui fut l’ami de saint Louis, honore la mémoire du roi en puisant dans ses souvenirs. De nombreux épisodes sont des récits personnels de la à laquelle a pris part Joinville. Olivier de La Marche (1425-1501 ou 1502) est un officier bourguignon. Ses mémoiresMémoires de messire Olivier de la Marche, Lyon, 1562. couvrent les événements majeurs de l’histoire de France du : entrevue de Montereau entre le futur et Jean sans Peur, la succession de Philippe le Bon, le traité d’Arras, la fin de la guerre de Cent Ans. Il est aussi témoin du ballotage des Flandres entre le royaume de France et la dynastie des Habsbourg.