thumb|Galerie des antiquités romaines, tableau de Giovanni Paolo Panini (1757).

Le Grand Tour, écrit de la même façon en anglais, est à l'origine un long voyage à la fois éducatif et initiatique en Europe fondé sur les humanités classiques, effectué par les jeunes hommes et, plus rarement, par les jeunes femmes des plus hautes classes de la société européenne dès le au moment de la Renaissance, et américaine à partir de la fin du . Au , cette pratique se popularise voire s'institutionnalise avec des centre d'études et de formation établis à Rome et Athènes et des lieux d'hébergements dédiés aux communautés de voyageurs en fonction de leurs origines.

Principe thumb|Itinéraires du Grand Tour italien de Montesquieu, de Brosses, Goethe, Stendhal et Dickens. thumb|Le Grand Tour effectué à travers l'Europe par William Thomas Beckford en 1780. La pratique, qui émerge vers le milieu du , s'affirme tout au long du , pour culminer au . Ce voyage initiatique et aristocratique est destiné à parfaire l'éducation des jeunes gens et à élever leurs centres d'intérêt, juste après, ou pendant leurs études, alors essentiellement fondées sur les humanités grecques et latines. Au moment des Lumières, les voyages d'études des adultes appartenant à ces classes sociales étaient également désignés ainsi. Le Grand Tour a trouvé une riche expression littéraire, et pas seulement en Angleterre.

Le littérateur protestant français Maximilien Misson est notamment à l'origine en Europe de la vulgarisation de l'expression « Grand Tour », qu'il érige en principe à travers son ouvrage Nouveau Voyage d'Italie (1691, publié d'abord en néerlandais).. L'Italie est perçue depuis le comme le berceau du « nouvel art », tel que le conçoit par exemple Albrecht Dürer quand, à 23 ans, il décide de quitter Nuremberg pour un premier voyage (1494), qu'il décrit lui-même comme étant réservé aux « patriciens » Erwin Panofsky, The Life and Art of Albrecht Dürer, Londres, Humphrey Milord / OUF, 1945, — sur archive.org..

Les destinations principales sont donc avant tout l'Italie, mais aussi la France, les Pays-Bas, l'Allemagne et la Suisse que le jeune homme parcourt avant de revenir à son point de départ.. Plus tard, à partir du milieu du , certains se hasardent jusqu'en Grèce et au Proche-Orient, parfois en Perse et au nord de l'Afrique, annonçant les premières bouffées d'orientalisme.

Ces voyages durent en général plusieurs années, jusqu'à cinq ou six pour les familles les plus fortunées ou pour les jeunes gens les plus ambitieux ; ils sont le plus souvent effectués en compagnie d’un tuteur. Ils deviennent une pratique normale, voire nécessaire à toute bonne éducation pour des jeunes gens destinés à de hautes carrières ou simplement issus de l'aristocratie cultivée.

Aux , le Grand Tour est l'apanage des amateurs d'art, des connaisseurs en herbe, des collectionneurs et des écrivains, dont Goethe — âgé de 37 ans au moment du départ, mais il souhaitait découvrir l'Italie à ses vingt ans — et Alexandre Dumas, sont les exemples les plus connus mais non les plus significatifs. Le Grand Tour a entre autres pour effet de mettre en contact la haute société de l'Europe du Nord avec l’art antique et aide à la diffusion du palladianisme et du néoclassicisme.

Terminologie

L'histoire de l'expression « Grand Tour » est complexe : si le terme d'origine anglo-saxonne apparaît dans la seconde moitié du , il est rarement utilisé par les contemporains. Toutefois, la paternité de l'expression est attribuée au prêtre catholique et éducateur anglais Richard Lassels, qui, dans l'avant-propos de son Voyage of Italy (Paris et Londres, 1670) L'édition originale est imprimée à Paris et publiée à Londres chez John Starkey — sur archive.org.Jean Duron, « La circulation de la musique au XVIIe siècle : disparité des relations franco-italiennes », in: Publications de l'École française de Rome, , 2012, ., fait référence au tour d'Italie ou au tour de France Cf. .. Il est à noter que le compagnonnage, qui ancre ses traditions au cœur du Moyen Âge, inclut dans son processus pédagogique, l'accomplissement d'un voyage circulaire et composé d'étapes, appelé « tour » en français, et Wanderschaft (litt. pérégrinations, ballade, par extension, « tour des pays ») en allemandPierre Rousseau, Histoire des transports, Paris, Fayard, 1961, ..

Le terme de « tour » commence à être populaire en Grande-Bretagne au , quand le « Grand Tour of Europe » (« Grand Tour de l'Europe ») devient une part de l'éducation des jeunes et riches gentilshommes britanniques. Pour parachever leur éducation et fuir le mauvais temps de leur île natale (bien que cela s'explique également politiquement par le recul du pouvoir de caste des nobles anglais après la révolution anglaise de 1641 qui se replient sur leur domaine tout en se tournant vers l'extérieur et donc d'autres horizonsRachid Amirou, L'imaginaire du tourisme, CNRS éditions, 2012, p. 225-226.), nombre de jeunes gens vont partout en Europe, mais surtout en des lieux d'intérêt culturel et esthétique comme Rome, la Toscane ou les Alpes, et les capitales européennes.

L'expression connaît une grande fortune chez les historiens à partir des années 1960, notamment grâce aux travaux de Francis Haskell (The Age of the Grand Tour, 1967), avant de faire l'objet d'études en nombre croissant par la suite. Il est aussi devenu une extraordinaire façon de promotion commerciale, en particulier dans l'univers du tourisme. Quelques grandes expositions, à partir des années 1990, ont achevé d'en faire un objet étonnant de fascination, de la part d'un large public.

Dans son ouvrage Le Grand Tour revisité : pour une archéologie du tourisme : le voyage des Français en Italie, début (2008), Gilles Bertrand, présente une liste (non exhaustive précise-t-il), « des voyageurs français, suisses francophones et wallons en Italie » entre et , plus quelques noms de voyageurs ayant visité l’Italie quelques années avant cette période. Si nombre d'entre eux ne sont pas entrés dans la postérité, d'autres sont devenus célèbresGilles Bertrand, Le Grand Tour revisité : pour une archéologie du tourisme : le voyage des Français en Italie, milieu xviiie siècle-début xixe siècle, Rome, Publications de l’École française de Rome, 2008, , lire en ligne: . Consulté le ..

Histoire

Moyen-Âge Dès le Moyen Âge, les étudiants de familles nobles pratiquaient la , pérégrination académique consistant à se « déplacer » d'une université à l'autre. Cette pratique médiévale perdit progressivement son sens avec la coupure de l'Europe universitaire, à partir du , en fonction des barrières confessionnelles et étatiques, puis avec la disparition progressive du latin comme langue internationale d'enseignement universitaire. Rudolf Stichweh, « From the Peregrinatio Academic a to Contemporary International Student Flows: National Culture and Functional Differentiation as Emergent », dans Christophe Charle, Jürgen Schriewer et Peter Wagne (dir.), Transnational Intellectual Networks: Forms of Academic Knowledge and the Search for Cultural Identities, Francfort/ Main, 2004, p. 351-352.. L'Europe chrétienne, notamment la Sicile, fut également visitée, entre le et le , par de grands géographes arabes.. Par ailleurs, les forts liens commerciaux établis entre les républiques italiennes, tels Venise, Gênes et Florence, et les cités européennes du Nord, et ce dès le siècle, engendrent des échanges, à la fois financiers et artistiques, offrant aux fils de négociants la possibilité d'aller à la rencontre de leurs fournisseurs. La Grande PesteAntoni Virgili, « Rapide et fatale : comment la Peste Noire a dévasté l'Europe au 14e siècle », National Geographic, 30 avril 2025., la guerre de Cent Ans, puis les guerres d'ItalieDidier Le Fur (dir.), Les guerres d'Italie. Un conflit européen, Passés composés, 2022 — résumé en ligne., vont freiner considérablement cette pratique du voyage éducatif.

De

vignette|redresse| Goethe dans la campagne romaine, par Tischbein (1787). La pratique renaît au milieu du sous le nom de Grand Tour, appelé aussi, dans les pays du Saint-Empire romain germanique, Junkerfahrt ou Cavaliertour, qui avait d'abord pour but de parfaire les humanités et la pratique des arts de la cour (art équestre, escrime, musique, danse) des jeunes gens de l'aristocratie. Le voyage leur permettait de devenir un « compleat gentleman » (Peacham, 1622)The Compleat Gentleman, édition de 1622 — sur archive.org.. Il servait à la formation politique des jeunes gens, leur permettant de comparer les systèmes politiques de Grande-Bretagne (puis du Royaume-Uni) et des États continentaux. Il leur permettait aussi de nouer des liens amicaux avec des individus du même milieu social, promis au même type d'avenir diplomatique, militaire, politique ou commercial dans les autres pays. La découverte de la superstition des populations rencontrées était aussi censée renforcer l'anglicanisme des voyageurs. C'était au cours du Grand Tour enfin que les jeunes gens se frottaient aux langues vivantes. Le Grand Tour avait parfois une dernière fonction éducatrice : l'éducation sexuelle. L'étape à Venise avait longtemps servi ce but, servant à traiter des chagrins d'amour ou offrant un programme érotique inavoué. Pour ceux allant plus loin, l'idée était la même. Le premier voyage de Lord Byron, accompagné de Hobhouse fut un voyage typique du Grand Tour, avec le double but de la formation intellectuelle et virile. Il écrivait à sa mère qu'il voyageait pour sa formation intellectuelle : « Je pars maintenant pour Athènes pour apprendre le grec moderne qui diffère tant du grec ancien, tout en en étant radicalement similaire ». En même temps, juste avant de s'embarquer, il précisait à Henry Drury ce que leur ami commun Hobhouse prévoyait de : « se rembourser en Turquie d'une vie de chasteté exemplaire à la maison en accordant son beau corps à l'intégralité du Divan ». Cependant d'autres familles, notamment allemandes et hollandaises, chaperonnaient leur fils avec un tuteur strict pour les surveiller et leur empêcher ce genre de relations, de peur que leur fils ne soit victime de maladies vénériennes. C'était notamment le cas des riches familles de négociants qui ensuite plaçaient leur fils dans différents bureaux ou comptoirs de leur réseau et ne voulaient pas courir de risque mortel.

Au retour, le voyage avait une fonction sociale. Il constituait un élément de reconnaissance ou d'ascension sociale. Il affirmait les moyens financiers, et la culture du voyageur, avant son départ, et à son retour. Le but du voyage n'était pas d'aller voir autre chose, d'aller se forger une culture propre, mais d'aller voir ce qui devait être vu, de se forger une culture commune. L'important était de pouvoir au retour partager des anecdotes et des souvenirs. C'était pour cette raison que l'on visitait toujours les mêmes hauts lieux culturels. Le récit de voyage avait alors une fonction importante, celle de faire reconnaître cette expérience acquise et cette culture commune qui renforceraient les liens sociaux.

L’esprit de « curiosité » règne chez les virtuosi, voyageurs curieux à la chasse aux découvertes, tandis que les fondations d’académies royales et de sociétés savantes, de loges maçonniques et d’autres types d’associations, constituent, au temps des Lumières, autant « d’institutions de tourisme intellectuel ». En France, l'Académie de France à Rome, fondée en 1666, va jouer un rôle essentiel en termes de perfectionnement aux arts, motivant les artistes en herbe, quand d'autres, élèves libres, pérégrinent en dehors de toute école. Cette fondation s'inscrit dans la tradition plus ancienne du « voyage en Italie ».